C LAZARE LE RESSUSCITÉ
C'est l'immuable loi qui règle dans le ciel
La course des soleils qui brûlent sans s'éteindre ;
C'est la loi qui maintient par l'impalpable éther
Le navire pesant à bord duquel nous sommes,
Et qui fait succéder, sur le globe divers,
Les jours aux nuits, les nuits aux jours, et l'homme à l'homr
C'est selon cette loi qu "alternent les saisons.
Et que l'on voit sortir de la terre vivace.
Les herbes et les fleurs, les fruits et les moissons :
Tout par elle grandit, et meurt, et se remplace.
Les morts sont morts.
Qu'un seul des innombrables corps Dont il faut que la terre engraisse ses entrailles. Lui reprenne sa chair et ses membres, qu'un mort Revive, et, s'évadant des ténèbres, qu'il aille Promener au soleil son fantôme odieux,
L'ordre sacré ne peut supporter cette injure, Et la loi n'étant plus qu'un caprice de Dieu, Qu'un vouloir arbitraire et changeant, la nature, Les étoiles du ciel, les êtres d'ici-bas, Pour la première fois à leur destin rebelles. Diront à l'Infini : « Je n'obéirai pas I ))
Et quand tu reviendrais de la nuit éternelle, Que veux-tu donc apprendre aux hommes? Qui te dit Que le secret des morts vaille qu'on le répète, Et que par les vivants il doive être applaudi ?
Mais n'est-il pas écrit dans l'un de vos prophètes : « Là-bas, bons ou méchants, tous ont le même sort. « 11 n'y a ni bonheur, ni savoir dans ce goufifre ; (( Un chien, s'il est vivant, vaut mieux qu'un lion mort. Ici-bas les vivants savent au moins qu'ils souffrent, Les morts ne savent rien, pas même qu'ils sont morts.
LAZAJIE LE RESSUSCITE
Les morts sont morts.
Tout est fini quand ils se couchent Dans la terre, et quand l'ombre a dévoré leur chair. C'est l'aveu qui serait confessé par leur bouche S'ils en pouvaient ôter l'étoufi'ement des versl
Puis ils diraient : u Vivants, vivants : aimez la vie « Si courte ; aimez le corps si fragile ; vêtez « De pourpre et de lin pur la chair si tôt ravie. (( Hâtez- vous pour la joie et pour la volupté I (( Soyez ivres de vin et du souffle des femmes, « Jouissez de vos jours, et goûtez le soleil 1 » Tel est le grand secret que la tombe proclame, Les morts pour les vivants n'ont pas d'autre conseil.
L'être avait disparu.
Le coq chanta. L'aurore Glissait par la fenêtre une froide lueur; Et Lazare écoutait en son ânrie sonore Murmurer longuement la voix du Tentateur.
Lors donc que Jésus leur eut dit : C'est moi, ils reculèrent et tombèrent par terre.
Evangile selon saint Jean.
Pleine de vin, sordide et dégorgeant d'injure, La foule avait cerné Lazare en sa maison.
La veille, dans Acra, faubourg dont les masures Comme un impur lichen pullulent sur Sion,
Dans les quartiers lépreux, par les ruelles tortes, Où l'on voit, sur des tas d'immondices, des chiens Se disputer la chair de quelque bête morte, Un homme était venu de la part des Anciens. Monté sur un cheval dont le sabot sonore Frôlait les mendiants le long des murs couchés, Il s'était arrêté sous un vieux sycomore Où se tient un changeur à l'heure du marché.
Alors, sans se donner le soin d'aucun exorde. Puisant à pleines mains dans la bourse de cuir Pesante qu'à ses flancs retenait une corde, Il fit, sur les pavés, tinter et rebondir, Et luire une jonchée étincelante et brusque D'authentiques deniers où, dans l'argent loyal. Le profil d'un César impérator se busqué.
Au son voluptueux et mordant du métal.
Des clameurs de désir s'élevèrent. Farouches, Sur les pavés gluants, des êtres vinrent choir, Comme autour d'une plaie on voit fondre les mouches.
Ils sortaient en courant des maisons ; les couloirs Ténébreux vomissaient de sinistres figures ; Il en venait de loin, appelés par les cris. Des éphèbes fardés et des femmes impures. Dont les yeux cUgnotaient par le grand jour surpris, Haletants, mi-vêtus, accouraient d'une impasse ; Femmes, vieillards, enfants, pris de la même faim, Se ruaient sur l'argent avec des mains rapaces.
Ils roulaient enlacés, luttant pour le butin, Ayant l'air de fouir la terre du visage. Les plus forts arrachaient aux plus faibles leurs parts ; Les hommes écartaient les femmes, et, sauvages. Les soulevaient du sol par leurs cheveux épars,
Mais celles-ci tordaient la nuque pour les mordre, Et leurs seins s'échappaient de leur robe ; un vieillard Qui, sans s'aventurer au plus épais désordre, Avait pu ramasser un denier de hasard, Redoutant que quelqu'un n'enviât sa trouvaille, S'efforçait d'avaler sa monnaie, en un coin.
Et l'homme, en regardant s'ébattre la canaille, Portait à sa narine un sachet de benjoin, Puis, quand elle eut fini, commandant le silence,. Il parla.
Selon les ordres des chefs, il sut Faire luire l'appât des sûres récompenses, Et rallia la plèbe au plan par eux conçu.
...Or c'étaient tous ces gens, augmentés au passage. Des oisifs qu'on rencontre aux abords des cités,
Qui, flairant maintenant le meurtre et le saccage, Elevaient leurs clameurs vers le Ressuscité.
Mais le prudent Sadoc, précédant leur venue, Etait déjà près de Lazare et ses discours Coulaient en mots nombreux de ses lèvres menues^ Cependant qu'il jouait avec Panneau l'or lourd. Où luisait un chaton de fauve chrysolithe.
Comme il va terminer sa harangue, il conclut :
— Un mot apaisera tout ce peuple qu'irrite
Le secret inouï dont il te croit l'élu :
Il faut le dire 1 Va donc vers cette foule, exauce
Le trop juste désir qui nourrit son courroux.
Sans doute la vaillance où ton âme se hausse
N'a cure des périls dressés autour de vous.
Ce n'est donc pas de peur qu'un forfait s'accomplisse^
Ni pour sauvegarder tes jours, et ceux des tiens,
Que tu confesseras, devant tous, l'artifice
Dont tu fus abusé par le Galiléen :
D'un plus noble ressort ton grand cœur doit se tendre;
Ce peuple veut savoir de toi la vérité,
C'est donc la vérité qu'il te faut faire entendre.
Dieu qui sonde les cœurs et hait l'iniquité,
L'exige, et tu serais en proie à sa vengeance,
Si, pouvant dissiper l'erreur, tu t'obstinais
A lui garder encor la faveur du silence I
Lazare répondit :
— Maître, je reconnais Que la sagesse éclate aux mots que tu profères. Oui, je proclamerai la vérité. Tu peux En porter à ce peuple une assurance claire. Je vais parler î Avant de céder à leurs vœux Permets qu'avec Dieu seul un instant je converse.
Sadoc sortit.
Lazare, à présent, n'était plus L'homme faible et muet dont l'angoisse diverse Ballottait sans repos le cœur irrésolu.
Il semblait frémissant de secrète énergie ; La certitude ardente illuminait son front; Son être rayonnait cette splendeur de vie Qui revêt l'homme, à l'heure où, décisif et prompt, Quelque éclatant dessein lui découvre la route Que ses yeux obscurcis et ses pas incertains Imploraient aux tournants du mystère et du doute.
Les yeux levés, et sur son cœur joignant ses mains, Lazare s'écria :
— Elohim, je te loue De m'avoir révélé ta sainte volonté 1
Je sais donc maintenant la tâche où tu me voues» Et pourquoi j'ai souffert, et pourquoi j'ai douté : Oui, tu veux que je sois le témoin de ta gloire, Non pas en proclamant les secrets surhumains Dont tu m'as interdit de garder la mémoire, Mais en offrant ma vie en holocauste, afin Qu'ils sachent que la terre a germé le Messie; Car ce peuple, si dur qu'il soit de cœur, croira, Mieux qu'aux signes du ciel et mieux qu'aux prophéties, Au témoignage vrai de l'homme qui mourra.
Au même instant il vit entrer Marthe et Marie, Douloureuses, et l'une à l'autre s'appuyant, Pareilles à deux fleurs du même vent meurtries. Un trouble à leur aspect emplit son cœur vaillant, Il eut peur de pleurer, et craignant leur tendresse, Il leur dit sur un ton de sévère douceur :
— Femmes retirez- vous ! La tâche qui me presse
LE TEMOIGNAGE Ul
Ne souffre pas le vain retardement des pleurs. Laissez-moi me hâter vers cette tâche, ô femmes, Et priez le Seigneur qu'il exalte ma foi !
— Mais nous voulons aussi, frère, donner nos âmes Et confesser Jésus, et mourir avec toi.
— Ecoutez! dit Lazare.
A travers les murailles Le cri tumultueux de la foule arrivait.
— Mes sœurs, il ne sied pas qu'ainsi des vierges aillent Dévoiler leur visage à ce peuple mauvais. Demeurez à prier dans votre chambre close,
Il ne tombera pas de ma tête un cheveu Que Dieu ne l'ait voulu pour une juste cause. Je vous laisse en sa garde, et je veux ce qu'il veut.
Un lourd silence fut quand Lazare, très pâle, Se dressa sur le seuil de sa maison. Certains, Qui l'avaient vu sortir de l'ombre sépulcrale, D'un reste de terreur se sentirent étreints. Les autres attendaient, curieux de l'entendre.
Lazare s'avança de quelques pas vers eux,
Il paraissait grandir ; on vit son bras se tendre,
Et sa bouche épandit ces mots impétueux :
— Hébreux, jusques à quand sur votre âme endurcie La grâce du Seigneur tombera-t-elle en vain?
LE TEMOIGÎ^AGE 113
N'avez-vous attendu si longtemps le Messie Que pour demeurer sourds à son appel divin?
Une voix lui cria : — Quel est donc le Messie;
Et Lazare :
— Quel est celui qui parmi vous Marche comme un semeur aux mains pleines dévie? Quel est celui qui dit des mots simples et doux Dont la vertu guérit, console et réconforte? Quel est celui qui dit aux aveugles : Voyez I Aux boiteux : Marchez ! Au paralytique : Emporte Le grabat où le mal tient tes membres liés ! Au lépreux: Que ta chair soit pure et rajeunisse I Celui dont on ne peut effleurer le manteau Sans que quelque bienfait merveilleux en jaillisse? Quel est celui qu'on voit commander au tombeau
Et qui d'un seul appel de sa voix surhumaine Du sépulcre étonné fait se lever les morts ? C'est Jésus ! C'est le Christ I
Une clameur de haine, Immense, interrompit Lazare. Ils criaient : Mort I Mort au Galiléen, prophète d'imposture 1 Mort à Lazare I Mort au faux ressuscité I
— Il est k fils de Dieu, je l'atteste et le jurel Il est toute sagesse et toute vérité I
Mais ils couvraient sa voix de leurs cris. Les visages, Dont le rouge soleil couchant teignait la peau, Paraissaient refléter la lueur d'un carnage. Le sang gonflait les cous convulsifs et brutaux ;
Ils renversaient le front, avançant les mâchoires ; Déformés par la rage et par les hurlements Qui tourmentaientles traits, tordaientlesbouchesnoires, Tous ces masques humains laissaient en ce moment Percer la ressemblance étrange d'une bête.
Quelqu'un ayant crié : « Lapidons-le ! » On vit Une pierre voler au-dessus de sa tête ; Une chut à ses pieds, puis une autre suivit, Et d'autres. Comme la grêle qui fond des nues Après la chute des grêlons avant-coureurs, Les pierres maintenant pleuvent lourdes et drues, Mais parce que les yeux sont troubles de fureur. Et que l'obscure peur du crime qu'on prépare, Rend la main malhabile et le jet incertain, Quelques instants encor, demeuré sauf, Lazare Apparaît immobile et souriant.
Soudain Il chancelle, frappé d'une pierre à la face.
Un jet de sang vermeil éclate en sa pâleur, Et la foule applaudit, et se rue, et, vorace, Flaire le sang avec un horrible bonheur.
Prodige ! On ne sait quoi refoule cette horde. Les premiers de ceux qui bondissaient pour l'assaut, Tombent à la renverse, et terrassés, se tordent Comme une touffe d'herbe où vient d'entrer la faux. D'autres couvrent leurs yeux de leurs mains étendues, Ou se cachent le front sous leur coude, un effroi Indicible a pâli les faces éperdues.
Et le son de la mort est dans toutes les voix.
Puis voici qu'emportés d'une course subite Ils fuient.
Ils fuient, hagards, tumultueux et fous; Comme un troupeau sur qui des abeilles s'irritent.
On voit les talons nus levés, et les genoux Rapides repousser l'étoffe des tuniques ; Les manteaux fouettent l'air, et les cheveux épars Se soulèvent gonflés au vent de la panique. Parfois, s'entreheurtant un groupe de fuyards Tombe ; d'autres tombant sur eux, ils s'amoncellent Et font un tas vivant de membres et de corps Qui hurle, se débat, s'écrase et s'entremêle. Puis, relevés enfin, ils fuient plus vite encor; Ils fuient, tournant le dos au soleil qui s'incline Et paraît les cingler de rayons furieux ; Ils fuient, et par les champs que le soir illumine, Leurs ombres en courant s'allongent devant eux.
Alors Lazare ouït une voix calme et forte
Qui disait près de lui : u La paix soit avec vous !
Et Jésus apparut.
D était sans escorte.
Son visage apaisé ne montrait nul courroux ; Il ne brandissait pas le faisceau de lanières Qu'il avait pour chasser les vendeurs du saint lieu. Sur ses yeux il avait abaissé les paupières, Afin d'y renfermer la puissance de Dieu Qui s'était échappée un instant de son être ; Seul son front, tout à l'heure étincelant de feux, Laissait une clarté sereine transparaître.
Heureux ceux qui ont cru et qui n'ont pas vu !
Evangile selon saint Jean.