‹ LazarineChapitre 4 sur 5 · MORT AU CHAMP D'HONNEUR · texte numérisé non relu

MORT AU CHAMP D'HONNEUR

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Latanne Émery à MadeUme Journiac,

« Gostebelle, par Hyères, ce lAardî 4 avril 1916.

« Rien de nouveau à la Maison Verte depuis ton départ, ma chère Madeleine. // n'a toujours point parlé, mais ne t'effraie pas, ma sévère Grande. Ne dis pas à ta petite Lazarine d'avoir peur. D'abord, pour les filles du oolonel Émery, ce mot de peur n'a pas de sens. Et puis, rappelle-^ toi l'Évangile et la phrase tant aimée de notre pauvre mère. Ferme les yeux. Vois maman sur la ter* rasse, si pâle parmi les souples coussins de sa chaise longue, et sa maigre main qui se lève pour nous montrer les oiseaux dans les branches du cèdre. Entends<-Ia répéter : « Deux passereaux ne n valent pas un as> et il n'en tombe pas un sur la « terre sans la permission de votre Père. » Comment veux-tu que, pensant cela, je n'aperçoive pas autre chose qu'un hasard dans la suite de circonstances inattendues qui ont mêlé la vie du capitaine Graffeteau ii la nôtre, et que je n'aie

pas autant de sécurité que d'amour? Raisonne un peu : il y a deux ans, au mois d'avril 1914, où étions-nous, M. Robert Graffeteau et moi? Lui, à Paris, engagé dans un métier si étranger à tout ce que j'ai jamais connu! Encore aujourd'hui, quand il lui arrive de me dire : « Mes occupa- » tions à la Bourse... L'agent de change dans la « charge de qui je suis employé... » ces mots ne me représentent absolument rien, mais rien.

Je regarde ses trois galons d'or sur la manche de son uniforme bleu, et j'ai envie de lui répondre : a Est-ce possible? » Nous n'avons pas une relation commune, pas une. Donc pas une chance contre un million pour que ce jeune homme rencontrât jamais la Provençale renforcée que je suis devenue, comme mon patron saint Lazare. Songe. Depuis la mort de maman, je n'ai quitté la Maison Verte pour un peu de temps qu'une seule fois, quand je suis allée en Avignon, lors de ton mariage. Si. Une autre fois, à l'époque où le général Brissonnet commandait à Nice et quand Père a voulu lui recommander notre bon Jacques.

Dis, ne trouves-tu pas cette aventure extraordinaire, stupéfiante, miraculeuse, que nos deux chemins, qui nous menaient, M. Graffeteau et moi, si loin l'un de l'autre, se soient tout d'un coup croisés? Car, enfin, il n'était pas soldat de métier. Il aurait pu, comme tant d'autres, ne pas faire, pendant la paix, ce qu'il fallait pour

avoir un grade au début de la guerre, et alors, blessé, il n'aurait pas été envoyé au Mont des Oiseaux, hôpital d*officiers, et pas davantage s'il n'avait pas reçu cette blessure-là, cette balle dans l'épaule qui lui a traversé le poumon. Blessé autrement, on l'hospitalisait dans le Centre ou l'Ouest, au lieu du Midi. Au Mont des Oiseaux, le commandant Saint-Hilaire , qui nous l'a présenté, devait partir la veille du jour où M. Graffeteau est arrivé. Il prend un refroidissement et reste une semaine de plus. Ce refroidissement, le commandant pouvait ne pas le prendre. Il pouvait né pas avoir servi sous Père au Tonkin, luimême ne pas avoir eu M. éraffeteau sous ses ordres en Champagne. Qu'un seul de ces événements eût manqué, et ce nom : Graffeteau, me présentait dix lettres de l'alphabet, rien de plus, au lieu que... Je sais. Je sais. Il ne faut pas ressembler aux bonnes femmes d'ici qui montent à la chapelle de Notre-Dame de Consolation demander à la sainte Vierge que leurs petits pois se vendent bien. Pourtant, rappelle-toi encore : « Les cheveux de votre tête sont comptés.. . » £t puis, Madeleine, quand je me tromperais sur le sens de ces événements, je ne me trompe pas sur mon cœur, ni sur le sien. Je l'aime, et je sais quil m'aime. Quand est-ce qu'il me le dira? Je l'ignore. Mais il me le dira, et voilà pourquoi je me crois sage de ne pas écouter ton prudent con-

e lâzarinc

seil, pourquoi je me livre tout entière à mon 8en* timent. Gomment yeux-tu que j'aime sans avoir foi dans ce héros que j'aime autant que je Tadmire? Je ne crains rien. Je n'appréhende rien. Je suis immensément heureuse, et que c'est bon d'avoir une sœur, même grondeuse, à qui le crier ! Gomme je te suis reconnaissante de m'avoir devinée et de m'avoir parlé, samedi, avant ton départ! Sans cela, je ne t*écrirais pas ces folies, et c'est tellement doux de se raconter!

M Hier, tV est venu diner à la Maison Verte avec trois de ses camarades. C'est te dire, — j'aurais dû commencer par là, — que Père est tout à fait remis, et qu'en dépit du mistral de l'autre semaine, ses terribles névralg^ies ne le tourmentent plus. La fidèle Élisa, la paresseuse Miette et moi nous avions couvert la table d'œillets, d'anémones et de safranos. Oh! que j'ai été contente pendant ce diner, au milieu de ces hommes braves qui ont tous, comme lui, versé leur sang pour la France! Je regardais notre père et la longue cicatrice de son front, en me répétant avec orgueil que, si l'âge et les douleurs l'immobilisent aujourd'hui, il a, dans son temps, chargé les Boches non moins intrépidement que ces fiers jeunes gens en uniforme couleur d'horizon. Je pensais tendrement à notre frère dans les boues du Nord, i ton mari en route vers Salonique, et je me disais de nos convives : « Ils sont les frères

Les personnages l

Il de mon frère , et parmi eux e8tmonbiea<-aimé. a Ils vont repartir bientôt, endurer encore les soufa frances sacrées de la guerre... » Et je n'avais plus de remords de jouir de l'admirable soir de printemps. 11 me semblait que notre pays, pour les récompenser de le défendre, leur offrait Tenchantement de cette nuit méridionale, de ces larges étoiles, de ces massifs de mimosas. Les fenêtres étaient grand ouvertes sur le jardin, et tantôt Tarome de ces mimosas nous arrivait, tantôt celui du long carré de violettes, tu sais, dans le coin à droite. Par instants, le rossignol chantait. J'étais assise près d'un nouveau venu au Mont des Oiseaux et que tu ne connais pas. Il est ici d'avant-hier. Il s'appelle Duchatel. Il servait comme lieutenant dans la compagnie de M. Graffeteau, qui nous Ta amené. Dans la vie ordinaire, il était architecte à Lyon . Il s'est conduit, lui aussi , comme un preux d'autrefois. 11 ne repartira pas. Il est aveugle. Son visage émacié était doux et tranquille, malgré les deux affreuses cicatrices du bord de ses paupières fermées. Un éclatement d'obus lui a brûlé les yeux. Il a bu, comme les autres, à notre victoire, en levant son verre que remplissait notre vin cuit dont il ne pouvait pas voir la chaude couleur de topaze brûlée. Et, comme devinant que je le plaignais, il m'a conté, d'un ton un peu mystérieux, sa joie de passer son premier printemps d'aveugle en Provence.

— a Oui, » fit le capitaine Graffeteau qui nous écoutait. « Duchatel sait toujours parmi quelles fleurs il se trouve. Chaque saute de vent lui change son paysage, n

— a C'est vrai, » a repris Duchatel. a Quand j'avais mes yeux, je ne me doutais pas de ce qu'il y a de vie et d'étourdissante variété dans l'air qu'on respire. » Et se penchant du côté de la fenêtre : « Tenez. Les lilas commencent à s'ouvrir, ce soir. »

« Madeleine, je lui aurais baisé les mains de reconnaissance pour me montrer ainsi la sérénité de son cœur. C'était une absolution donnée par une victime de la guerre à la joie profonde que je me reproche si souvent d'éprouver, pendant qu'on se bat. Et j'étais reconnaissante aussi à M. Graffeteau d'avoir voulu que nous connussions son ami dès son arrivée. Si tu l'avais vu, avant le dîner, conduire l'infirme appuyé à son bras le long du chemin qui descend entre nos pins et nos bruyères, je t'assure que tu n'aurais plus jamais douté de son cœur.

« Quand vint pour ces messieurs l'heure de rentrer, la nuit continuait d'être si douce que Père me proposa de marcher avec eux jusqu'à leur hôpital. Ce fut moi qui demandai à M. Duchatel de lui servir de guide. Nous voilà tous engagés dans la route à lacets. Nos deux nigauds de bassets aboyaient à la lune. Nous allions lentement,

à cause de Taveugle, dont je sentais la main sur mon bras, si légère, ne s'appuyantpas, cherchant seulement une direction, et mon pas s'accommodait aiï rythme de son pas, comme tout à l'heure celui de M. Graffeteau. A un moment, nous nous arrêtâmes pour regarder le vaste paysage nocturne. D'instinct, nous nous taisions, quand lui, comprenant notre silence :

— « Ne craignez pas, » dit-il, « de me raconter ce que vous voyez. Vous ne me ferez pas de peine. Au contraire... »

a J 'entendrai bien longtemps la voix de M . Graffeteau lui répondre et lui évoquer la merveilleuse nuit : la vallée boisée de Vertaubanne et ses oliviers argentés sous la lune, Silvabelle et ses pins d'Alep, la mer ensuite, frémissante et claire, la sombre ligne de la presqu'île de Giens, là-bas, avec son phare à feux tournants, étoile mobile dans le fourmillement des étoiles fixes du ciel. Et toujours j'entendrai l'aveugle répondre :

« Que le monde est beau! » Quelle émotion dans cette parole! C'était comme s'il eût regardé par nos yeux et comme si nous eussions senti par son cœur. Ce souvenir me touche aux larmes en te l'écrivant. Je m'arrête pour ne pas tacher mon papier, et aussi parce que je veux que le facteur emporte cette lettre, et il va passer. Je n'ai plus que le temps de t'embrasser et de te demander des nouvelles de ma future petite nièce, — car

ce sera une fille, madame, — et je lui souhaite d'avoir moins de déraison que ta romanesque sœur qu'il ne faut pourtant pas trop gronder.

Madeleine Journiac à Lazarine Émery,

K Du mas Journiac, près d'Avignon^ ce vendredi 7 avril 1916.

« Ma chère petite, je n'ai pas pu te répondre hier parce que le mas n'a pas désempli. Du monde est venu toute la journée, d'Avignon, de Villeneuve, de Roquemaure, de Remoulins. Imaginetoi : un bruit a couru le pays, — inventé par qui ? propagé par qui? mais il a couru, comme le furet du bois joli, — que le bateau qui portait mon pauvre Pierre à Salonique, le Montcalm, avait été torpillé, tout l'équipage noyé, avec les troupes embarquées à bord ! Si je n'avais pas eu la dépêche m'annonçant sa bonne arrivée là-bas, la précision des détails m'aurait consternée. L'heure, le lieu, le numéro du sous-marin allemand, rien n'y manquait : le matin, en vue de la Corse, entre le gclfe de Sauta Malza et l'Ile de Gavallo. lissent

bien coupables, les bavards qui colportent de ces nouvelles par sotte vanité de savoir, au risque de briser des cœurs si tourmentés déjà. Groirais*tu que ma pauvre belle-mère a dû prendre le lit, tant elle a été secouée ?

— a Ça aurait tout de même pu être vrai, »

répétait-elle.

« Mon beau-père, lui, a éclaté de rire au nez du premier visiteur. Le second Ta impatienté. Au troisième, il se fâchait tout rouge. 11 en a manqué une g^rosse vente de son vin. Belle-mère et beaupère m'ont touché tous deux parce qu'ils ont pensé à ton futur petit neveu, -^ car ce sera un g^arçon, entendez-vous, mademoiselle? — Ma belle-mère a eu un mot charmant de femme, que je veux te rapporter. Je la veillais le soir, elle couchée et tricotant pour les blessés, moi assise auprès d'elle, achevant le mignon bonnet de dentelle d'Irlande que tu m'as commencé.

— «Je voudrais être à six semaines d'ici, » ditelle tout d'un coup, M quand le bébé sera là. » Et, regardant avec attendrissement ma taille lourde : tt Ce sera un si bel enfant I Tâchez de ne pas être trop inquiète, Madeleine, pour qu'il ne naisse pas triste. V

— «Je ne suis pas inquiète de Pierre, maman, » ai-je répondu. Je n'ai pas ajouté que je suis un peu inquiète d'une autre personne qui n'est autre que toi, Lazarine. Te laisser si troublée m'ef-

frayait bien quand je suis partie, et surtout Ténigme que me représente M. Robert Graffeteau. Car, enfin, voici près de trois mois qu'il est au Mont des Oiseaux , près de trois mois qu'il est reçu à la Maison Verte. Je crains qu'il ne puisse pas douter de ta sympathie pour lui. Il sait que l'estime de notre père lui est tout acquise. Ses blessures, sa croix de guerre et sa magnifique conduite dans l'offensive de Champagne lui sont une garantie que le colonel Émery, passionné des choses de l'armée, n'aurait pas d'objections à ce mariage. Lui-même n'a plus ni son père ni sa mère. Il est donc libre. Un futur agent de change, fils d'un ancien sous-directeur d'une banque telle que le Grand Comptoir, possède certainement, sinon une grosse fortune, de quoi assurer à son ménage la plus large indépendance. Et il ne se déclare pas! Il a donc une raison. Laquelle? Pardonne à ta prosaïque Madeleine, — la caissière du mas Journiac, — de te rappeler que la vie ne se compose pas seulement de clairs de lune, de lilas en fleurs et d'émotions fines. Je ne te dirai pas, comme j'ai lu je ne sais plus où, qu'elle est une affaire brutale, mais je la connais trop déjà pour ne pas savoir qu'elle a souvent de cruels et tristes dessous. Remarque, je ne prétends pas que ce soit le cas ici. Il est possible que M. Robert Graffeteau veuille simplement t'étudier davantage. Il est possible aussi qu'il y ait, entre lui et

le mariage, une de ces difficultés dont je t'ai parlé le jour de mon départ : un passé pas tout à fait passé. Souviens-toi de notre frère, et des inquiétudes dont nous avons vu nos parents dévorés, à cause de lui. Les hommes les plus délicats peuvent, très jeunes, avoir eu des faiblesses, et ces faiblesses de la vingt-deuxième année leur barrer, à trente ans, une nouvelle vie. C'est une maîtresse qui menace d'un scandale. C'est un enfant. Tu vas encore protester, comme sur le quai de la gare d'Hyères :

— «De lui, je necroiraijamaisriendehonteux. »

— « Et la Paula de notre pauvre Jacques? »

t'ai -je répondu. J'ai lu distinctement dans ton regard que tu me trouvais dure. Ah ! chère petite sœur, c'est le contraire. Je t'aime tant, et j'ai si peur d'une déception pour ton adorable cœur que je connais si tendre, si vrai, si passionné! Tiens, un autre souvenir. Tu souriras de celui-là. Te rappelles-tu, quand nous galopions sous les pins parasols de Ceinturon, au bord de la mer, et quand tu lançais à toute bride ta jolie jument

Vérité? L'excellent major Garfield se hâtait derrière toi, en te criant : « Never let your horse get

« the best of y ou, Miss Lazarine. » Ce que notre

vieil ami te disait de ton cheval, moi, je te le dis de tes sentiments : ne les laisse pas te gagner à la main, tellement que tu ne les gouvernes plus. Et, si tu préfères une comparaison moins triviale^

remémore-toi la vieille coutume de Provence au moyen âge, ces repas où on laissait une place vide, pour le pauvre. Nous, vois-tu, dans nos songes d'avenir, nous devons toujours laisser une place vide pour le malheur. J'ai le droit de te donner ce mélancolique conseil. C'est la sévère discipline que j'essaie de >m*imposer. Depuis ce mois d'août 1914, où j'ai vu partir pour l'inconnu et notre Jacques et mon Pierre, pas de jour où je ne me force à me figurer comme possible la plus sinistre nouvelle... Mais que vais-je te raconter là? A moi aussi les larmes viennent et je m'arrête d'écrire, non pas de peur de tacher mon papier, mais pour que ton filleul ne naisse pas trop triste. Sois prudente, ma douce petite, c'est ce que te répète tout bas, en t'embrassant comme elle t'aime, ton ennuyeuse atnée qui n'aurait que trop de tendance à te ressembler.

(( Madeleine, v

Lazarine Émery à Madeleine Journiac,

« Costebelle, par Hyèrei, ce lundi 10 avril 1916.

a Que veux-tu dire, chère Madeleine, quand tu me parles de réserver au festin la place du pauvre?

Si le malheur que tu imagines doit entrer dans ma vie, crois-tu que le festin continuera? Dis-toi plutôt qu'à Tapparition de ce pauvre-là, ce sera comme à Salon, chez votre oncle Arène, lors du tremblement de terre : toute la maison croulera. Il n'y aura plus ni fleurs sur la nappe, ni vin dans les verres, ni convives autour de la table. Ce ne sera que ruine et que mort. Je ne sais pas ce que deviendrait ta Lazarine si elle devait survivre au désastre. Je ne peux pas le savoir. Je ne peux pas m'y préparer. Je serais une autre créature. Comment veux-tu que je devance les métamorphoses de la douleur?

« Ma seule prudence, veux-tu que je te la dise? C'est de prier. Le matin, chaque matin, dans notre modeste petite chapelle à nous. Nulle part maman ne m'est plus présente que sous la voûte de ce petit sanctuaire, construit pour elle et sur ses dessins. Je Ty vois toujours, immobile dans son feuteuil et penchée sur son Imitation ^ à côté de moi qui m'agenouille. La porte est ouverte. Le soleil entre, tamisé par les pins. Il auréole son pâle visage creusé par sa longue souffrance. Notre douce absente est encore là. Et je prie pour que Dieu me garde un cœur fidèle et pur, quoi qu'il arrive. Je prie pour que cet amour, qui est entré en moi comme un hôte sacré, ne m'entraîne jamais au péché. Je ne prie pas pour qu^il me reste encore un bonheur quelconque

LAZARtNE

en ce monde, si mon amour s'était trompé.

a Et il ne s'est pas trompé, mon amie. Je ne demande pas à Dieu qu'il me préserve de ce malheur-là, qui n'est pas possible. Un autre est possible, dont je retrouve l'image et la menace, quand, à l'heure de l'angélus, il m'arrive de monter jusqu'à Notre-Dame de Consolation. Tous les pauvres ex-voio qui tapissent les murs de cette vieille église ne m'ont jamais été aussi vivants. Que nous avons souri de fois devant ce panneau du dix-buitième siècle où l'on voit un cbasseur dont le fiisil part dans le dos d'un passant ! Nous trouvions comiques ces innombrables et grossières peintures : ces chevaux emportés, ces enfants tombant d'un étage, ces couvreurs précipités d' un toife, ces bateaux fendus sur un rocher, toutes ces naïves évocations des périls écartés par la Bonne Mère. Aujourd'hui, quand je vais prier là-haut, j'ose à peine regarder ces tableaux. Ils sont Vacci- !en/, la surprise de la mort sans cesse suspendue ur ta vie humaine, et combien multipliée par ces empE de guerre ! Là, aux pieds de cette Madone [ans laquelle les humbles croyants de ces simples >ffrandes ont vénéré leur préservatrice, avec [uelle ferveur je supplie que cette suprême preuve, qui met un voile noir sur tant de tètes lenchées autour de moi, nous soit épargnée, à toi ians ton mari, à nous deux dans notre frère, A aoi dans celui dont je souhaite si passionnément

qu'il t'appelle un jour : o ma sœur! » Le secret de son silence? Mais il est là, Madeleine, dans une appréhension pareille à Tang^oisse qui me serre le cœur, parmi ces monuments de piété, devant cet autel de la Vierge. Ah ! puissé-je ne jamais y revenir pour implorer d'elle la consolation dans un malheur que nous savons également possible, M. Graffeteau et moi ! Écoute plutôt.

« Cet après-midi, j'allais descendre au jardin pour ma cueillette de roses, qui est maintenant quotidienne. Père arrive avec M. Graffeteau, rencontré en chemin et qui le reconduisait. Ils avaient causé d'un de ces affreux bouquins militaires allemands que nous avons, toi et moi, en horreur, parce qu'ils déshonorent le noble métier de soldat.

— « Je vais chercher le Bernhardi dans ma bibliothèque,» dit Père.

— a Et pendant ce temps j'emmène M. Graffeteau dans le jardin, » fis-je impulsivement. « Il me portera mon panier. »

Père sembla hésiter une seconde. Puis, nous quittant :

— « Je vous rejoins dans deux minutes. . . »

tt Pour la première fois, depuis que M. Graffeteau fréquente chez nous, je crus surprendre un rien de déplaisance dans son regard et dans son accent. Je me suis trompée sans doute, car la soirée s'est passée sans qu'il m'ait fait une allu-

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sioQ à ce que ma grande sœur appellerait ma coquetterie. Elle aurait tort. -— Nous voici donc, le capitaine et moi, en train de marcher dans les allées bordées d'iris. Les genêts blancs secouaient autour de nous leurs fines grappes fleuries. L'or des oranges luisait parmi les feuilles sombres. Le ciel était d'un bleu léger, sans un nuage. Â l'horizon, vers la pointe de PorqueroUes, les rochers des Mèdes et l'ile de Port-Cros brillaient comme des pierres précieuses serties dans la mer. Il était quatre heures, l'instant de clarté fraîche et d'enchantement avant le soir. Je commençai mon travail, cherchant, dans les massifs du bord de l'allée, les roses à demi ouvertes. Nous nous taisions, tous les deux, et l'on n'entendait, mêlé aux chants des oiseaux dans le silence du jardin, que le petit bruit de mon sécateur coupant les tiges. Tout d'un coup, et comme il me tendait le panier pour y déposer une première brassée, il me dit, sans préparation :

— tt Le médecin va me signer mon exeat^ mademoiselle. Je repars dans huit jours... »

— « Ce qui signifie, » interrogeai-je, « que vous serez au front?... »

— o Dans deux semaines peut-être. »

tt J'eus comme un éblouissement. Je recommençai de couper des roses pour qu'il ne vit pas mon trouble, et comme il se taisait de nouveau, ma gêne grandit si fort que je dis cette phrase

béte, en mettant dans le panier une seconde brassée :

— « Vous n'oublierez pas ce pays? »

tt II me répondit tout bas, sans lever les yeux :

— « C'est vous qui me le demandez? »

tt Je me retournai vers les massifs. Je me sentais devenir aussi roug^e que les « cramoisies » où fourrageaient mes gants. Je me mis à rire, un peu nerveusement, j'en ai peur, et avec une gaieté jouée :

— « Hé bien ! vous y reviendrez. . . n a Lui alors, très grave :

— a Est-ce qu'un officier d'infanterie peut parler au futur? »

« Je n'eus pas le temps de relever sa phrase . Père arrivait avec le Bernhardi. Mais, j'en appelle à ton sens de femme, Madeleine. Donne-t-elle assez la clef de l'énigme, cette phrase? Pouvait-il me dire plus nettement le scrupule qui fait qu'il ne me demande pas? C'est trop clair : il estime qu'un homme qui peut être tué dans quinze jours n'a pas le droit de se fiancer. S'il a deviné ma « sympathie, » pour prendre ton mot, du moins il ne sait pas combien je l'aime. Il croit qu'une déclaration et des fiançailles m'attacheraient à lui par des liens tout nouveaux et que mon cœur en serait plus cruellement exposé avec sa vie. Voilà pourquoi il se défend sa déclaration. Il craint d'éveiller ce cœur à un sentiment dont il ignore que je suis

rf

âO LAZARINE

déjà remplie. Il ne devine pas la vérité profonde : s*il était tué maintenant, je ne pourrais pas avoir l'orgueil des veuves, j'en aurais toute la douleur. « Que me reste-t-il à faire? C'est bien simple. A lui parler, moi. Oui, Madeleine, moi, la première. C'est à moi d'avoir le courage de notre amour. Car il m'aime. Une fois de plus, dans cette seconde où il m'annonçait son départ, je lui ai lu jusqu'au fond de l'âme. Il m'aime. Il voudrait me le dire. Entre l'aveu et moi, il y a son honneur. tt Mais, mon honneur à moi? N'y manquerai-je pas, en parlant la première? C'est la question que je me pose à présent avec un tremblement de tout mon être. Cet après-midi et sous le coup de l'émotion, j'aurais peut-être passé outre, si Père n'avait pas interrompu notre tête-à-tête. Maintenant je ne sais plus... Je n'ose plus. Parler la première? Oui. Les convenances me le défendent. Mais s'il m'aime, — comme j'en suis sûre, entends-tu, — s'il m'aime, puis-je le laisser retourner au danger sans qu'il ait eu la joie de se savoir aimé? Puis-je risquer ainsi que l'éternité descende sur notre silence ? Ce mutisme imposé aux jeunes filles sur leur sentiment, quand ce sentiment est le meilleur, le plus vrai, le plus pur d'elles-mêmes, qu'est-ce autre chose qu'un préjugé? Quoi de plus honorable^ pour moi, au vrai sens du mot, puisque celui qui m'aime est un soldat qui va se battre pour la France, que

de lui avoir mis du bonheur dans le cœur, de lui avoir donné ma vie pour qu'il l'emporte au danger avec la sienne?. . .

« Et pourtant une idée m'arrête. Je me dis que le jour où j'aurai parlé à celui que j'aime, je ne m'estimerai pas de ne pas parler à Père, et tout de suite. Alors, pourquoi ne pas lui parler, à lui, d'abord? Et je me réponds : « Nous lui parlerons ensemble, et Père ne pourra pas m'en vouloir de lui amener un fils selon son coeur. »

« Mardi 11.

u Je me suis arrêtée d'écrire, hier soir, en me demandant si je n'allais pas déchirer cette lettre. Je ne l'ai pas déchirée, et je te l'envoie. Te connaissant, je serais bien étonnée, si tu ne pensais pas comme moi maintenant sur la réserve du capitaine Graffeteau et son motif. Alors?...

o Je t'embrasse comme je t'aime, chère chérie.

« Lazabine. »

s* LAXAi. 13^11

Le cjoùmd Etntry au général Brisummei.

Verte, â «vYil 1916.

« Mon général.

« Vous m'excoserez si je vous dérange au milieu de$ graves affaires de senriee qui tous occupent, pour f ous entretenir d'un sujet d'ordre tout privé. Il ne is'agit d'ailleurs que d'un renseignement à me donner, qui peut tenir en quelques lignes. Mais d'abord il fiaut que je vous dise combien Totre ancien chef au Tonkin, mis au rancart par ses infirmités, est fier de la gloire méritée en Aii^ce, sur la Marne, sur l'Yser, en Champagne, partout enfin où s'est jouée depuis deux ans la fortune de la France, par celui qui fut son jeune compagnon d'armes. Vous me répondrez, j'espère, de votre propre main. De voir votre écriture m'enlèvera un poids du cœur, en me prouvant que les journaux ne mentent pas et que votre blessure est bien guérie.

« Il y a trois ans, quand vous commandiez à ]Nice, vous m'avez fait l'honneur d'une visite dans ce coin de Provence où je prends ma retraite. Vous vous rappelez que je suis voisin du Mont dei

Oiseaux y ce sanatorium d'officiers convalescents qui appartient aujourd'hui à la Croix-Roug^e. La guerre l'a rempli de blessés. Mes deux braves filles n'ont pas perdu cette occasion de servir. L'ainée, Mme Journiac, s'est faite infirmière aussitôt. Le départ de son mari pour Salonique, en l'obligeant d'aller plus souvent dans sa bellefamille, a seul interrompu son travail. Lazarine, la plus jeune, voulait être infirmière aussi. Je ne l'ai pas permis. Le vieux colonial que je suis ne s'habitue pas à certaines libertés modernes des jeunes filles. Qu'elles aillent et viennent sans chaperon, à l'anglaise ou à l'américaine, soit. Mais les brutalités et les nudités d'une salle d'opérations, c'est autre chose. De ces scrupules, même exagérés, mon veuvage me fait une obligation. Je dois à mes enfants de remplacer leur mère.

Lazarine s'est donc dévouée à d'humbles besognes de lingerie. Elle a aussi appris l'écriture Braille, et toute une bibliothèque pour les aveugles est déjà sortie de chez nous. Gela soit dit pour vous expliquer comment la Maison Verte s'est trouvée, tous ces temps-ci, dans un contact ininterrompu avec le Mont des Oiseaux. Nous avons ainsi connu et naturellement accueilli quantité d'officiers auxquels j'ai été trop heureux de donner l'illusion d'un peu d'intimité familiale. Pourquoi vous cacher que j'ai vu là encore une chance d'apprivoiser les sauvageries deLaza-

rine, dont la piété trop exaltée inquiétait déjà ma pauvre femme, de la bien établir peut-être? Cet établissement n'a pas été facilité, depuis notre deuil, par la vie solitaire qu'elle mène auprès de moi, son frère Jacques au loin dans sa garnison, sa sœur Madeleine mariée à une journée d'ici.

" Mais vos minutes sont comptées, et je vais droit au but. Parmi ces visiteurs de passage, il en est un dont je sais que vous connaissez beaucoup sa famille et que vous le tutoyez. J'ai appris ce détail par un autre officier, et lui en ayant parlé à luimême, il m'a paru que la seule mention de votre nom le déconcertait, le gênait presque. C'est le motif qui me décide à vous écrire . Ce garçon s'appelle Robert Graffeteau. J'aurais le plus grand intérêt à être renseigné exactement sur son caractère, son passé, sa famille. Je vous dirai sans phrases et tout droit pourquoi. Il y a près de trois mois qu'il vient à la Maison Verte. J'ai remarqué depuis ces derniers jours seulement combien Lazarine l'intéresse. Mais je me rends compte, à toutes sortes d'indices rétrospectif, que cet intérêt a commencé dès ses premières visites. J'aurais dû m'en apercevoir plus tôt et couper court à des assiduités qui m'inquiètent, car aujourd'hui je me rends compte aussi que Lazarine, contrairement  ses habitudes, ne s'y est pas dérobée. Sa nervosité, ces temps-ci, à mesure que se rapproche le moment où le capitaine Graffeteau doit repartir,

me fait même craindre, je vous l'avoue en confidence, que cette sympathie pour lui ne soit très vive. Je suis trop sûr d'elle pour penser qu'elle ait laissé ce jeune homme lui dire un seul mot qu'elle ne devait pas entendre, sûr aussi qu'elle me confessera toute la vérité quand je l'interrogerai. Je ne le ferai, bien entendu^ que si M. Graffeteau me demande sa main ; mais étant donnée son attitude, je considère cette démarche comme possible. J'appréhende même qu'elle ne soit imminente, précisément à cause de ce départ.

Les deux belles citations du capitaine Graffeteau, ses galons, la croix d'honneur qu'il va recevoir me disposeraient en sa faveur, quand bien même je n'aurais pas constaté ses qualités personnelles, sa parfaite éducation, la droiture de ses idées, la finesse de son intelligence. Le métier qu'il exerçait avant la guerre et toutes ses façons le supposent riche. S'il faisait cette démarche, j'aurais donc beaucoup de raisons de la prendre en considération. J'en aurais plus encore si je recevais de ma fille l'aveu du sentiment que je soupçonne chez elle. Dans ces conditions, il semble qu'appartenant, M. Graffeteau et nous, à des milieux très différents, — nous ne nous connaissions pas même de nom l'un et l'autre avant la guerre, — le fait d'avoir, lui et nous, un ami commun tel qu'un Brissonnet, aurait dû lui être une joie. J'ai constaté, au contraire, chez lui, un si étrange

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saisissement quand je lui ai parlé de votre intimité avec les siens, que je me suis demandé : « Y aurait-il, dans ses antécédents, dans ceux de ses proches, quelque obstacle à ce mariage, et craindrait-il que Brissonnet ne me Tapprit? » Je vous parlais tout à Theure de son passé. Ce n'est pas cela que je crains. Ou je ne me connais pas en hommes, ou celui-là n'a jamais été ni un viveur ni un joueur. Mais son père était dans les affaires, et quoique je n'aie jamais vu ce monde-là que du dehors, je sais trop que le scrupule n'y est pas la règle. Y aurait-il une ombre sur l'honorabilité de cette fortune? Je ne le pense pas, puisque votre amitié pour M. Graffeteau repose, m'a dit son camarade, sur des relations de famille. Aussi m'excusé-je de vous parler avec une si brutale franchise. Mais justement cette amitié rend plus étrange son attitude, quand j'ai prononcé votre nom. Alors j'imagine. Je cherche. Prenez que je n'ai formulé aucune hypothèse et que je pose simplement à votre affection éprouvée pour votre ancien colonel cette question : — Pourrai-je, en toute confiance, au cas où M. Robert Graffeteau me demanderait ma fille, transmettre cette demande à mon enfant, et la laisser libre de faire ainsi sa vie?

« Je n'ajoute aucun commentaire, et, vous serrant la main, — sans vous faire mal, j'espère, — je vous remercie d'avance. Que Dieu vous

garde, mon vaillant ami, à Tarmée et à la patrie.

a ÉmERY. »

Le général Brissonnet au capitaine Robert Graffeteau.

tt Aux armées, 9 avril 1916.

a Gi-joint, Robert, une lettre de mon ancien chef au Tonkin, le colonel Émery. Mon premier mouvement, en la lisant, a étéTindignation. J'ai pris la plume pour lui dénoncer sur-le-champ ta déloyauté. Car c'en est une, et abominable, de pénétrer dans une famille, catholique et pratiquante, comme celle-là, d'y rencontrer une jeune fille et de lui faire la cour, en li i cachant, à elle et aux siens, que Ton est un divorcé et dont la femme vit toujours. Et puis, je n'ai pas écrit au colonel. Je me suis dit : Ce n'est pas possible. Il y a un malentendu et que Robert m'expliquera. Il n'a pas fait cela. // ne m'a pas fait cela,

u J'ai soulig^né ces mots et tu m'as compris. En présence de la vilaine action qui m'est révélée, j'ai le droit de t'interroger et tu as le devoir de me répondre. Rappelle-toi, il y a quatre ans, ta visite désespérée chez moi, ton imploration, ta

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promesse. Ces dettes-là ne se prescrivent point. Oui. Rappelle-toi. Tu venais d'avoir avec ton père une scène terrible. Averti par le scandale de Tinconduite de ta femme, il t'en avait apporté les preuves. Il t'avait sommé de l'exécuter, de te séparer d'une créature qui salissait votre nom. Il t'avait vu hésitant. Il l'avait fait venir. Une explication avait eu lieu entre vous trois, au cours de laquelle la malheureuse vous avait narg^ués avec un cynisme affreux et des mots de fille, a Le

séparer de moi, » avait-elle crié à ton père en le montrant, «mais essayez, essayez. Il me reviendra.

u II m'a dans la peau. Qu'il ose donc dire devant

a moi qu'il ne savait pas!... » Et tu avais dû, elle sortie sur cet outragea ta fierté d'homme, avouer qu'en effet tu avais tout soupçonné, tout deviné, tout compris, et tout supporté. «Tu n'as pas d'hon-

a neur, » avait gémi ton père. Il t'avait chassé, toi aussi, et tu m'arrivais, à moi l'ami d'enfance de ce juge irrité, pour que je plaide ta cause. Affolé, perdant pied, sentant trop bien que l'existence en commun avec ta femme, maintenant que tu ne pouvais feindre d'ignorer, c'était l'abjection définitive, maudit par ton père et ne pouvant pas supporter son mépris, tu sanglotais. Je vois tes larmes. J'entends tes plaintes. Qu'il te dictât ses conditions. Tu les acceptais d'avance. Tu quitterais ta femme. Tu ne la reverrais plus. Tu divorcerais. Tu lui arracherais ton nom. Tu jurais sur

la mémoire de ta mère. Qu'il te pardonnât seulement, et pas même, qu'il consentit à t'éprouver, à te regarder vivre, une fois brisé ce mariage d'esclavage et d'envoûtement. Tu me demandais, sachant combien ton pauvre père m'aimait, de me porter garant pour toi. Je l'ai fait.

tt J'y ai mis une condition. Rappelle-toi encore. Ton récit m'avait consterné. Qu'un mari ne renvoie pas sa femme, quand il se voit trahi, ce peut être un sacrifice au devoir paternel, s'il y a des enfants, et, s'il n'y en a pas, une chevalerie. Dans un cas comme dans l'autre, il faut que la trahison cesse. Sinon la tolérance devient une complicité dégradante. Elle suppose ou d'ignobles motifs ou un manque bien triste de dignité intime. Et tu en étais descendu là, toi le fils d'une mère que j'ai tant respectée, d'un père que j'ai tant estimé! Elle, tu l'as perdue jeune, pas assez pour que tu n'en gardes pas une image de délicatesse et de vérité. Lui, tu l'as vu vivre. Tu t'es mû, depuis que tu respires, sous le rayonnement de probité fière qui lui a fait, parti de si bas, une place si haute dans le milieu d'affaires où il a travaillé. Rien de leur être moral n'était donc passé dans ton être? Je voulus te confesser à fond, et je constatai que ton cœur n'était pas vraiment gâté. Mais quelle misère! Je sus le triste roman de tes fiançailles que j'ignorais, ce que l'on t'avait dit de Mlle Thérèse Alidière, Thor-

iÛ

rible lutte que tu avais soutenue contre toimême, tantôt dominé par la défiance et décidé à rompre, tantôt entraîné, subjugué par sa beauté, enfin l'espèce de fièvre enivrée et douloureuse de ton mariage. Je sus Tempire que ta femme avait tout de suite exercé sur toi, comment elle avait, tout de suite aussi, abusé de son pouvoir, quel foyer t'avait fait sa folie de monde et de plaisirs. Absent de Paris, j'avais ignoré cela comme le reste. Je sus ces premières coquetteries, tes soupçons, ses audaces, comment tu t'étais tendu à ne pas vérifier des signes trop révélateurs, le supplice de ta jalousie et la lâcheté de ton amour. Ton père n'avait pas compris. Les hommes de sa trempe, et qui ont vécu si droitement, si rigidement, ont de ces intransigeances. Moi, j'en ai tant vu, parmi mes camarades, de ces passions qui imploraient le mensonge pour avoir le droit de s'assouvir! Tant connu de ces émotifs comme toi, chez qui le désir paralysait la volonté, que l'approche d'une certaine femme troublait jusqu'à leur faire commettre des actions infâmes et qui ne leur ressemblaient pas! £t les tiennes, non plus, ne te ressemblaient pas : ces reculs devant l'évident devoir, ces complicités, je maintiens le mot, parce que l'on s'obstine à ne pas savoir^ quand on sait si bien, ces acceptations de l'abominable partage plutôt que de renoncer à la plus bestiale

luxure! Ton horreur de cet avilissement à cette minute prouvait qu'il était encore temps de te sauver.

— « Je parlerai à ton père, » t'ai-je dît. « Mais réfléchis bien qu'en me portant garant pour toi, j'engage mon honneur, et que si jamais tu reprends ta femme. . . »

— a Je ne la reprendrai pas, » interrompis-tu, et tu ajoutas : « Ce n'est pas pour aujourd'hui seu-

M lement que je vous demande d'être garant auprès a de mon père. C'est pour l'avenir, c'est pour touft jours. » Tu ajoutas, dans un élan qui mefitt'embrasser, tant il y tenait d'honneur retrouvé et de gratitude virile : o Je suis jeune. Ma vie senti- « mentale n'est pas finie. Cette défaillance m'aura u été une leçon. Elle ne recommencera pas. En a voici le gage : je vous donne ma parole, mon géa néral, d'en appeler à vous si jamais je me trouve a de nouveau dans un conflit entre ma passion et a mon devoir. Vous serez ma conscience vivante. » « J'ai tenu, Robert, à te remettre sous les yeux ce passé, bien en détail, en même temps que cette lettre d'Émery. Maintenant il faut me dire ce qu'elle signifie? Ton père avait-il donc raison de douter de toi malgré ton repentir et de répondre sur son lit de mort à mes protestations : « Il a été trop feible; il retombera? » Es-tu vraiment retombé? Est-il possible, qu'introduit dans cette famille, tu aies caché ton mariage et ton

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divorce, dans un dessein délibéré de séduction? Gomment expliquer ce silence d'une autre manière, et ce fait encore que tu ne m'aies écrit qu'une fois depuis ton arrivée au Mont des Oiseaux, sans me parler du colonel, sachant certainement que nous nous connaissions? Je cherche à y voir clair et une hypothèse m'apparait qui explique tout : tu es reçu chez le colonel Émery. Tu deviens amoureux de sa fille. Tu te rends compte qu'avertie de ta situation, cette enfant pieuse s'interdira de penser à un mariag^e avec toi. Son père, lui-même, t'accueillera moins librement. Ces braves gens vivent loin de Paris, loin de ton monde. Il y a bien peu de chances pour qu'ils apprennent ton divorce, qui, d'ailleurs, a fait si peu de bruit. Brissonnet pourrait le leur dire. Il est à la guerre et il a la tête ailleurs. Tu te gardes bien de lui annoncer que tu vas chez les Émery. Tu as bien pourtant quelques remords.

C'est un abus de confiance, tu t'en rends compte, que de faire la cour à une jeune fille dans ces conditions-là. Mais parler, ce serait renoncer au charme d'une présence qui te devient chaque jour plus chère, et tu te tais, avec l'espérance qu'au jour où il faudra bien que tout se découvre, ce cœur de jeune fille sera entièrement pris. Peutêtre alors t 'aimera- t-elle assez pour t'épouser, malgré son père, malgré l'Église? Oui. C'est une clef de l'énigme de ta conduite que ce raisonne-

ment où je retrouve, avec dégoût, le mari dégradé de Thérèse Alidière, l'homme démoralisé par la complaisance à ses émotions, et qui s'excuse des pires fautes parce qu'il désire, et que ce désir lui est plus cher que tout, même que l'honneur. Et puis je me souviens de la scène d'il y a quatre ans, de tes larmes, de la parole donnée, et j'entrevois, je veux entrevoir plutôt une autre hypothèse, celle où tu n'aurais été qu'un étourdi et qui n'a pas réalisé quelle responsabilité il encourait en risquant de troubler une jeune fille, alors qu'il ne pouvait pas l'épouser. Dans ce cas-là ton silence vis-à-vis de moi sur les Émery et vis-à-vis d'eux sur ton divorce s'explique encore. Tu as eu la pudeur d'un passé qu'en effet tu avais le droit de cacher à des indifférents, connaissances de passage et que tu ne reverrais pas. Ce n'est plus que de la légèreté.

tt Je te fais le crédit, Robert, de croire à cette seconde hypothèse, c'est la raison pour laquelle je t'envoie la lettre d'Émery, en te mettant en demeure, si tu n'as été que léger, de réparer toîméme cette faute. On ne joue pas avec un cœur de jeune fille. Il est honteux de le corrompre, criminel de l'émouvoir volontairement, coupable de ne pas lui épargner les moindres risques. Au nom du droit que me donne le fait de m'étre porté ton garant, au nom de ta parole : <( Vous tt serez ma conscience, » je viens te dire : Aussitôt

ceci reçu, j exige que tu ailles chez Émery et que tu dissipes toute équivoque en lui révélant ta situation conjug^ale. Tu trouveras un moyen quelconque de justifier cette confidence. Il va de soi que tu ignores qu'il m'a écrit. Le petit froissement d'amour-propre de cette démarche sera l'expiation de ton erreur de conduite. Il faut, en outre, que tu demandes ton exeat et que tu quittes le Mont des Oiseaux dans le plus bref délai. Nous sommes aujourd'hui le dimanche 9. Tu auras ce mot le mardi 1 1 . Je compte que je recevrai de toi le samedi 15, au plus tard, une lettre qui m'annonce que tu as fiait ce qu'ordonne la plus élémentaire probité. Sinon, je serai obligé de penser que l'hypothèse sévère est la vraie, et alors, rien au monde, tu m'entends, rien ne m'empêcherait d'intervenir et de te dénoncer. Rien au monde non plus ne me ferait te revoir. On ne manque pas deux fois à l'honneur.

a La blessure de ma main n'est pas assez guérie pour que je prolonge facilement cette lettre, déjà longue. Je dois ajouter pourtant un renseignement qui te fera trembler, en te prouvant que, d'un jour à l'autre, Émery peut et doit tout apprendre, et par quelle voie! Écoute ceci et constate combien il est plus sûr de vivre, à ciel ouvert, tant le monde estpetit. Il n'y a vraiment, comme disent les gens du peuple, que douze personnes. Tu es mené par hasard à la Mmuon Verte,

et il se trouve que son propriétaire est rancien chef du meilleur ami de ton père. On m'envoie l'autre jour du G. Q. G. unjieutenant de Faverolles. Le nom me frappe. Un de mes officiers m'apprend qu'il est le frère cadet de ce comte Guy de FaveroUes, avec qui ton ex -femme vivait maritalement, avant la guerre. Je fais causer mon officier. Il m'apprend encore que le lieutenant est brouillé avec son frère, que celui-ci compromet leur nom en s'affichant avec une femme déclassée qui l'a aux trois quarts ruiné, qu'il s'est embusqué dans les automobiles, à Toulon, qu'il y a installé sa maîtresse. « Il n'est tt pas responsable, » a-t-il conclu,^ a elle l'a rendu « opiomane ; c'était un garçon très intelligent, très « dilettante, c'estdevenu un vrai type de décadent, « une loque. » — « Et le nom de cette créature? n ai-je demandé. La réponse ne faisait pas doute. Pourtant j'ai frémi quand il m'a répondu : m Une ft madame Âlidière. » Savoir cette femme à une demi-heure du Mont des Oiseaux si elle est à Toulon, à moins peut-être, si elle a loué une villa dans les environs, m*a été très pénible, à cause d^ toi. Voici déjà quinze jours que j'ai appris cela. Je fus sur le point de te prévenir. J'étais trop blessé pour tenir une plume. Je n'ai pas voulu dicter une chose si intime. D'ailleurs, je me suis dit : « A quoi bon? La guerre a fini de a le guérir. Quand on s'est conduit comme lui, on

« est à l'abri de certaines chutes. » Je ne soupçonnais pas que ce voisinage représentait pour toi une autre menace. Les deux amants ne vivent pas seuls. Ils connaissent des soldats, des officiers. Que ton nom soit prononcé, que cette femme raconte qu'elle a été ta femme, que ce propos arrive à Émery, te vois-tu arrivant che^ lui, et ce père qui, à tort ou à raison, croit que tu intéresses sa fille, t'accueillant par une question sur^ • ce triste passé? Par respect pour tes galons, pour^ ^ tes citations, pour la croix que tu vas recevoir, il importe que tu ne te trouves pas dans cette atti- .tude devant ce vieil officier supérieur qui n*est pas . toujours maître de ses mots. Adieu. Je t'en ai dit assez pour être certain que le retour du courrier m'apportera une réponse qui apaise mes inquiétudes à ton endroit. Tu jugeras de mon affection par le simple fait que, pour toi, j'ai distrait du service toute cette heure. Il me réclame. Nous préparons de bonne besogne. Tâche d'arriver vite toi-même pour en être, et d*ici là comporte toi, vis-à-vis des Émery, en honnête homme.

C'est la première condition pour être vraiment un bon officier.

tt Ton vieil ami,

« BrissonNet. m

Madeleine Journiac à Lazarine Émery,

« Du maf Journiac, ce mercredi 12 avril 1916.

« Ma petite sœur,

« J'ai l'esprit tellement tendu ver§ toi que je ne peux plus voir ta grande écriture sur une enve- .loppe sans être agitée de battements de cœur. J'étais tout à l'heure avec ma belle-mère, au jardin, et nous épluchions ensemble des bigarades dont je veux lui faire des confitures, à la mode de la Maison Verte, Je pensais à toi. Je me rappelais de lumineuses matinées que nous avons passées de la sorte, toi et moi, sur notre terrasse, chantant et bavardant, et entassant en pyramides les banderoles spiralées de nos pelures. Je respirais dans ce souvenir l'odeur lointaine et délicieuse du temps qui ne reviendra plus, et le jardinier m'apporte ta lettre! Je ne me suis pas senti la force de l'ouvrir tout de suite. J'ai attendu d'être seule dans ma chambre, et, depuis une heure, je la relis, j'y songe et je me désespère que la fièvre soit entrée trop tôt dans le cœur, si joyeux jusqu'alors dans sa ferveur, de ma petite Lazarine.

«Ainsi, mon enfant chérie, rairaons-nousdonc

si extrêmement que nous nous croyions dispensée de nous conduire vis-à-vis de lui en jeune fille bien élevée? Que penses-tu que je vais répondre à cette extravagante suggestion? Et d'abord tu ne me prouves aucunement qu'il n'ait pas une raison de se taire différente de celle dont tu as recueilli Taveu. Car enfin, supposons qu'il ne soit pas libre et qu'il ait, quand même, trop goûté le charme de ta présence. Dans ces conditions, et s'étant permis de penser trop tendrement à toi, alors qu'il n'en avait pas le droit, que te dirait-il d'autre que cette petite phrase : a Un « officier d'infanterie ne parle pas au futur ?n Que se dirait-il d'autre à lui-même? Mais j'entre dans ta pensée. J'admets que tu y voies absolument juste. T'approuverais-je de rompre la première le silence? Je ne suis pas conventionnelle, tu lésais. Il a fallu que j'aie, moi aussi, le courage de mes sentiments pour épouser Pierre et fixer ma vie dans ce vignoble, alors que, dès ma naissance, notre père me destinait à devenir la femme d'un officier. — Il est vrai qu'aujourd'hui je la suis tout de même ! — C'est te dire que je ne te reproche ni ton élan, ni ton audace. Je voudrais pourtant que cet élan fût réfléchi et cette audace patiente. Gomment te convaincre? Tu viens d'apprendre ce que c'est que d'aimer et tu ne penses pas qu'aucune autre émotion puisse surpasser en intensité celle que tu éprouves. Moi,

je te dis : tu entres seulement sur le bord du domaine des grandes douleurs. Ce que Ton y découvre ne se devine pas. C'est pour chaque être le secret incommunicable. Tu te crois au pire du chagrin parce qu'un jeune homme que tu aimes et qui t'aime est sur le point de retourner au front, sans que vous vous soyez avoué vos sentiments? Hélas ! chère petite^ un sentiment qui n'a été que rêvé n*est rien auprès d'un sentiment qui a été vécu, ne fût-ce qu'un jour, ne fût-ce qu'une heure. C'est pour cela que je voudrais qu'à la veille de cette séparation, tu t'en tinsses au rêve. Parlez, fiancez-vous, embrassez- vous, pleurez ensemble, et tu sauras bientôt que tu as pénétré dans un poignant mystère de souffrance. M'entendras-tu si je te dis tout mon martyre, dont je ne t'ai jamais découvert que la moitié? Le mois dernier, quand Pierre était encore au front français, je suis restée deux semaines sans nouvelles. Hé bien ! c'a été horrible, une torture que, jeune fille, je n'eusse jamais pressentie. Je voudrais te garder de pareilles angoisses, de plus cruelles peut-être. Ma vie à moi est donnée, mais toi qui es libre, toi qui es notre jeune avenir à tous, ne dois-tu pas éprouver un peu plus longtemps dans le silence tes belles forces intactes, au lieu de courir au-devant d'événements qui pourraient les briser?

« Et puis, que crains-tu du silence? S'il t'aime,

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il te reviendra, quand il sera libre de l'offrir une vie, qui n'est pas à lui, tant que dure la guerre. Tu crois que tu lui rendrais le courage plus facile, en devançant cette heure? Mais non. Le départ en deviendrait plus déchirant, et la séparation plus tourmentée. Ce n'est pas une force pour un soldat de savoir qu'il laisse derrière lui un cœur tout meurtri. Pour lui-même, je t'assure, mieux vaut qu'il ne soit pas trop certain que tu souffres. D'ailleurs tu as raison, le mot de l'énigme est peut-être là, et, plus j'y songe, plus j'accorde que sa réserve s'explique ainsi* Mais j'y discerne une autre signification que toi. Il aura vu de ses camarades pleurer dans les tranchées sur des lettres trop tendres et trop douloureuses, venues du foyer. Il sait que de tels regrets, de telles nostalgies usent secrètement les forces qui doivent rester entières pour l'action, et alors il se tait pour protéger son courage. Il est prudent, comme il faut l'être, pour ménager en soi et autour de soi les ressorts les plus puissants et les plus délicats des âmes. Imite-le. Votre silence actuel est plein d'espérance. Il rêvera de revenir pour te parler. Ton image, làbas, dans le danger, lui sera plus bienfaisante, s'il n'a jamais vu de larmes dans tes yeux.

n Et s'il ne devait pas revenir? Quel inconsolable regret serait celui de n'avoir pas parlé ! Pour un peu, tu ajouterais : mieux vaut être veuve.

Hésite à le croire. Vois-tu, le courag[e n'est pa$ de s'offrir h de plus g^rands malheurs que ceux auxquels la volonté de Dieu nous destine, mais de connaître, mais d'accepter, dans la mesure de nos forces, celui dont l'ombre nous couvre. Quoi qu'en disent les vieillards et les philosophes, c'est très long la vie, et il vaut la peine de faire beaucoup de sacrifices, même de sentiment, pour se conserver capable de la bien vivre, je veux dire d'être utile et de donner du bonheur. Tu penses à te fiancer, dans les conditions où vous vous trouvez, M. Robert Graffeteau et toi ? Mais de vraies fiançailles, au sens plein de ce beau mot, ce n'est pas une ivresse de cœur, ce n'est pas le baiser d'une minute heureuse. C'est le don mutuel de toute une vie, de toute cette effrayante longueur de la vie. Peux-tu échanger ce don avec un jeune homme que tu ne connaissais pas voici trois mois, et qui te quittera demain pour le risque tragique du champ de bataille? Je le demande à ta conscience : en as-tu le droit?

u Je ne cesse pas, mon enfant chérie, en t'écri* vant ces moroses réflexions de matrone, de regarder, à la fois, où j'en suis de mon existence, où tu en es de la tienne. C'est me convaincre que nous ne saurions penser exactement de même.

Quoi que tu décides et que tu fasses, ose me le dire. Rappelle<*toi que je peux me souvenir pour te comprendre, et quand je n'aurais pas de sou-

Ât LAZARINB

venirs, ne serait-ce pas assez de ma tendresse? Je t*aime pour deux, depuis que maman nous a quittés. Puisse cette lettre t'en apporter une nouvelle preuve, avec le meilleur baiser de ta vieille

A Madeleine, n

Robert Graffeteau au général Brissonnet,

« Du Mont des Oiseaux, i% avril 1916.

a Mon général,

« Je vous retourne la lettre du colonel Émery. Je ne chercherai pas à excuser ma conduite. C'est juste. Présenté chez lui, reçu à son foyer, je devais lui apprendre que j'étais divorcé, du moment qu'il y avait là une jeune fille en âge d'être mariée. Ce silence était, en toute occurrence, un manque de franchise. Il est devenu de la déloyauté, — votre mot n'est pas trop fort, — du jour où je me suis intéressé à cette enfant avec une ardeur sur la nature de laquelle je ne me suis pas trompé un instant. Vous saurez tout : j'ai vu encore que Mlle Émery ne me traitait pas absolument comme les autres officiers, mes camarades. Oui, devant cette évidence Thonneur

voulait que je ne laissasse pas se prolonger une coupable équivoque. Sur ce point, votre lettre ne m'a rien dit que je ne me sois dit moi-même dans mes minutes lucides. Il en est un autre qu'elle a éclairé d'une cruelle lumière, c'est l'identité entre ma faute d'aujourd'hui et celle d'autrefois, Je suis retombé j votre phrase est trop vraie. C'est bien l'ancien mari de Thérèse, l'émotif sacrifiant tout à sa passion, et s'en justifiant à coups de mensonges intérieurs. Il y a cependant une différence : le sentiment que j'avais pour Thérèse était si vil. Il remuait en moi l'arrière-fond impur des pires brutalités, au lieu que mon émotion devant Mlle Émery était d'une qualité si haute! Elle tenait, — voyez, je sais si bien qu'il faut y renoncer que j'en parle au passé, — à ce relèvement par le devoir militaire dont vous me parlez. Après la dure lutte morale que j'ai soutenue durant les années 1912 et 13, c'est vrai, j'ai connu par la guerre une sensation si puissante, celle du complet rachat. Je m'étais tant méprisé de ma faiblesse à l'égard de ma femme! J'en étais venu à me demander : a II n'y avait pas que tt ta femme. Il y avait son amant. Tu l'as laissé tt aller et venir sans le souffleter, sans le tuer. Es- M tu sûr que c'était bien pour ne pas la déshonorer « publiquement et que tu n'es pas un lâche? » Et puis, dans la tranchée, j'avais éprouvé que je n'étais pas un lâche. A offrir ma vie pour le

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pays et à n'avoir pas peur, uue espèce de fièvre orgueilleuse m'avait soulevé. Le sens de ma force s'était réveillé en moi. Du coup j'étais devenu un autre homme. Jusque-là, ni l'indulgence de mon père, ni la vôtre, mon général, n'avaient pu faire que je me fusse pardonné. La mort bravée en face, quelle absolution! C'est cet homme renouvelé qui est arrivé au Mont des Oiseaux, lui qui a reconnu dans Mlle Émery celle qu'il eût voulu rencontrer à l'aube de sa vie, avant les flétrissures. Puisque je me condamne aussi sévèrement que vous me condamnez, laissez-moi vous affirmer que, du moins, le calcul qui vous fait horreur n'a pas été le mien. Je n'ai jamais pensé à entraîner cette jeune fille sur un chemin où elle eût à sacrifier son devoir envers son père et sa foi religieuse. Je me suis dit, tout au contraire : » Je l'aime. Sa seule présence « m'est une joie si totale, si profonde! Cette joie « m'est permise, si j'ai le courage de tout lui ca- « cher de mon amour. J'aurai ce courage. Elle swa « pour moi une Madone, à qui je ne dirai même a pas Ave Maria, devant qui je m'agenouillerai en « esprit pour la remercier d'exister. Je partirai dea main pour être tué peut-être. J'ai le droit d'emu porter au danger, après une existence si troua blée, un souvenir qui soit parfaitement doux, « parfaitement pur. » Dans mon silence sur mon mariage et mon divorce, il y a bien eu la peur de

me fermer la Maison Verte, Il y avait aussi, il y avait surtout le culte pieux de cette pureté, l'horreur d'y associer mon affreux passé, par un aveu qui Teût rendu trop présent. Je n'en ai été que plus coupable en un certain sens. Plus je respectais Mlle Émery, plus je devais redouter de troubler son repos. Je n'ai pas su ce que m'apprend la lettre de son père, ou, pour être entièrement sincère, je n'ai pas voulu le savoir. Je vous l'ai avoué déjà, j'ai bien deviné qu'une sympathie s'éveillait en elle. Je m'y suis caressé, réchauffé l'àme, en me répétant : a Elle ne sait pas tt que je l'aime. Ce n'est donc pas mal. » Et je savais si bien qu'elle le savait et que c'était très mal ! C'est là, dans mon aveuglement volontaire, dans ce parti pris systématique, dressé entre mon devoir et moi, que réside ma faute, la même qu autrefois. Vous ne me l'aurez pas rappelé vainement.

« Mon général, sitôt votre lettre reçue, j'ai demandé que mon départ, qui devait avoir lieu dans quelques jours, fût activé. Le médecin me donnera sans doute mon congé dimanche. J'aurais essayé de quitter le Mont des Oiseaux dès aujourd'hui, si je n'étais obligé de rester pour la remise de cette croix dont vous me parlez. D'ici là, je ne mettrai pas les pieds à la Maison Verte» Si étrange que doive paraître ma conduite, je n'y ferai pas de visite d'adieu. Que désirez-vous?

Que Téquivoque actuelle finisse. Elle finira du coup si je pars ainsi, sans prendre congé, que par une ligne sur ma carte. Ni M. Émery ni sa fille ne pourront plus voir en moi un prétendant possible. Je vous en conjure, mon général, ne m'en demandez pas davantage. N'exigez pas que je révèle moi-même la vérité au colonel. Non que je ne trouve pas très mérité ce châtiment de mon silence. Mais il parlerait à sa fille. Il se pourrait qu'elle me rencontrât ensuite, sur une route, dans un couloir du sanatorium, que sais-je? Et je l'aime d'un amour si violent, si passionné, si complet, que je ne serais pas maître de moi, si elle me regardait d'un certain regard. Je n'aurais qu'à y lire du mépris ou de la souffrance, et peut-être succomberais-je à un irrésistible besoin de m'expliquer qui mettrait le comble à ma faute. Ce serait dire cet amour. Ayez cette charité pour votre sauvé d'il y a quatre ans, mon général, pour votre soldat de la Marne et de la Champagne. Remarquez. Ce n'est qu'un délai de quelques jours. Avant une semaine, je serai loin d'ici. Vous écrirez alors au colonel Émery. Ne me dites pas qu'à cause de ma résistance à vous obéir sur ce point vous ne me reverrez plus. La douleur que j'ai éprouvée à lire votre lettre n'a pas tenu seulement au drame moral de ma situation, soudain évoqué devant moi. La crainte de perdre à jamais votre estime m'a été une plaie dans cette

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plaie. Je l*avais reconquise, cette estime, une première fois. Je ferai tout pour la reconquérir une seconde. Par bonheur, la g^uerre me réserve d'autres occasions de racheter cette nouvelle défaillance, dans la mesure où de tels rachats sont possibles. Je m'en rends trop compte; faire son devoir à Tennemi ne dispense pas de le faire ailleurs. Condamnez-moi, mon g^énéral, je le mérite. Plaignez-moi aussi, car je vous assure que je suis bien malheureux.

M Votre respectueusement dévoué,

a Robert Graffeteau. »

a MmeAlidière existe si peu pour moi que j'oubliais de vous remercier de votre renseignement sur sa présence à Toulon. Puisqu'elle y est avec ce Faverolles, c'est sans doute qu'elle veut se faire épouser. Dans ce cas, il est très probable qu'elle non plus ne se soucie guère d'un rappel du passé. Il me serait certes odieux qu'elle se permit une intrusion quelconque dans ma vie actuelle. Mais qu'est^cela, auprès du reste? n

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Guy de FaveroUes à Thérèse Alidière,

« Toulon, ce samedi 15 avnl 1916, au matin.

« Petite Aimée,

« Je t'envoie ce mot par un cycliste, pour qu'il t'arrive tout de suite et que tu ne m'attendes pas à déjeuner. Un contretemps imprévu me prive de la joie que je me faisais de passer avec toi cet après-midi à Tamaris, dans notre Éden-Hôtel, le bien nommé. Je te vois en pensée aller et venir dans notre salon-vérandah parmi ces douces fleurs entêtantes d'ici que j'aime tant : ces mimosas, ces narcisses, ces fraizias. Tes narines frémissent à respirer leur arôme sucré. Ton corps adorable dessine ses belles lignes dans la soie souple de ta robe chinoise, d'un rose si délicieusement faux avec ses soleils d'or et ses monstres qui ont la figure de T6ti, ton pékinois au noir mufle écrasé. Il te regarde, en ouvrant toutes larges ses narines lui aussi, préparer les outils du divin sortilège auquel le subtil animal s'est si vite initié. Ta main habile a saisi l'aiguille. Elle l'enfonce dans l'étui où repose le précieux cAandoo. Elle la retire. One goutte sombre tremble à

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la pointe, que tu approchée de la lampe. Tu recommencer, et tu soum à Topium qui grésille) qui mêle son odeur déjà enivrante à celle des fleurs. Je vois ton ^este pour coller la boule ambrée sur le fourneau de la pipe de bambou. Je te vois couchée sur les coussins de notre divan, penchant le fourneau sur la petite lampe, et aspirant à pleines lèvres la blanche fumée, dispensatrice des beaux songes, en écoutant par ce jour de premier printemps la mer si bleue déferler sur la grève,

La mer voluptueuse où chantaient les Sirènes.

a J'adorerais Anatole France pour ee seul vers. J'éprouve à me le répéter, depuis que nous nous aimons à Tamaris, le même délice qu'à cet air de Pelléas et Mélisande dont nous nous sommes enchantés, le lendemain de ton arrivée ici. Oh! de la musique qui nous fasse défaillir Tâme, des parfums de fleurs qui aillent chercher dans nos sens le point le plus intime où la jouissance touche au malaise, et le rêve, le rêve, le rêve, la vie exaltée au-dessus de ses misères, la vie légère et voluptueuse parmi des visions libres et douces ! Ima*' gine-toi qu'hier, en assistant dans la cathédrale de Toulon à ce service pour ces fusiliers marins dont je t'ai parlé, je suis demeuré bien étonné et amusé par la définition que TÉglise donne du Paradis : l'absolu repos dans la lumière. Je te

traduis exactement les mots latins. Mais Topium, c'est cela. Entrons donc au paradis tout de suite. Quelques pipes suffisent, et ensuite une pincée de coco sur l'envers de notre ongle.

a Je jaspine à tort et à travers, petite Aimée, et je ne te dis pas le motif qui me chasse aujourd'hui hors de notre paradis. Il est vraiment farce et je te donnerais en deux cent mille à le deviner. As-tu jamais entendu parler d'un sanatorium d'officiers, pas très loin d'Hyères, qui s'appelle le Mont des Otseauxl II doit s'y faire à trois heures une distribution de ferblanterie. Pardon, tu n'aimes pas qu'on blague l'armée. On doit remettre des croix d'honneur à quelques braves. Ton côté cocardier est-il content? Or le général est malade, et mon colonel a la corvée de le remplacer. Il a été très gentil, ce brave manchot d'Hubault-Malmaison. Il a beau être un troupier fini, il ne m'en veut pas d'être un neurasthénique avéré. Il me trouve un type rigolo, et je l'amuse. « Mon pauvre FaveroUes, » m'a-t-il dit, «je vous avais promis votre après-midi. Je vous a la reprends. J'ai besoin de mon chauffeur. » Et il m'a expliqué pourquoi. Je te dois tout de même une fière chandelle, mon mignon, pour m'avoir obtenu par ton député cette embuscadelà, auprès d'un gaillard à la coule. Ça n*est pas gai, le métier d'automobiliste militaire ! Au moins voituré-je un homme bien élevé. Il continue s

« Ça VOUS amuserait-il, FaveroUes, de voir la a liste des décorés? Peut-être connaissez-vous a quelqu'un dans le lot. » Urne tend un papier et j'y trouve... Mais non, tu ne devineras pas. J'y trouve le nom du capitaine Robert Graffeteau! Hein! Qu'en dis-tu? On peut reprocher beaucoup de choses à la guerre, mais pas de manquer d'imprévu. Donc, par cet après-midi ensoleillé, sur ce beau ruban de route blanche qui longe le golfe bleu de Giens, l'excellente trente-cinq chevaux du colonel Hubault-Malmaison roulera à toute allure, conduite par ton bon ami, Beauty, emportant avec elle de quoi glorifier ton ancien maître et seigneur de par la loi, Bijou! Et que pensera-t-il, cet ami, en prenant ses changements de vitesse? Il sera triste de ne pas communier avec sa Thérésinette sous les espèces du divin Chandoo et de la non moins divine Coco y — triste, mai gai tout de même à l'idée dé connaître le personnage dont vous avez porté le nom, madame. — Il sera un peu jaloux, parce que, tout de même... Il t'en aimera davantage, parce que, encore... C'est toujours le point de malaise où la douleur et la peine, la révolte et le désir, la tristesse et la joie s'avivent, s'aiguisent, s'amalgament. Ah! la piquante sensation, dont aucun autre amant que moi n'oserait faire, ni aucune autre maltresse que toi écouter la confession! MaiS) toi et moi, nous sommes de Byzancei G^est

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