LA2AA1NE
là notre vraie patrie, et c'est la bonne. A demain, j*eèpère. Ne fume pas plus de dix pipes. 11 va falloir un peu de temps par cette époque d'universel chambard, pour se procurer un autre pot de la céleste drogue. Sïéuageons-la, de façon à goûter souvent ensemble les délices de la vivante euthanasie. Tends-moi ta belle bouche que j*y hume un peu de la chère vapeur, et, d*ici là, ne désaime pas trop ton demi-poilu. C'est deux quarte de trop !
« Guv DE F... i
a p. -5. -^J'apprends la mort à Verdun de notre vieux Portille, assommé par un éclat d'obus.
Pauvre Max ! Lui qui disait si drôlement, au début de la guerre : « Ils ne me boufferont pas. Je suis tt trop coriace. » Il a dû partir, malgré ses trucs. Mais est-ce béte» cette boucherie! EstHse bête! »
Laiarine Êtnery h Madeleine Jôurnidc.
« La Maison Verte. Samedi soir, 15 avril 16.
n Chère Madeleine, si bonne, si indulgente, si sage, comme je voudrais t'avoir obéi ! J'ai été une pauvre petite folle, et maintenant je souffre,,.
Je souffre dans tout mon être, dans mon cceur qui bat, dans ma gorçe qui s'étouffe, dans mon esprit qui s'égare, dans ma pudeur ! ... Ah ! tu vas comprendre !
« Ta lettre, reçue hier seulement par le courrier de midi, m'avait jetée dans un trouble extrême. J'avais à peu près décidé ce que je voulais faire. Tu ébranlais la résolution que j'avais eu tant de peine à former, et où tenait toute mon espérance. Je sentais la force et la vérité de tes conseils. Et pourtant, . . Gomment dire cela? Ils me laissaient l'âme si profondément insatisfaite! Je ne croyais pas que ce fût la vérité complète, celle qui ne pouvait ni me donner, ni me promettre la paix. J'avais beau te lire et te relire, je n'acceptais pas ridée de ce silence, de cette obscurité peut-être sans fin. Je ne voulais pas que mon cœur se fût ouvert vainement, comme une fleur que le vent a semée au hasard, dans un endroit désert où personne n'en respire le parfum. Pense à ces orchidées sauvages que nous allions cueillir autrefois, dans un recoin très caché de nos petites montagnes. Tu te rappelles ces qtqu^ solitaires où soudain on les découvrait, parmi les herbes? Je te disais ; « Quel bonheur que nous soyons « venues pour qu'elles aient été aimées! n C'était une de mes petites divagations, qui te faisaient sourire. N'y vois-tu pas aujourd'hui un pressentiment de ce besoin que j'éprouverais si t6t de
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m'épanouir dans la lumière d'un regard? Ah! il faut que je te l'avoue, je me suis irritée contre toi, contre tel passage de ta lettre, celui d'abord où tu me mettais en garde contre la souffrance. Je pensais : « Madeleine a donc oublié que je suis « brave? Elle ne se rappelle plus que, toute petite « fille, notre vieux docteur Mauriel m'avait sur- (i nommée Mademoiselle J. C. P., parce qu'à « l'époque où je me suis cassé le bras, je l'accueila lais avec cette déclaration : o Moi, docteur, je « crie pas! » Et je me sentais, je me sens la force d'être toute ma vie cette enfant-là, celle qui ne crie pas dans la douleur. Je t'en voulais encore d'une autre phrase sur M. Graffeteau : « Il pro- « tége son courage. » Elle m'expliquait trop bien une petite énigme très pénible : depuis ces quatre jours, il n'est pas venu à la Maison Verte, Cette cause de son absence m'était presque aussi amère que cette absence même. Cela ne me plaisait pas que mon héros eût ainsi peur devant ce risque de martyre qu'il y a dans tout sentiment absolu. Je pensais : a Non. Ce n'est pas de son « courage qu'il doute, c'est du mien. » Et je concluais : « Alors, c'est à moi d'oser ! ... »
« Toute la nuit dernière s'est passée à prendre et à reprendre cette idée. Je devais le revoir aujourd'hui, dans cette cérémonie de la remise des décorations. Si je ne parlais pas cette fois, quand parlerais-je? Mon instinct était si sûr! Il fallait
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parler. Quand, par moments, j'y renonçais, je ne voyais plus rien devant moi qu'une obscure langueur, qu'une menace affreuse d'étouffement lent... L'aube est arrivée sans que j'eusse fermé les yeux, et dans mon lit d'enfant où elle m'a toujours vue si tranquillement dormir, elle n'a trouvé qu'un pauvre petit tas brûlant, qui se consumait, depuis des heures, dans la fièvre et le souci. Alors je me suis levée. J'ai été à la fenêtre et je me suis mise à prier, comme je n'ai jamais prié, à demander un appel d'en haut, un signe. Il faisait doux et reposant. Des souffles courts, venus de la mer, éveillaient un murmure dans les mimosas, et, dans les feuilles de palmier, un léger cliquetis de métal. Je regardais grandir et se muer dans le ciel pur la lumière de l'aurore. C'étaient, au-dessus des braises de l'horizon, de vastes orbes, couleur de violettes, de roses, de primevères, des auréoles si glorieuses qu'elles évoquaient le chœur des anges. Elles se dilatèrent jusqu'au zénith, par des secousses de clarté, presque douloureuses à mes yeux fatigués d'insomnie. Autrefois, quand je voyais cette magnificence de l'heure indécise qui n'est pas le jour, qui n'est plus la nuit, un peu de tristesse se mêlait à mon émerveillement. Il me semblait assister au déploiement d'une vie enflammée que ne serait jamais la mienne. Ce matin, mon cœur ne faisait qu'un avec l'aurore. Gomme elle, avec elle, il me
«emblait que j« luttai» contre h^ téu^re^, que j'allaU vert le jour. Pui» la «oleil a paru, Touto la sombre mer a frémi, blanqbi, ot l'immense chax)3 du ciel et de l'horison s'egt précisé on oontouri ai netsl Ce signe que j 'implorais, la nature, cette parole de Dieu, veuait de me la donner. Laphine lumière» j'étai«i résolue à entrer dans la pleine lumière* Je ne ohercbaia plus. Je ne raisonnais plus. J'allais agir. J'avais retrouvé ma paix. Je me suis recouchée heureuse et j'ai dormi. Quand notre bonne ÉUsa m'a réveillée, il n'était que temps pour monter à la messe de Consolation où j'ai tant prié encore. Et plus j'ai prié, plus la pai^ est entrée en moi, si bien que jamais je n'eus plue de force, plus de sérénité intérieure qu'en m'acheminant avec Père, après le déjeuner, vers la cérémonie du Mont d^$ OmaujÇs
(I Elle avait lieu sur le grand terre-plein que tu connais, d'où l'on découvre au loin la mer et les iles. Les blessés de l'hôpital s'étaient rangés è droite et à gauche des nouveaux légionnaires. Des Marocains venus de San-Salvadour étaient alignés devant le perron. Us regardaient avec des yeux d'enfants fanatisés le vieux colouel HubauU-Malmaison, légendaire en Mauritanie. Une cinquantaine de personnes du pays se trouvaient là. Placés de oôté, nous voyions les légionnaires de profil. Ils étaient quatre» en avant de ceux qui devaient simplement recevoir des croi^ de guerre. Il y
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avait G..., DuchatQl, deux autres que je ue connais pas, Tun amputé d'unejambei l'autre valide et complètement remis de ses blessures, II doit repartir avec G. . . la semaine prochaine. G . . était exlraordinairement pâle. Bien qu'à le voir, j'ai compris qu'il avait, comme moi, passé la nuit sans dormir. Sa main serrait la poignée de son sabre, dressant droit contre son visage la lame nue- Il gardait les paupières à demi baissées. Je remarquai dans son expression une ferveur presque religieuse, lui qui se dérobe toujours quand on parle devant lui de religion. C'était comme s'il demandpit, en esprit, à cette arme, qui lui symbolisait la guerre, de ne plus penser qu'à la guerre. Il semblait souffrir, et moi je me répétais tout bas : « Pourquoi? Pourquoi, quand « nous pourrions vivre encore quelques heures n d'un bonheur si grand que nous y puiserions la • force de tout supporter? n Ah! Madeleine, n'y a«t-il pas quelque chose d'éternel dans un seul jour de bonheur? Plus que jamais, je me sentis décidée à lui parler. Je voulais vaincre sa tristesse. Était-ce de l'orgueil que j'éprouvais à songer qu*à moi seule, en un instant/j 'allais le
changer? Non, mais un irrésistible mouvement de tendresse. Comprends cela, ma sœur, pour ne pas trop me condamner d'un geste quç je ne pourrais pas ne pas refaire, si je retrouvais l'illusion d'alors. Comprends aussi tout ce qu'avait
d'enivrant cette matinée : nos fiertés d'héroïsme, nos volontés de tenir, nos espérances de victoire comme ramassées, comme glorifiées sur cette terrasse, parmi ces drapeaux, ces uniformes, ces armes ! Après la remise des croix que le colonel Hubault-Malmaison avait fait précéder pour chacun de la lecture de sa citation, et pour lui de ses citations, — car il en a deiix, — Père s'est approché du groupe d'officiers. Il les a tous félicités, et il m'a semblé que dans la poignée de main qu'il donnait à G... frémissait une sympathie plus émue. C'est la dernière influence, je crois, qui m'a poussée à l'action. Tu vois, je m'excuse toujours. J'irai vite maintenant. C'était une demi-heure après. Les groupes s'étaient dispersés dans le jardin. J'observai qu'iï me fuyait de nouveau, comme d'ailleurs il semblait énervé par les compliments. A une minute, je le vis qui s'asseyait seul sur un banc d'une petite allée. Je quittai les gens avec qui je causais, et je marchai droit à lui. Il voulut se lever. Je le retins, en m'asseyant moi-même auprès de lui, et je lui dis :
— « Vous m'évitez. Pourquoi? Cela me fait de la peine. »
« Il essaya de ne pas rencontrer mon regard, et murmura d'une voix contrainte :
— « Gomment pouvez-vous croire? »
ft Moi folle, je n'avais pas encore peur. Je l'interrompis avec une souriante certitude :
— a K^essayez pas de mentir. Vous ne savez pas. »
« Ces mots si simples parurent le bouleverser. Il ne répondit pas d'abord, et ses yeux angoissés me posaient une question que je ne comprends pas encore. Puis, brusquement :
— « Hé bien oui! C'est vrai. Je vous ai évitée ces jours-ci, parce que... » Ici la voix faillit lui manquer : « parce que je le devais. »>
— « Vous le deviez? » répondis-je, toujours tranquillement. « Vous avez cru que vous le deviez. .. »
a Dieu! comme j'entends encore toutes ces paroles ! Elles résonnent dans ma tête. Elles me font mal, comme des coups de marteau. Pendant que je disais : «Vous avez cru... », Madeleine, j'ai vu, j'ai senti, — ce fut trop soudain pour que je sache comment, — qu*il éprouvait un tressaillement dejoie. Alors je continuai, — j'avais besoin que tout fût fini très vite, — et sans le regarder :
— a Je vous ai compris l'autre jour quand vous m'avez dit : — « Un officier d'infanterie ne parle o pas au futur. » — Vous pensiez : il ne dispose pas de sa vie. Vous pensiez encore : il ne dispose pas de son cœur. Oui, s*il est généreux, il doit craindre de troubler la vie d'une femme d'un bonheur menacé. Mais si celle dont il se cache n'a pas peur du danger, si elle ne pense pas qu'on doive éluder l'amour... »
60 U^àKI^E
« H se leva, voulut faire u» pa§, Je crois que Témolion l'empêcha de marcher. Car il retomba sur le banc. Devant son silence, j'eus Iç vertige, moi aussi. Je sentis la terre manquer squs mes pieds. Oh! Madeleine, j'ai honte! Ce m'est affreux d'écrire cela ! Je lui demandai :
— « Ne ra'aimez-vous donc pas? »
H II me serra la main avec une violence étrange, puis il se leva pour la troisième fois, et il s'en alla sans rien me dire, presque en courant.
w Yoilà, mon amie, dans quelle misère je suis.
Gela ne se décrit pas. Tu avais tout étrangement pressenti. Ta clairvoyance me cause une sorte de frayeur. Et pourtant, après avoir prié comme j'ai prié, je ne peux pas m'être absolument trompée . En tout cas, je préfère cette dure évidence à mes chimères. Il m'aime, entends-tu, Il m'aime.
Maintenant j'en suis aussi certaine que s'il me l'avait dit. S'il ne m'aimait pas, ni mon aveu, ni mon humiliation ne l'eussent bouleversé à ce point. Il m'aime, et il y a un obstacle entre nous. Ce doit être quelque chose de terriblement grave. Ce n'est pas pour une Paula qu'il aurait eu ce regard d'épouvante. Et il souffre en ce moment comme je souffre, moi qui ai fait cette folie pour que nous goûtions ensemble un jour de bonheur, pour lui rendre plus be^u encore le moment sacré du départ, pour qu'ensuite, dans l'épreuve, nous possédions au moins la pai:sde la certitude,
l'énergie de Tirrévocable ! Dans quel trouble, dans quel chagrin partira-t-il ! DâûS quelle détresse va-t-il me laisser, à moins que, — ïiô nie gronde pas, Madeleine, de garder encore, au milieu de cette détresse une dernière eèpéfance, — à moins que je ne puidse Taidër à le briser, cet obstacle. A de certaines minutes, j*ài comme une intuition que je suis appelée à lô délivrer d'un malheur que je ne connais pas, que je ne comprends pas. A d'autres, je sens tout s'abîmer en moi. Je ne pense plus. Je ne comprends plus. Ma tète est pleine de bruits et dé battements. Cela m'a soulagée cependant de passer cette heure à t'écrire, à évoquer ta tendresse, et maintenant je voudrais cacher dans tes bras ta misérable
« LazaâINë. u
Thérèse Alidière à Robert ôraffeteau.
« ËdeA^Hôtel. TâLmâriA-iur'Mer» 15 (ivril 1916.
tt Robert,
a J'ai longtemps hésité devant cette feuille de papier, parce que je ne savais même pâs de quel nom vous appeler. C*estrimûgede la situation pé-
jâ
nible où nous sommes vis-à-vis Tun de Tautre. Et puis je me suis dit : Le seul fait de lui écrire lui prouvera que, pour moi, il est toujours vivant. Je lui donnerai le nom que je lui donne dans mes pensées, quand les souvenirs d'autrefois se font de nouveau présents. Si pour lui ces souvenirs sont abolis, s'il veut que notre passé commun n'ait jamais été, il déchirera ma lettre sans la lire, sur la seule vue de mon écriture, et alors qu'importe le nom dont je Tappelle! Mais non. Il ne la déchirera pas. Il m'a aimée. Malgré les torts bien graves que j'ai pu avoir envers lui, il sait que je suis fière. Si je lui écris, après un si long temps et quand de telles paroles ont été prononcées entre nous, c'est que j'obéis, il le devinera tout de suite, à un sentiment plus fort que cette fierté. Il est généreux. Il ne voudra point, en ne prenant pas même connaissance du motif de cette démarche, risquer d'être mesquinement injuste à l'égard d'une femme qui a porté son nom.
tt II faut, Robert, si douloureux que ce soit et à vous, et à moi-même, il faut que je revienne sur ce passé. On vous avait prévenu contre moi avant que vous ne m'épousiez, et c'est vrai que, jeune fille, j'avais prêté à la critique par des légèretés de tenue qui autorisaient bien des soupçons.
J'avais su ces mauvais propos. J'aurais dû vous être reconnaissante de ne pas y avoir ajouté foi. Au lieu de voir, dans le fait que vous passiei
outre et me donniez votre nom, une preuve de votre noblesse d'âme, j'y ai vu un signe de ma puissance sur vous, et je ne sais quel mauvais vertige me poussa aussitôt à en abuser. J'étais femme, et peut-être avais-je le besoin de sentir sur moi une force qui me domptât. Vous n'avez pas été cette force, et, je vous l'ai dit dans l'entretien qui a consommé notre rupture définitive, je vous en ai méprisé, méprisé aussi, quand j'ai commencé de vous trahir, à cause d'une confiance où je ne discernais que le désir de ma personne. J'étais la maîtresse d'un autre, mais votre femme tout de même, et j'avais une espèce de satisfaction haineuse» à vous tenir, à vous ravaler ainsi à mon niveau. Je sentais bien que notre société ne m'estimait pas, je ne m'estimais pas moi-même, et il me plaisait que vous fussiez aussi bas que moi. J'écris ces mots avec une franchise brutale, pour que vous ne doutiez pas que je suis vraie, quand je vous dis, avec la même franchise et dans la même phrase, que je suis dévorée aujourd'hui du remords de vous avoir méconnu. Je reviens du Mont des Oiseaux, Robert. Je vous ai revu, pâli, maigri, les joues creusées par la souffrance, si fier sous votre casque, si martial, ayant dans vos yeux une expression que je ne leur connaissais pas. J'allais là-bas par désœuvrement, par curiosité. J'avais appris par un journal votre présence si près de moi et Tan*
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nonce de cette cérémonie. Un autre journal, acheté à la gare de Toulon, m'avait dit le détail de votre héroïsme, les combats auxquels vous avez pris part, votre première blessure, la seconde; et cette révélation avait déjà changé ma disposition d'âme. Et puis, encore une fois, je vous ai revu. Ah! comme, au miUeu de vos camarades et de ces blessés, vous étiez bien rhomme de ces actions d'éclat! Et cet homme avait été à moi. Il m'avait épousée. J'avais été sa femme, et toutes ces magnifiques énergies qui étaient en lui, je n*avais pas su les voir. J'avais gâché sa vie avec la mienne, pour avoir cru que c*était un faible. Ce n'était pas un faible. C'était quelqu'un qui m'aimait trop. Il peut vous paraître étrange, et je ne cherche pas à l'expliquer, que les fautes où la passion m'a entraînée ne m'aient pas laissé de remords, et que cette impression de tout à l'heure m'en ait donné un si profond, si aigu dans sa soudaineté. C^est ainsi » et ce m'est un besoin de m'en délivrer, en vous demandant pardon.
u De ce repentir, qui remonte peut-être à bien loin, et auquel la journée d'aujourd'hui a sans doute apporté seulement une dernière évidence, je voudrais vous donner un gage. Dans les douloureuses discussions qui accompagnèrent le règlement de nos affaires, vous m'ave2 fait demander, vous rappelez -vous? une bague qui
avait été Tanneau de fiançailles de votre mère, et que vous m'aviez passée au doigt, lors de nos fiançailles à nous. Je Tai refusée. J'étais mauvaise. Je n'avais, pour vous et pour les vôtres, surtout après cette scène avec votre père, qu'aversion et que rancœur. C'était une très petite blessure, après tant d'autres, que je vous portais par ce refus, et j'ai eu, à vous la porter, une joie féroce. Cette bague, Robert, je viens vous prier, vous supplier de me permettre de vous la rendre. Je l'ai avec moi ici, où les médecins m'ont expédiée, dès le mois de décembre. Vous vous souvenez que j'ai toujours été un peu délicate de la poitrine, et ma vie ne m'a pas rendue plus forte. Je ne me doutais pas que vous seriez vous-même envoyé dans mon voisinage. Je ne l'ai appris, je vous le répète, que le matin, et par quel hasard ! Si vous me répondez, dites-moi simplement le jour et l'heure qui vous conviendraient. J'ai mon automobile. C'est une promenade de deux heures. J'irai au Mont des Oiseaux vous remettre le bijou, en mains propres, et me convaincre que vous êtes resté le grand cœur généreux où j'aurais tant dû m'appuyer. Mais qu'ai-je besoin d'une épreuve pour être sûre que vous l'êtes resté et que vous me répondrez? Vous saurez lire entre les lignes de cette lettre 'qu'un changement a'est fait en moi à votre égard. La cérémonie de cet après-midi aurait suffi. Il y a eu aussi bien des
désillusions subies depuis ces quatre années. Il y a eu la guerre. Beaucoup de choses apparaissent dans une autre lumière, quand le malheur est partout autour de nous ! J'espère donc vous dire bientôt de vive voix, Bobert, Tadmiration et le respect que vous porte celle qui vous a méconnu et ne s'en consolera jamais.
« Thérèse, m
La parole imprudente et révélatrice de Lazarine Émery, ce « vous ne m'aimez donc pas? » , arraché à son étonnement et à sa douleur, avait bouleversé Robert Graffeteau à une profondeur extraordinaire. Il avait éprouvé, en écoutant ces mots, un vertige de terreur qui l'avait fait se lever, s*en aller, courir, par un mouvement irrésistible, presque aussi inconscient qu'un réflexe. Il était sorti du parc du Mont des Oiseaux et il avait marché, marché droit devant lui, au hasard, sous l'action prolongée de cette épouvante qui, peu à peu, se changeait en un ravissement. Lazarine l'aimait! Jusqu'à cette minute, il avait bien deviné, comme il l'écrivait au général Brissonnet, qu'il l'intéressait. La lettre du colonel Émery avait confirmé encore cette intuition^ mais sans rien préciser sur l'intensité de cet intérêt. Ce sentiment qu'il inspirait était resté pour lui à l'état de rêve, et, s'il avait, dans sa réponse au général, pris, de bonne foi, cet engagement de rupture et de départ, c'est qu'en ce
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moment-là, il ne renonçait qu'à un rêve. Maintenant, le rêve devenait une réalité. La Madone devant laquelle il parlait de s'agenouiller sans même oser un Ave Maria s'était transformée en une vierge vivante et passionnée. Il marchait, et le long des sentes désertes, sous les branches des bois de pins d'AJep, parmi les cistes, les romarins et les arbousiers qu'il ne voyait même pas, il entendait ce souffle entrecoupé, la palpitation de ce cœur de jeune fille dans l'involontaire aveu. Il évoquait ces yeux d'un brun si pur, — telle l'eau de ces rivières du Midi, foncées et transparentes, — ces yeux pris dans des paupières lisses et*blanches, et dans leurs prunelles dormait toujours un peu de soleil. Il revoyait ces mains nerveuses et qui tremblaient d'émotion, cette gorge soulevée par un soupir, cette grâce de femme soudain apparue dans la jeune fille... Et cette femme pouvait être la sienne devant la loi, puisqu'il était libre! Voici que l'accusation, portée contre lui dans la lettre du général, revenait à sa mémoire et suscitait en lui une tentation. Il pensait : « Brissennet conçoit cela comme possible qu'elle soit à moi, malgré son père, malgré l'Église. Pourquoi pas? C'eût été coupable de tendre à ce-but, hypocritement et par calcul. Mais puisqu'elle m'aime sans que je lui aie fait la cour, avec cette spontaaéité, cet élan? Si mon père vivait et que j'aille lui dire : je veux me remarier, qu'objecterait-il,
puisqu'il m'a permis le divorce, qu'il me l'a commandé? Qu'objecterait Brissonnet lui-même, qui a trouvé naturel également le divorce d'avec Thérèse? Oui, qu'objecteraient-ils l'un et l'autre? Rien en principe... Mais le colonel Émery refusera son consentement? Tous les jours, des filles et des fils se marient en opposant leur volonté à celle de leur père. S'ils sont heureux, les plus sévères leur donnent raison... Mais Mlle Émery est pieuse? Le divorce pour elle n'existe pas? Et si elle m'aime assez pour passer outre? C'est à moi de lui montrer tant de passion, que je l'emporte même sur cet obstacle. De quel droit alors un Brissonnet me blàmerait-il de l'avoir déterminée à me sacrifier un scrupule qui, pour lui^ n'est qu'un préjugé, puisqu'il ne pratique pas?. ..» Et Robert se voyait avouant, entre des mots d'amour, la vérité sur le motif qui l'avait si longtemps empêché de se déclarer. Pour se prouver que Lazarine accepterait ce mariage hors de l'Église, il se la figurait l'écoutant, et frémissante, éperdue, comme elle était sur ce banc où elle lui avait dit, la première, qu'elle l'aimait . La première ! Où trouverait-elle la force de lui répondre : « non, » quand elle avait au cœur un sentiment assez brûlant, assez exalté pour l'avoir entraînée à cette démarche, elle si pure, si réservée, si pudique?... D'autres images pourtant se multipliaient dans le souvenir du jeune
72 LAZABINE
homme qui démentaient cette espérance. Il la voyait agenouillée, et la ferveur de sa prière, dans la chapelle du Mont des Oiseaux où quelquefois elle entendait la messe, le dimanche. Mais n'y venait-elle pas à cause de lui? Il la voyait, et son front éclairé d'une flamme, ses yeux comme levés vers une apparition d'en haut, un jour qu'elle lui avait raconté une communion de soldats au pèlerinage de Consolation, Il Tentendait : « C'est si beau un homme qui va se battre pour son pays, avec Dieu dans sa poitrine! De quoi aurait-il peur? » Elle l'avait regardé alors, et à son enthousiasme s'était soudain mêlée une inquiétude, celle de savoir ce qu'il pensait luimême. Il s'était tu, et elle était devenue triste. Aurait-elle cet arrêt subit de sa physionomie, cette bouche soudain ouverte dans une pénible attente, cette brisure de son beau regard, quand il lui demanderait d'être infidèle à sa foi? Car c'était cela qu'il lui demanderait!
— « Je trouverai les mots, » se disait-il, et il se répétait : « Je les trouverai. Je les trouverai. »
Tout son esprit se tendait à combiner les arguments qui devaient vaincre la résistance de la tendre enfant : son droit, à lui, de refaire sa vie; — sa cruauté, à elle, l'aimant et pouvant l'aider à ce renouveau, si elle lui refusait son appui; — l'inhumanité, l'injustice d'un dogme au nom duquel leurs deux cœurs seraient brisés, et pour
LA TRAGÉDIB 13
rien, alors qu'ils ne devaient, en se mariant, faire aucun tort à qui que ce fût. A mesure que ces raisonnements se construisaient dans sa pensée, une révolte g^randissait en lui, qu'il n'avait jamais connue et qui Tétonnait. Jusqu'ici, son attitude à l'égard de TÉglise avait toujours été cette vénération indifférente, si l'on peut dire, très fréquente dans les familles de la bourgeoisie parisienne où le geste héréditaire survit à la croyance. Une telle soumission aux rites extérieurs est bien voisine du détachement complet. Témoin la facilité à profiter de la loi du divorce. Mais c'était un véritable accès de haine que Graffeteau éprouvait maintenant. Il allait, prenant des chemins après des chemins, revenant sur ses pas et ne le remarquant point. Des projets de phrases s'échafaudaient et s'écroulaient en lui. Ces mots, cherchés passionnément et qui devaient convaincre la jeune fille, surgissaient, s'effaçaient, montaient, s'abîmaient. Une mortelle fièvre intérieure le précipitait en avant, toujours en avant, sans qu'il s'aperçût du soleil qui baissait, du soir qui tombait, comme étranger à lui-même, aux endroits, au temps. Il ne se réveilla de cette véritable hypnose qu'en débouchant, sans le savoir, dans le village de Garqueiranne, éclatant de lumière électrique. Ce sursaut de clarté le saisit^ au sortir de l'ombre des bois. Il se rendit compte tout d'un coup que la nuit était déjà venue.
L'heure du diner au Sanatorium était passée. Il réfléchit qu'après la cérémonie de la journée, ce repas, pris en commun, avait dû se transformer en une petite fête de camaraderie. Son absence certainement provoquait des remarques. C'était un procédé peu gracieux, un manquement à cette fraternité mihtaire dont il gardait le culte, depuis qu'il en avait goûté la mâle douceur dans la tranchée. Que lui importait maintenant? Une seule idée occupait son esprit, tandis qu'il reprenait la route du retour : demain, peut-être, à la même heure, il aurait quitté le Mont des Oiseaux, et sinon demain, après-demain. Partirait-il fiancé ou non à Lazarine? C'était l'instant même où Thérèse Âlidière, venue à Toulon pour, y diner avec Faverolles, trouvait le moyen d'aller jusqu'à la gare sous le prétexte d'acheter des journaux, et, tirant de son manchon -sa lettre à son ancien mari, elle la glissait dans la boite d'un geste furtif, afin qu'elle arrivât plus vite.
11 semble que certaines destinées, à de certaines heures, traversent des périodes catastrophiques et qui donnent l'impression d'une fatalité. Bien faussement, car nos fortunes, heureuses ou malheureuses, sont presque toujours notre œuvre, la somme soudain réalisée de nos qualités et de nos défauts. Notre sort n'est le plus souvent que le raccourci de notre personne. Les compli-
cations tragiques, à travers lesquelles Graffeteau allait se débattre, avaient été préparées par lui, par sa faiblesse d'autrefois, par son silence d'à présent. Il ne les prévoyait pas, et, quand il se réveilla le lendemain matin qui était le dimanche des Rameaux, d'un sommeil fiévreux et tardivement pris, ce n'était pas l'attente de cette lettrelà qui lui faisait appréhender l'arrivée du courrier. Il redoutait une réponse de Brissonnet, foudroyante, et où celui-ci annonçât l'immédiate exécution de sa menace. Que le général eût appris la vérité au père de Lazarine, dans le premier mouvement de sa colère, c'était la Maison Verte fermée, toute entrevue avec la jeune fille rendue impossible. L'amoureux saurait bientôt à quoi s'en tenir. Encore quarante minutes, et vers dix heures, sur la route qui tournait là-bas parmi les mimosas, les cactus et les myrtes, le facteur d'Hyères apparaîtrait, comme d'habitude, son bâton à la main, sa boite au dos. Pour tromper sa frénésie d'impatience, Graffeteau, — c'était le moment de la messe, — se dirigea vers la chapelle, dans l'espérance, insensée après la scène de la veille, que Mlle Émery s'y trouverait peutêtre
— « Quelle sottise ! » se disait-il, en se retirant, la porte à peine ouverte. Un coup d'oeil lui avait suffi pour constater l'absence de celle qu'il cherchait. «Après la façon dont je me suis conduit,
comment et pourquoi viendrait-:elle ici?»» Et, se répétant à voix basse pour la centième fois les mots qu'elle avait pourtant prononcés, — il ne rêvait point — : « Ne m'aimez-vous donc pas? » il continuait : a Ah! pourquoi ne lui ai-je pas répondu : Mais si, je vous aime, éperdument, passionnément, uniquement? Pourquoi ne nous sommes-nous pas fiancés là, par un de ces eng^agements qu'un regard, un soupir, un serrement de main scellent à jamais? Aujourd'hui j'aurais le droit, même après l'accusation de Brissonnet, de lui parler, de m'expliquer, de la convaincre. Au lieu de cela... » — il pensait au rendez- vous pris pour ce matin avec le docteur pour son exeat définitif : — « il va falloir que tout à l'heure j'aille demander moi-même l'ordre de la quitter, de retourner là-bas... » Dans un éclair, la vision de la tranchée s'évoqua dans son souvenir, celle de l'assaut, de la mitraille, des cadavres autour de lui, de sa mort possible. « Et si je dois y rester?... » Une obscure vague de repentir passa sur son âme. Ce qu'il méditait d'oser, — ces fiançailles dans le divorce, cette attaque dans un cœur d'enfant au respect filial, à l'obéissance religieuse, — lui apparut subitement comme une action énorme, puisque, incertain du lendemain et à ce degré, il ne pouvait pas dire : « Quoi qu'il arrive, vous serez heureuse par la force de mon amour. » Il secoua la tête. Pour
LA taâgeoie ^^
chasser ce rappel de scrupule, il évoqua de nouveau les beaux traits émus, le fixe regard, la silhouette de la jeune fille assise sur le banc, dans le parfum des mimosas et sous leurs fleurs d'or. Une fois de plus le funeste sortilège, qui a égaré tant de consciences, s'accomplit : — a Elle m'aime. Je Taime. Il n'y a que cela de vrai au monde! »
— « Sachons du moins combien il me reste de temps pour agir. Voici dix heures. Le docteur Mauriel doit être arrivé... »
Il prononçait ces mots à haute voix, pour donner plus de réalité affirmée à «a résolution, et il se dirigea d'un pas hâtif vers une porte grise, à l'extrémité du couloir, sur laquelle se lisait en hautes lettres noires : Cabinet de consultation. Là, il hésita, la poitrine serrée, comme un accusé devant l'entrée du tribunal où le juge va lui signifier son arrêt. Au coup énervé qu'il frappa enfin, une voix connue répondit : a Entrez ! » et il passa le seuil de la pièce avec cette défaillance intérieure qu'inflige la présence de l'irréparable. Et déjà le médecin lui prenait les deux mains^ en lui disant :
— « Quelle belle journée pour vous, hier, capitaine Graffeteau! J'ai tant regretté de n'être pas là! Mais vous savez, il y a des malades, beaucoup de malades dans le pays, et presque pas de docteurs. Mes après-midi ne sont plus à moi. Â peine
si je suffis à la besogne. Heureusement, je ne fais ici qu'un intérim. »
Les deux majors officiellement attachés à rhôpital étaient en effet souffrants depuis une quinzaine, et le docteur Mauriel les suppléait. Cet ancien chirurgien de marine, établi à Hyères, sa ville natale, après sa retraite, était un homme de soixante-cinq ans, petit, maigre, avec une agilité conservée de ses mouvements, qui donnait rimpressiond'unejeunesse cabalistique. Il croyait devoir à la dignité professionnelle de ne jamais quitter la redingote; mais, circulant, par hygiène, à bicyclette, il était habituellement coiffé, tantôt d'un feutre mou, tantôt d'un panama. Le contraste de ce chapeau, comme aussi des pinces qui serraient le bas de son pantalon, avec ce vêtement de cérémonie, aurait été comique s'il n'eût émané de tout le personnage cette dignité que les Méridionaux de l'espèce fine savent garder. II y a de l'Hellène de bonne race chez eux, un singulier mélange de bonhomie et de politesse, de surveillance de soi et de vivacité. Mauriel était, depuis des années, le médecin de la. famille Émery. On se rappelle : Lazarine avait écrit son nom dans la lettre où elle racontait à sa sœur son espérance, son audace et le coup de foudre de sa déception. Si l'excellent homme, qui la tutoyait et qui lui portait une affection quasi paternelle, avait connu cette scène de la veille, il n'aurait certes pas
montré à Robert ce visage de sympathie qui gênait étrangement celui-ci à cette minute. Il y discernait une divination. Le sagace praticien soupçonnait évidemment le roman ébauché entre les deux jeunes g^ns. Il avait, pour ce qu'il croyait n'être qu'une timide et enfantine idylle,' une indulgence dont le témoignage cordial offensait le jeune homme. Certaines illusions bienveillantes des autres sur les dessous cachés de notre vie nous donnent par trop, à nos propres yeux, figure d'imposteurs.* Nous préférerions la défiance et l'hostilité.
— « Hé bien ! » disait le docteur, a nous venons pour notre exeat? Nous voulons donner le baptême du feu à ce bout de ruban rouge. Ça, c'est bien. C'est très bien... Mais... mais... mais..., n — et il faisait sa lippe, — « il s'agit de savoir si nous sommes vraiment en état. Défaites-vous, que je vous ausculte. »
Et tandis que le jeune homme ouvrait sa tunique : — « La poitrine, c'est pour la forme. Je vous l'ai dit, et je suis sûr de mon diagnostic, le poumon est guéri. Ça vous a un air terrible, une balle entrée derrière l'épaule et sortie près du mamelon. Dans l'espèce, la plaie a cicatrisé merveilleusement. C'est le coeur qu'il faut surveiller. La balle a passé trop près. Je vous l'ai dit encore, ça ne crée pas un danger, ça oblige à des précautions. Vous ne devez retourner au front
80 LAZARIiNE
que le jour où ce monsieur-là sera très sage. » — Il avait posé sa vieille main, toute ponctuée de taches roussàtres, sur la poitrine blanche du jeune homme où un petit rond rouge, de la largeur d'une pièce de vingt sous, marquait le point de sortie du projectile. — « Le cœur était encore un peu nerveux, l'autre jour. Est-il plus raisonnable aujourd'hui? » — Il avait penché sa tête grise, et il collait son oreille contre les côtes, tantôt à une place, tantôt à une autre. — « Je suis obligé de vous garder encore, » dit-il en se redressant, tt Oh ! pas pour bien longtemps, une huitaine peut-être, mais en conscience vous avez encore besoin de repos. Ne prenez pas peur, surtout. Vous n'avez rien, absolument rien, pas de frottement^ pas de souffle, pas de dédoublement, toujours un peu d'arythmie. » — Il avait replacé son oreille sur le sein de l'officier. — a Tenez : un, deux, trois, quatre... — un faux pas. Un, deux, trois, quatre, cinq, six — un faux pas... Vous pouvez vous rhabiller. Je ne vous donne pas de remède. Vous n'en avez pas besoin. Mais du repos, je vous répète, du repos, il vous faut encore du repos... Vous n'avez pas fumé, ces temps-ci? Non... Pas commis d'excès de régime? Non... Voyons, un médecin est un peu un confesseur, pas eu d'émotions trop fortes? n
— « Moi ! quelle idée ! » fit Graffe^eau en boutonnant sa tunique. A.u moment où le docteur avait
parlé d'une huitaine, le souvenir de la promesse faite à Brissonnet avait traversé son esprit. Une phrase lui était montée aux lèvres, qu'il n'articula pas : u Docteur, si je dois me reposer encore, soit. Il y a d'autres hôpitaux sur la côte que le Mont des Oiseaux. Je désire ne pas rester ici. J'ai mes raisons. Envoyez-moi ailleurs... » Mais le médecin avait eu pour le questionner sur ses a émotions » un de ces sourires de demi-complicité, insupportable à une sensibilité passionnée. Le jeune homme s'était tourné vers la glace, en apparence pour se rajuster, en réalité pour ne pas subir ce sourire et ce regard. Il s'entendit lui-même, comme en songe, consommer le manquement à la parole donnée, et répéter : — o Non. Aucune. »
— «Tant mieux,» dit Mauriel, et insistant, avec cette froissante sympathie : a ou tant pis ! . . . A votre place, moi!... » Il s'arrêta court, par une discrétion que Graffeteau sentit plus froissante encore, et sur un ton de plaisanterie :
« Donnez-moi vos trente ans si vous n'en faites rien... »
Puis, professionnel et bonhomme :
— « Vous voyez que je ne vous considère pas comme un cardiaque, puisque je vous conseille assez clairement d'être amoureux... pour le bon motif, entendons-nous. Vous me direz que, penser à se marier, quand on va retourner au
tS LAZARINE
front!... Moi, vous savez, je reste un vieil opti- Biiste. Je suis pour avoir toujours foi dans la vie. On parle beaucoup de la crise de la natalité chez nous. Si les Français ne font pas plus d'enfants, c'est qu'ils ne Tont pas, cette foi dans la vie. Ils ont peur de ce qui peut arriver. Il arrivera ce qu'il voudra. Commençons par espérer. Nous autres. Provençaux, nous avons une chanson de notre Mistral, celle de la Coupe, — vous ne la connaissez pas? — qui dit si bien cela :
tt ... Vuejo-nous lis esperanço « Et li raive dou jouvent, « Dou passât la remembranço « £ la fé dins Tan que yen... »
n avait chanté ces vers des banquets Félibréens avec une voix chaude, aussi jeune que ses mouvements. — a Vous n'avez pas compris, naturellement : Verse^nous les espérances, — Et les rêves de la jeunesse, — Du passé les remembrances, — Et in foi dans l'an qui vient. . . » Puis grave, et sur ce ton de mélancolie résignée, qui révèle, chez les gens âgés, le mystère de souvenirs ineffaçables : — « Croyez-en la vieille expérience d'un homme qui, lui, ne s'est pas marié. Il ne faut pas laisser passer l'occasion. Elle ne revient pas toujours. V Et, comme il reconduisait Graffeteau :
— « Décidément » , s'écria-t-il, en ouvrant la porte, « tous les décorés d'hier se donnent rendez-vous dans mon cabinet, ce matin. . . »
C'était, cette fois, un officier amputé d'une jambe qui s'avançait sur ses béquilles. Une jeune femme le suivait, dont le visage, amaigri et radieux, racontait de longues semaines d'une horrible anxiété, détendue soudain. Elle conduisait deux petits garçons à la physionomie excitée, comme des enfants qui participent à une grande joie de famille qu'ils sentent, qu'ils respirent, qu'ils vivent, sans trop la comprendre.
— a Vous venez me dire adieu, madame Dupuis, et vous aussi, lieutenant, n fit le docteur, « que vous êtes aimable de m'amener mes gentils amis ! » Et, s'effaçant pour laisser entrer ces nouveaux visiteurs, il prit congé de l'autre sur cette phrase, prononcée à mi-voix : — « Vous avez vu comme ils regardent leur papa, comme ils en sont fiers? Ça ne vous fait pas envie, hein? »
Quel contraste entre la tragédie intime que représentaient les rapports de Graffeteau avec Lazarine Émery et la simplicité, un peu terre à terre, mais si franche, si saine, du docteur, l'invitant à la demander. Le sous-entendu des dernières phrases était trop clair. Â peine si Tamou-
reux sentit la pointe aiguë de cette ironie.
L'impatience de l'attente du courrier emportait tout. Il s'était d'abord cabré contre le manque de doigté du médecin, il ne retenait plus maintenant de cette trop directe allusion qu'une évidence : le sentiment de la jeune fille pour lui était si fort qu'il éclatait aux yeux de tous. Cette preuve, dont il n'avait certes plus besoin, l'exaltait encore. Huit jours ! Il avait maintenant huit jours devant lui pour la déterminer à ces fiançailles secrètes, — si Brissonnet n'avait pas écrit. Tout d'un coup, il éprouva une constriction à la poitrine. Son cœur se prit à battre avec un nervosisme qui l'eût sans doute inquiété, en dépit des assurances du médecin, sans l'anesthésie de ridée fixe. Le vaguemestre de l'hôpital surgissait de l'escalier, portant d'une main le paquet des lettres, attaché par une ficelle. De l'autre, il soutenait Duchatel, l'aveugle, qui, la tête en arrière, deux cicatrices sanglantes à la place des yeux, suivait son guide, en tàtant les marches avec sa canne.
— « Il y a une lettre pour vous, capitaine Graffeteau, » dit le vaguemestre.
Le temps de défaire le paquet, il tendit à Tofficier une enveloppe, longue, mince et bleutée, dont le seul aspect prouvait à celui-ci qu'elle n'émanait pas du général. Il la prit et reconnut avec stupeur l'écriture de Thérèse Âlidière.
AU même moment, Duchatel rinterrogeait :
— « J'ai su (fue vous étiez chez le docteur. Je suis venu au-devant de vous, savoir quand il vous renvoie? »
— «Pasavanthuitjours,» répondit Graffeteau.
— «Que je suis content! » s'écria l'aveugle. Il continua : — « Il fiait si beau, ce matin! Voulezvous >que nous nous promenions un peu sur la terrasse? Vous me prêterez votre bras pour descendre. Gomme cela. » — Et son geste suivait sa parole. — a Ce bon Julien, lui, continuera sa distribution. Je l'ai retardé en me faisant conduire par lui. Je n'ai pas encore bien appris à être aveugle. Un aveugle, ça doit patienter, attendre... Oh! j'apprendrai... Mais j'avais trop de hâte de savoir combien de temps nous vous garderons. J'espérais vingt-quatre heures. C'est huit jours. Oui, je suis content, très content... » répétait-il, et comme ils s'engageaient dans l'escalier : — « Au fond, je peux descendre seul avec mon bâton, en tenant la rampe. Lisez donc votre lettre, tranquillement, v
— a Je vous remercie, » dit Graffeteau, et ils commencèrent d'aller, l'aveugle assurant ses pas comme il avait dit, et l'amoureux de Lazarine parcourant d'un regard hâtif ces phrases où son ancienne femme essayait son ancien pouvoir. La dangereuse créature s'était appliquée à les faire enveloppantes, caressantes, nuancées. Elle était
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si certaine qu'il l*aimait toujours. Quel étonnement si elle l'avait vu hocher la tète à cette lecture avec un tel dédain ! Il n'avait pas menti en affirmant à Brissonnet qu'elle n'existait plus pour lui. A peine s'il prenait garde aux mensongères protestations de repentir que cette épître lui apportait. Thérèse ne lui parlait d'aucune connaissance commune dans les environs. Elle lui racontait avoir appris sa présence par le journal. C'était une garantie contre le danger d'un propos rapporté, pour l'instant du moins. Il glissa la lettre dans sa poche, en poussant un soupir de soulagement. L'ouïe suraiguisée de Duchatel lui fit deviner, au bruit du papier replié, que la lecture était finie. Il reprit :
— « Voilà encore un point, Robert, où mon éducation d'aveugle pèche. Croiriez- vous que de penser à une lettre, écrite, envoyée et reçue, me fait affreusement mal? Il y a des procédés d'écriture et de lecture pour nous, je sais. Je les apprendrai. Mes amis les apprendront, comme a fait Mlle Émery. Tout de même ce ne sera pas l'écriture que j'ai connue. C'est si vivant, une écriture. C'est un geste, une personne. Ça vous regarde, une lettre, avec des yeux, et moi je n'ai plus- les miens pour recevoir et pour rendre ce regard. »
Ils franchissaient la porte de la terrasse, comme l'infirme proférait cette plainte humble et navrante. C'était la première fois que Graffeteau
se retrouvait dans le jardin depuis l'aveu tronUant de Lazarine, de cette Lazarine que Duchatel venait de lui nommer. Avec tout autre compargnon il eût, d'instinct, évité Tallée où il avait v« apparaître et s'avancer la jeune fille. C'eût été profaner ce coin du monde, désormais unique pouf lui, que de ne pas y revenir seul. Mais le fait que l'aspect des choses n'arrivât pas à l'aveugle, donnait à l'amoureux l'illusion de cette solitude. Malgré lui, comme hypnotisé par une attirance irrésistible, il dirigeait leurs pas à tous deux vers cette allée, et, quand ils furent auprès du banc, il dit à son camarade : — a Asseyons-nous. » Les souvenirs de la veille se faisaient présents jusqu'à l'hallucination. En dépit de toutes les menaces, une impression de jeunesse, d'épanouissement, de béatitude l'envahissait à respirer cet air de printemps embaumé d'essences, à regarder le paysage, les fleurs, les arbres, la Méditerranée au loin et à penser qu'il était aimé, et, sentant tout haut :
— uÂh! comme je vous plains, Duchatel, de ne pas voir cette matinée ! ... »
— «Oui,» répondit Duchatel. a C'est une dure épreuve que d'être dans la nuit pour toujours. J<e ne l'aurais pas supportée si je ne croyais pas. le sais ce que vous pensez, Robert. Je n'ai pas oubEé notre longue discussion dans notre cagna, la vesUe de l'attaque de Champagne. Nous nous renditHis
compte que nous pouvions y rester. Vraiment, nous n'avions pas tort. » — Il eut ce demi-sourire, qui donnait une expression pathétique à sa physionomie jeune et mutilée. — « Vos objections me sont souvent revenues depuis. Elles n'ont jamais troublé en moi cette évidence que donne la plénitude de la vie intérieure. Maintenant surtout que je n'ai plus qu'elle, je sens si bien ce qui la tarit, ce qui l'enrichit, ce qui la limite, ce qui l'exalte ! Vous n'étiez pas à la messe tout à l'heure. Je le regrette. Vous auriez entendu la lecture de l'Évangile de la Passion et nous aurions pu en parler. Je vous aurais mieux dit ce qu'il a été pour moi, ce matin encore. Voyez- vous, Robert, tout nous prouve que nous sommes ici dans un monde déchu : notre intelligence qui cherche et ne trouve pas, notre ^œur avide d'infini et sans cesse souillé de sensualité, notre chair qui souffre, qui vieillit, qui doit mourir, qui sans cesse aussi trouble et tente l'esprit. Entre cette vie de larves, avec sa gangue de boue, ses ténèbres, et l'autre, celle de lumière, la vie éternelle, il n'y a pas un passage de plain-pied. Il faut que quelque chose soit brisé en nous et offert en sacrifice. Alors la douleur prend un sens. Elle nous apparaît comme r initiatrice. Elle nous unit à la grande Victime, à Celui que cet évangile nous montre offrant son corps, offrant son sang, pour un grand nombre^ pour moi, pour vous... Et ses disciples
ont dormi pendant qu'il suait la sueur de mort. Gomment nous plaindre de notre solitude? Et le meilleur d'entre eux Ta renié. Un autre Ta trahi. u Mon ami, pourquoi es-tu venu?» dit-il à Judas. « Mon ami ! » Quelle parole ! Comment aurionsnous ensuite des mots de haine contre ceux qui nous déçoivent? Et il a connu, comme nous, le silence effrayant de Tunivers devant notre agonie, u Mon Dieu! Pourquoi m'avez-vous aban- « donné? » Gomme lui, nous devons être crucifiés pour ressusciter Quand on a cette clef de la vie humaine, il n'est rien que Ton n'accepte, que Ton n'explique. J'ai perdu mes yeux. En écoutant cet Évangile, je comprenais que cette misère est une g^ràce de plus ! »
Graffeteau avait écouté l'aveugle sans l'interrompre. Une joie exaltait le visage de l'infortuné, qu'il devinait aussi profonde, aussi ardente que la sienne. De le constater lui donnait ce choc que la prunelle éprouve en regardant soudain une couleur plus forte après une autre, du vermillon après du rose. Déjà, dans leur conversation de la cagna, dont il se souvenait si bien, lui aussi, Duchatel lui avait révélé quelle intensité l'émotion religieuse peut prendre dans un cœur de croyant. A ce moment-là, n'éprouvant pas le besoin de soutenir son courage par l'appel à la foi, l'état d'àme de son compagnon n'avait provoqué en lui qu'un étonnement et une curio-
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site. Après ses méditations de la veille et de cette nuit, ayant résolu de proposer à Lazarine des fiançailles qui excluaient la possibilité d'un mariage religieux, cet état d'âme devait l'intéresser tout autrement, et d'une façon personnelle. Il allait rencontrer cet obstacle-là chez la jeune fille. La veille de cette nuit, quand il imaginait leur entretien^ il ne concevait qu'une discussion d'idées. Duchatel lui rappelait par ses paroles, son accent, son expression, que, pour les consciences réellement croyantes et pieuses, la religion n'est pas seulement une vérité. C'est une vie, vie de certitude et de tendresse, de consolation, et d'espérance. Quelques jours auparavant, une tempête formidable avait passé sur la côte de Provence, et le mistral avait renversé un haut sapin qui gisait encore, à cinquante mètres environ de ce banc où causaient les deux officiers. Tandis que Duchatel parlait, Graffeteau regardait cet arbre tombé, dont les mille racines ténues, mises à découvert, dressaient maintenant leurs fibrilles dénudées et déchirées. Une imagination irrésistible l'associa subitement à l'obscure douleur meurtrière, à l'arrachement qu'avait dû sentir le pauvre être végétal, quand la violente secousse avait rompu les attaches qui le reliaient à la bonne terre nourricière. Déraciner la foi d'un esprit, n'était-ce pas attaquer de même, lacérer, briser mille fibres vivantes et douloureuses? Et,
poussant cette pensée presque malgré lui, Graffeteau posa cette question :
— « Alors, vous m'en voudriez si mes objections vous avaient convaincu ? »
— « Elles ne pouvaient pas me convaincre, »
répondit Duchatel. a On ne doute pas plus de Dieu, quand on le sent présent, que du soleil, en se réchauffant à sa lumière. » — Et il se caressait le visage aux rayons, qu'il ne voyait plus, et qui descendaient sur lui, à travers le fin feuillage du mimosa.
— « Il existe pourtant, » dit Graffeteau, » des gens moins fermes et qui perdent leur foi sans la regretter. »
— a Sans la regretter? » fit Duchatel. « Alors c'est qu'ils n'ont pas cru vraiment, c'est que leur vie religieuse n'a été qu'un rite, une mode, une routine. Je vous répète, quand on a senti Dieu présent dans l'Église, dans l'Évangile, dans l'Eucharistie, dans sa propre âme, ne l'avoir plus, cette présence, quelle diminutioii et quelle nostalgie! »
— « Mais il n'y a pas que la vie religieuse dans le monde, » reprit Graffeteau, plus vivement. Chacun des mots de Duchatel entrait en lui comme un reproche à son audacieux projet. Et, sur un ton de révolte, comme se défendant luimême : — « Il y a la vie, » insista-t-il, a tout simplement, avec ses joies humaines, » — il hésita
une seconde, — « et la plus profonde de toutes, la plus puissante, Tamour. »
— a Pour que ces joies soient complètes, »
répondit Ducbatel, doucement et gravement, «la religion doit s*y mêler, les achever en les purifiant. Vous parlez de Famour? Mais pour que Tamour soit heureux', dans le sens total de ce mot, il faut le mariage. »
— a II peut y avoir de Tamour hors du mariage, » interrompit Graffeteau.
— a Sans doute, mais qui n'est pas entièrement heureux, puisqu'il est coupable. »
— « Soit. Mais le mariage peutétre uniquement civil et la religion en être absente. » — Et il épiait sur le visage de son interlocuteur l'effet de ces paroles, qui, pour lui, revêtaient une signification si sérieuse : — « Par exemple, une jeune fille rencontre un homme divorcé. 11 l'aime. Elle l'aime. Il l'épouse, hors de l'Église, contre l'Église. Ne peut-elle pas goûter avec lui un amour et un bonheur complets? »
-^— «Voyons, Robert, » fit Ducbatel, «de quoi discutons-nous ? De la possibilité de remplacer les bonheurs de la foi par ceux de l'amour. Hé bien ! je vous réponds, moi, que si la femme que vous supposez est une catholique fervente, elle ne peut pas être heureuse dans ce mariage, en admettant qu'elle aime assez cet homme pour l'épouser. Je ne la vois même pas écoutant une pareille offre
sans indig^nation. Elle passe outre. Gomment voulez-vous qu'elle s'en estime, alors qu'elle se sait dans la faute, dans le péché? Toutes ses joies en seraient empoisonnées, et d'abord par cette évidence constante qu'elle n'est pas mariée. Car pour nous, pour moi, pour elle, pas de mariage valable sans le sacrement. Elle sera dévorée de remords. »
— « Et si ces remords sont étouffés par l'amour? » interrompit Graffeteau.
— « ils renaîtraient au premier enfant. Elle se dirait : il n'est pas légitime. Elle penserait à la grande loi de réversibilité. Elle se dirait : « 11 « paiera pour moi. » Cet enfant n'aurait qu'à être
malade, elle se dirait : » C'est à cause de moi; » à mourir, elle se dirait : a Je l'ai tué. » Dans chaque épreuve qui les atteindrait, elle ou son mari, elle verrait un châtiment. »
— « Alors, «interrogea Graffeteau, « à un ami qui, divorcé, vous demanderait conseil pour un second mariage? »
— « Je lui dirais : « Vous n'êtes pas libre. »
— « Et s'il vous répondait : « Je me considère comme libre?»
— « Alors, épousez une femme qui pense comme vous, mais n'essayez pas d'entraîner une croyante dans une pareille union. Vous seriez trop malheureux tous deux. »
Il parut gêné, puis, avec la gentillesse d'une
amitié un peu intimidée : — « Votre voix a changé, Robert. Vous savez, depuis ma misère, je suis devenu tellement sensible aux moindres nuances des intonations ! Auriez-vous à vous reprocher cela, d'avoir conseillé à quelqu'un le mariage dans le divorce? »
— « Jamais, » fit Graffeteau dans un saisissement, (t Je parlais idées. Tous ces problèmes m'intéressent... »
La même sensitivité qui avait averti Duchatel du trouble extrême de son camarade l'empêcha de continuer ce débat, malgré cette assurance dont l'accent l'étonna. Quand les officiers, une demi-heure plus tard, rentrèrent à l'appel de la cloche du déjeuner, ils causaient du sujet le plus ressassé pour eux, — sur ce terrain ils étaient assurés de ne pas se heurter l'un l'autre : — la guerre. Ils se rappelaient les souvenirs de la tranchée, les compagnons disparus, les généraux sous les ordres desquels ils s'étaient battus. Le nom de Brissonnet fut prononcé. De nouveau, Duchatel le remarqua, une contrariété altérait la voix de son interlocuteur.
— « Qu'a donc Graffeteau? » se demandait-il, une fois séparés. Est-ce de quitter Mlle Émery qui le rend si nerveux? Mais pourquoi est-il irritable à ce degré sur les choses religieuses? Lui auraitelle reproché son incroyance?... Et Brissonnet? De quoi peut-il lui en vouloir? D'avoir insisté
sans doute pour qu'il reparte plus vite. Retourner au front, c'est s'en aller d'ici, ne plus voir cette jeune fille. Qu'elle doit être belle, si elle ressemble à sa voix! Ils s'aiment. Il suffit de les écouter, quand ils se parlent, pour le comprendre. Ils s'aiment, et ils ne se fiancent pas. Pourquoi? Peut-être ne veut-elle pas lier sa vie à quelqu'un qui ne pratique point? Tout s'explique ainsi. Mon Dieu! si j'osais aborder ce sujet avec lui? Je l'aiderais à être heureux, lui qui a le droit de l'être, au lieu que moi... »
Mélancolique retour sur sa propre infortune, mais qui ne s'accompagnait d'aucune pensée d'envie dans ce généreux cœur! Sa préoccupation, après l'entretien de cette matinée, restait si vive qu'il ne parvenait pas à s'en délivrer, et, avant de sortir pour se rendre aux vêpres, comme il faisait chaque dimanche, à Notre- Dame de Consolation^ il se mit à la recherche de Graffeteau. Quoique leur première rencontre ne remontât qu'à dix-sept mois, il l'aimait d'une de ces amitiés comme en noue la guerre. Nos aïeux avaient créé pour elle cette expression si juste de « frères d'armes » . Ces amitiés-là n'ont besoin ni du temps, ni de cette connaissance des caractères fondée sur une observation longtemps continuée. Elles sont faites de la communion du danger et de la réciproque évidence du courage, qui montre en effet le meilleur
de l'être, mais non pas tout Tétre. Ce que Duchatel avait vu de Graffeteau, c'était cet homme renouvelé, régénéré par le devoir militaire, dont Tancien mari de Thérèse parlait dans sa lettre à Brissonnet. Il ne s'était pas inquiété d'un passé dont l'autre ne l'avait jamais entretenu, et qu'aucun de leurs camarades de régiment ne connaissait non plus. Le mariage de Robert s'était jadis célébré dans la plus stricte intimité, à cause de la mort récente de sa mère. Son père, grand employé d'une grande banque et qui s'était fait lui-même à coups de travail, n'avait qu'un cercle restreint de relations. De parti pris et pour éviter une publicité scandaleuse, il avait étouffé le divorce de son fils. Duchatel eût habité Paris au lieu de Lyon, qu'un hasard improbable l'eût seul renseigné sur cet épisode. Ce matin encore, on l'a vu, pas une minute l'hypothèse n'avait traversé son esprit que le divorcé imaginaire, autour duquel ils discutaient, pût être Graffeteau. Cette ignorance totale de ses antécédents chez un ami très récent, mais déjà si tendre, avait jusqu'alors été douce à Graffeteau. Les grands émotifs, comme lui, sont ainsi. Leur personnalité trop instable, qui varie sans cesse au gré des circonstances, fait d'eux des êtres complexes et contradictoires. Quand un certain type d'eux, vrai par quelques endroits, incomplet par d'autres, s'est construit dans la pensée de quelqu'un qu'ils
aiment, il leur est odieux que cette imagée soit touchée. Ils la maintiennent par leur silence. Sincèrement, — c'est le trait de cette sorte de nature le plus inintelligible aux âmes simples, — ils essaient de ressembler à cette image, dans leurs rapports avec celui qui les voit ainsi. Le principe de Tinfluence exercée par Duchatel sur Robert Graffeteau gisait là, dans un intense désir de ne pas déchoir dans Testime de cet ami. La subite hostilité, devinée par Taveugle à un petit changement d'accent, procédait d'un instinctif sursaut de révolte contre cette suggestion. Mais déjà, rien qu'à écouter Duchatel, un scrupule avait grandi chez Tamoureux de Lazarine, qui peu à peu envahissait tout le champ de sa cens-» cience, ébranlant, renversant, ruinant sa résolution, si ferme encore, hier et ce matin. Il voyait distinctement la douloureuse stupeur du visage de son ami, quand il viendrait lui dire : a Vous savez : le divorcé dont je vous parlais l'autre dimanche, sur le banc du parc, c'était moi, et la femme, c'était Mlle Émery. » Gomme il le mépriserait! Il la voyait, elle, écoutant cette proposition de fiançailles hors de l'Église. Au lieu de se la figurer palpitante et indulgente, il l'apercevait maintenant telle que Duchatel avait évoqué la catholique fervente de leur discussion, indignée^ révoltée, le méprisant, elle aussi, et pas seulement de cette proposition, mais encore, mais sur-
tout du mensonge de son silence. Ces deux mépris, il ne les supporterait pas, et, pas davantage, ce drame moral des remords religieux, dont son ami lui avait, par avance, dénoncé les affres. Ge reniement de la foi, ce serait, pour une Lazarine, non pas un jeu abstrait et froid de Tesprit, mais une amputation en pleine chair vive, un arrachement sanglant, bien plus cruel que celui de Tarbre dont la silhouette terrassée Témouvait ce matin comme un symbole de Tœuvre qu'il méditait. La méditait-il encore? Il en était là de cette crise subite de mortelle hésitation, marchant dans sa chambre et s'enfiévrant au bruit saccadé de son pas, quand il s'entendit interpeller, à travers la porte, par Duchatel qui lui disait :
. — « Vous ne sortez pas un peu, Robert? Si oui, nous pourrions faire un bout de route ensemble. Je monte jusqu'à iVo/re-Dame de Consolation^ pour les vêpres. »
— « J'irai avec vous, » répondit Graffeteau impulsivement. « N'emmenez personne. Je vous conduirai et vous reconduirai. »
Une possibilité de rencontre venait de surgir devant sa pensée. Il savait que Mlle Émery, le dimanche, avait, elle aussi, l'habitude d'assister aux vêpres dans cette chapelle, et il y allait, attiré par cet appétit de la. présence, qui finit toujours par avoir raison de toutes les hésitations dans un cœur qui aime. Qu'espérait-il? Qu'atten-
dait-il? Lui parlerait-il? Elle, que ferait-elle? Il l'ignorait, mais il la verrait, et, comme en proie à un accès de somnambulisme, il guidait Duchatel le long des pentes qui du Moni des Oiseaux mènent à Gostebelle. A un tournant, il aperçut la route qui descend vers la Maison Verte. 11 crut défaillir. Mais rien ne trahit son trouble. Il avait soin de se taire maintenant, par crainte de la pénétration de Taveugle. Celui-ci ne se trompait pas sur la signification de ce mutisme. Car il se taisait de son côté, avec la délicatesse des vrais amis* Trop s'approcher d'une sensibilité blessée, même pour la plaindre, c'est lui faire mal. £t les deux officiers cheminaient ainsi, entre les lentisques et les bruyères blanches, sous la verdure éternelle des pins et sous le tendre feuillage nouveau des chênes. Arrivés au bas des marches qui montent à la chapelle, Duchatel rompit enfin ce long silence, pour énoncer une idée toute person-* nelle, comme s'il n'eût, durant tout ce trajet, pensé qu'à son propre sort :
— « C'est une étrange impression pour moi, Robert, que de venir prier dans un édifice dont je ne connais rien, ni son aspect, ni le paysage qui l'entoure. Je sais que cette construction-ci est romane, qu'elle domine un immense horizon de montagnes au loin et plus près de golfes et d'îles. C'est bien peu pour moi, qui étais architecte! Le rêve de ma jeunesse, i m agi nez- vous,
c'était de construire dans ma ville, à Lyon, une belle église. Elle ne se dressera jamais que là. . . » Et avec un sourire, héroïque dans son enfantine ironie, il montrait son front. Et montrant son cœur : — « Et là... »> Puis, profondément : — « Ce que vous m'auriez ôté, tout de même, si vos objections m'avaient convaincu ! . . . ^
Quel commentaire à ce rapide et discret rappel de leur entretien, que l'apparition de Lazarine Emery! Graffeteau la reconnut, dès leur entrée dans la chapelle, aux coques blanches de son chapeau. Elle était assise à sa place habituelle, dans l'angle du pilier. En face trônait la statue de la Vierge, toute vêtue de dentelles ^ toute parée de bijoux, comme une madone espagnole, qui depuis des siècles fait de ce sanctuaire un lieu préféré de pèlerinage, pour les Provençaux de cette côte et de la chaîne des Maures. Les deux officiers avaient-ils marché trop lentement? L'office avait-il commencé plus tôt? On en était sur la fin, et la petite église était remplie de vieillards, d'enfants, de femmes surtout, la plupart en grand deuil. La centaine de cierges allumés devant « Consolation, » comme les gens du pays appellent familièrement la Bonne Mère, éclairaient d'une lumière presque fantastique lesinnombrables ex-voto qui tapissaient les murs. Graffeteau installa Duchatel dans un recoin d'ombre, d'où lui-même, en se penchant, pou-
LA TIAGEDIE lOi
vait suivre les moindres mouvements de la jeune fille. Elle se tenait immobile, les mains posées sur ses genoux, un doig^t entre les feuillets de son livre, le visage en avant, vers l'autel, avec une expression fixe et absorbée. Ce blanc profil, d'un dessin si jeune et si précis dans le demi-jour de l'église, portait l'empreinte d'une nervosité douloureuse. C'était comme l'image visible de l'àme presque enfantine, de l'âme ardente et limpide, qu'il avait, en silence, attirée vers les abîmes troubles de la vie. Il comprit qu'elle n'était pas remise du sursaut sentimental de la veille. Gepen» dant, les premières notes du Magnificat résonnaient sous la voûte, et tout le monde se levait. Lazarine s'était dressée, avec sa vivacité coutumière, sans attendre l'exemple de l'assistance. Ses lèvres remuèrent. Leur mouvement ne fut accompagné d'aucun son. Elle avait essayé d'entonner le cantique. Elle n'en avait pas la force. Une fois encore, elle s'efforça de proférer, comme cbaque dimanche, les paroles saintes et familières. Ces paroles ne pouvaient plus naître sur sa bouche. Alors elle rejeta sa petite tête en arrière et ferma les yeux, pour prier tout bas. Graffeteau percevait à distance la tension et les battements de tout son être. Le cantique qu'elle ne chantait pas, tant sa gorge et sa poitrine étaient serrées, la faisait vibrer comme un violon, et elle demandait à la Madone l'énergie d'oublier, de l'oublier.
101 LAZARIME
— « Elle essaie d'arracher le fer de la plaie, et c'est moi, moi qui Tai blessée! Comme elle est brave! Comme. elle est croyante! A quoi bon essayer? Je n'obtiendrai rien. C'est une âme de fidélité. Brissonnet a raison : je suis trop coupable d'être entré dans sa vie ! ... »
Le retournement de volonté, commencé par les discours passionnés de Duchatel, s'était accompli, sous l'action, hélas! non pas d'une idée de devoir ou d'honneur, mais de nouveau d'une émotion. Du moins celle-ci était-elle d'un ordre supérieur et dont Robert aurait pu s'estimer. Mais les hommes de ce type psychique n'ont pour eux-mêmes ni estime ni mépris. Ils ne se jugent pas. Ils sentent. Quand celui-ci se retrouva seul dans sa chambre, deux heures après, il ne lui vint pas à l'esprit de s'approuver de son courage. Il lui en avait certes fallu, pour sortir de la chapelle de Consolation^ avant Lazarine, et pour revenir ensuite au Mont des Oiseaux par le chemin d'en haut, où il était sûr de ne pas la rencontrer. Â Duchatel qui lui demandait sur le seuil de l'église : — « Les Émery ne sont pas là? » il avait répondu : — « Je ne ^les ai pas vus, » d'un ton tellement naturel cette fois que l'aveugle n'avait pas soupçonné sa souffrance. Elle était affreuse pourtant, et, couché sur son lit, dans le crépuscule, laissant, par une fenêtre ouverte, entrer l'agonie du jour qui se mêlait à la sienne propre^
ce soldat qui avait marché à Tassaut des lignes allemandes, sous la mitraille, une canne à la main, le sourire aux lèvres, sanglotait comme un enfant.
— « C'est fini ! » génûssait-il, et il répétait : a Fini! fini!... » Puis, sauvagement : — «Du moins je serai un honnête homme. Je ne la verrai plus. » Et douloureusement : « Demain, aujourd'hui peut-être, Brissonnet les aura prévenus. Elle me condamnera... Du front, plus tard, je lui écrirai, je lui expliquerai. Maintenant non. Je n'aurais pas la force. Je ne trouverais pas les mots. » Et, secouant sa tête, avec la frénésie des résolutions trop cruelles : « Dire que j'en ai pour une semaine à supporter cela : être si près d'elle et si loin ! Je ne sortirai plus de ma chambre et de rhôpital. Que je souffrirai! Mais ce sera le châtiment. »
Le malheureux homme s'absolvait déjà d'avoir cédé à des impressions enivrantes et coupables, en s'abimant dans une impression de désespoir. A travers ce tumulte intérieur, son irrésolution cessait. Il retrouvait un peu de calme. La nuit baignait maintenant toute la chambre. Il tourna le bouton de rélectricité. Gomme la veille, à Garqueiranné, il regarda sa montre. Qu'elles avaient passé vite, ces vingt-quatre heures, mais combien chargées d'agitation! Et cependant la vie continuait, avec ses humbles et inévitables exigences*
LAZABINB
— ■ Si je manque au diner ce soir encore, » se dit-il, s Duchatel s'inquiétera. H me questionnera. On croirait à de certains moments qu'il vous voit penser, lui qui ne peut plus même lire !...■>
Il réparait le désordre de sa toilette en se prononçant cette phrase. Gomme il glissait la main dans sa poche pour y prendre un mouchoir, ses doigts rencontrèrent une feuille froissée, qui était la lettre de Thérèse Alidière. 11 l'avait oubliée. Machinalement, il la relut. L'antithèse était si forte entre les souvenirs qu'elle évoquait et ses sentiments pour Lazarine qu'il éprouva contre ce papier, contre le parfum qui en émanait, contre ces caractères, contre cette femme, un véritable accès de haine, et, s'asseyant à sa table, il écrivit lui-même, en réponse à cette insinuante missive, ces quelques lignes, jetées en bâte, d'un mouvement brutal comme la passion qui l'animait :
• Tignore dans quel dessein vous m'aves écrit. Ae recommencez pas. Toute démarche pour vous rapprocher de moi serait inutile. Si la guerre, dont vous me parlez, existait pour vous vraiment, vous ne vivriez pas maritalement avec un embusqué, dont ta pauvreté morale vous ferait horreur. Si vous tentiez, comme vous osez le prétendre, le malheur
ijfui est partout autour de nous, vous ne seriez pas dans un luxueux hôtel de saison, à fumer de V opium avec ce triste amant. Vous voyez que je suis bien renseigné. Je nai pas eu besoin de faire une en-quête. La rumeur publique a suffi. Ne continuez donc plus à jouer auprès de moi une répugnante comédie. Vous avez trouvé le moyen de me rendre plus pénible encore votre souvenir. Ce n'était pour~ tant pas facile .
« Tai l'honneur de vous saluer. »
Et il signa, g^riffant cruellement le papier de son paraphe. Quelques minutes plus tard, il descendait pour jeter cette lettre à la boite, avant de se rendre à la salle à mang^er. Il eut une satisfaction de rancœur assouvie, à voir l'enveloppe disparaître par l'étroite et longue ouverture. Il ne se doutait pas qu'il venait, par ce mouvement d'indignation irréfléchie, de changer en un drame de sang et de mort la douloureuse mais innocente idylle de son nouvel amour ^
Tandis que l'impulsif et passionné Graffeteau soulageait, par ce geste implacable et dur contre
une femme dégradée qu*il avait pourtant chérie, son désespoir de perdre la jeune fille dont il s'était purement, mais criminellement épris, quelles pensées celle-ci nourrissait-elle vis-à-vis^ de lui et d'elle-même? Avait-il bien interprété son attitude dans la chapelle, cette tension de tous ses nerfs, si angoissée que les paroles du grand hymne d'allégresse s'étaient comme figées sur ses lèvres contractées? Il avait deviné qu'elle luttait contre la souffrance, qu'elle essayait d'arracher le fer de la plaie. Cette comparaison n'était que trop juste. Elle ne disait pas l'étendue, la profondeur et l'envenimement de la blessure» Il y a, dans la sensibilité des jeunes filles, un élément indéterminé qui rend souvent tragique» les premières déceptions de leur cœur. Pour employer une locution, vulgaire mais expressive, elles n*ont pas encore fait leur vie. Aussi ne se connaissent-elles pas entièrement. Elles se forment de leur propre personnage une image intérieure, que la surprise d'un soudain contact avec la réalité dérange parfois si brusquement! Ellesen demeurent déconcertées jusqu'au désarroi, jusqu'à la terreur.
— a Est-ce bien moi qui ai osé cela?» Cette question n'avait pas cessé d'aller et de venir dans l'esprit de la malheureuse enfant, depuis la seconde où elle avait prononcé la phrase irréparable qui déclarait son amour. Dans la lettre à sa
sœur qui annonçait son dangereux dessein, elle avait tracé un portrait d'elle-même où elle se voyait courag^euse et stoïque, comme il convient à une fille dont le père et le fiancé sont des officiers. Elle pouvait bien être cette fille-Ià, mais à la condition d'appuyer sa force sur la confiance et sur la tendresse. L*élan de sa nature véritable était de s'épanouir dans cette atmosphère d'affection transparente, qu'elle avait toujours connue. Dans ce heurt qu'elle venait de subir contre rihconnu, elle éprouvait à la fois l'angoisse du mystère et la douloureuse stupeur de découvrir en elle un trouble si différent de l'héroïque sacrifice auquel son rêve s'était préparé. Son esprit cherchait anxieusement le mot de l'énigme que lui posait le silence de Graffeteau, et elle se cherchait elle-même plus éperdument encore, étonnée de ne plus se tenir en main, de ne plus posséder cette certitude intérieure d'un être en complète harmonie avec son milieu, avec «es idées, avec sa foi. Elle ne^e forgeait pas de scrupule morbide. Elle ne se demandait pas : a En parlant, n'ai-je pas commis un péché contre ma modestie? » Elle avait l'habitude de dire : « Je n'admets pas que l'on ait peur de Dieu. » Et son âme virginale et pieuse n'en avait pas peur. Si elle n'avait point communié ce matin-ci, comme d'ordinaire le dimanche, ce n'est pas qu'elle portât un poids sur sa conscience, mais elle avait perdu
Ï08 LAZARINE
«a paix intime. Elle était trop remuée. En même temps, par une contradiction qui était une log^ique, si la chrétienne en elle se sentait irréprochable, la femme souffrait dans sa pudeur à se rappeler son aveu. La seule perspective de rencontrer celui à qui elle l'avait adressé, Taccablait de honte. C'était aussi un des motifs qui la faisait, durant ces vêpres, se garder si recueillie, si enveloppée dans sa prière. Un pressentiment, qu'elle ne voulait pas admettre, l'avertissait que Graffeteau viendrait à la chapelle la voir une dernière fois avant de partir. Car elle croyait toujours qu'il partait le soir. Qu'il dût s'en aller pour jamais, à la mort peut-être, sans que leurs reg^ards se fussent de nouveau croisés, lui glaçait à la fois et lui soulageait le cœur !
Cette appréhension de cette présence, malgré tout possible, n'avait fait que grandir à mesure que l'office avançait. Lorsqu'il fut achevé, et que le bruit des chaises déplacées annonça la sortie des fidèles, un instant elle eut la pensée de rester là, immobile, agenouillée. Si Graffeteau était venu et ne l'avait pas vue, il croirait, en ne l'apercevant point parmi cette foule, qu'elle n'était pas montée à Consolation, S'il l'avait vue, en constatant qu'elle ne sortait pas, il comprendrait qu'elle désirait l'éviter.
— « Je tremble ! » se dit-elle tout d'un coup. u Et de quoi? »
Elle ne se fut pas plus tôt prononcé mentale-* ment ces mots qu'elle était debout. Par instinct et par éducation, la lâcheté lui répugnait comme le plus vil des défauts. C'était son charme que ce mélange d'une délicatesse si fragile et d'une énergie si ferme. Sa démarche, pour traverser l'église, sans rien regarder ni personne, avait je ne sais quoi de frémissant et de décidé qui lui donnait une grâce un peu farouche. Personne n'y prit garde que le colonel Émery, dont l'apparition inattendue sur le seuil fut une surprise pour la jeune fille. — Agréable ou pénible, elle n'aurait pas su le dire, ni si elle n'était pas déçue qu'il fût seul. A l'étonnement qu'exprimait son visage, le père répondit :
— a Je suis remonté d'Hyères avec Mauriel, imagine-toi. Il filait sur San-Salvadour en automobile, par ici, pour arriver plus vite. On l'appelle d'urgence là-bas : deux cas de tétanos! Il m'a cueilli en route, et moi, je me suis dit : Je vais cueillir ma petite Lazarine. »
Il la contemplait, en lui parlant, avec un orgueil tendre qui mettait une douceur dans ses yeux sombres restés si vifs, sous des sourcis broussailleux, noirs comme sa moustache, tandis que ses cheveux, coupés ras, étaient gris d'acier. Son masque maigre et osseux^ qu'ennoblissait sa longue cicatrice, s'apparentait malgré ses soixante-cinq ans, par la finesse de la construc-
tion et celle des traits, à celui de Tenfant de vingt-deux ans, dont la beauté le rendait si fier. Tous deux avaient cette minceur nerveuse qui décèle chez certains visages provençaux une lointaine hérédité sarrasine. Le colonel aimait à le raconter : la famille Émery figure depuis des siècles dans les archives de la vieille ville de Golobrières, située au cœur de ce massif des Maures dont le nom perpétue la légende des incursions barbaresques sur cette côte, alors à peine française. Sa façon de cambrer sa taille et de porter sa tète appelait le burnous du chef arabe, et il émanait de lui une autorité impérieuse qui eût été déplaisante, sans la bonhomie, à la fois chaude et rude, de ses manières. Avec cela, comme beaucoup d'hommes de guerre, qui ont mené une vie très dure et très active, il était extrêmement timide dans les choses de sentiment. Lazarine connaissait ce trait de son caractère. Être ému, pour lui, c'était toujours être embarrassé. Aussi devint-elle inquiète de constater une gêne dans son attitude, tandis qu'ils prenaient, côte à côte, le sentier entre les pins, qui devait les conduire sur la route de la Maison Verte, Visiblement, il hésitait à toucher un sujet qui lui tenait à cœur.
— « Sais-tu ce que Mauriel vient de m'apprendre?» finit-il par dire. « Le capitaine Graffeteau ne quitte le Mont des Oiseaux que dans huit jours. Oui. Mauriel trouve qu'il a encore besoin de
repos. Ça n'est rien, parait-il, que de la neuras* thénie et un peu de nervosisme du cœur. Je Tai trouvé, en effet, pâli etimaigri, à cette cérémonie d'hier. S'il est malade, je comprends pourquoi nous ne l'avons pas vu tous ces jours derniers. Ça ne t'a pas un peu étonnée ? »
Lazarine eut un tremblement intérieur. Elle appréhenda une inquisition à laquelle il lui serait odieux de répondre et impossible de se dérober. Incapable de mentir, elle répondit simplement :
*— a En effet, je ne me suis pas bien expliqué son absence, v
Le colonel n'insista pas. Les façons d'être de sa fille lui paraissaient plus étranges de jour en jour. La voyant si triste, depuis ces vingt-quatre heures, il avait voulu, à maintes reprises, la questionner. Chaque fois, il avait reculé, comme maintenant, devant un interrogatoire où il toucherait à des points si intimes. Les parents et les enfants qui se ressemblent trop, — c'était le cas, — n'abordent entre eux qu'avec une extrême difficulté les sujets qui leur tiennent vraiment au cœur. Ils craignent de trop se sentir sentir. Il manquait d'ailleurs au père, pour asseoir sa propre détermination sur un mariage possible entre Graffeteau et Lazarine, si celle-ci aimait vraiment le jeune homme, un élément essentiel : le témoignage de Brissonnet, attendu de courrier
en courrier. Il reprit donc, au lieu de pousser son enquête plus avant :
— a Je n'ai pas vu non plus Duchatel sortir des vêpres. Tu ne Tas pas aperçu? »
— Ci Non, » fit Lazarine. — Elle comprit le but de cette nouvelle demande : enlever toute signification personnelle à l'autre. Elle se dit : «Il soupçonne quelque chose, » puis, avec cette hardiesse, mouvement spontané des natures loyales devant une équivoque : « Si je lui parlais la première?... » Elle recula, elle aussi, obéissant au même sentiment qui paralysait Émery. Si elle lui parlait, il faudrait tout lui dire, non seulement son amour, mais le reste : Faveu, l'attitude de Graffeteau. Par avance, elle sentit la douleur qu'éprouverait ce père, si fier d'elle, devant son humiliation, et prenant prétexte du nom prononcé : — « J'ai presque achevé la copie des PèU" rinages franciscains y en écriture Braille, que je lui ai promise... Décidément ce travail à la main, avec le poinçon et la tablette, est bien long. Le capitaine Graffeteau, justement, m'avait parlé d'une petite imprimerie pour aveugles qui n'exige aucun apprentissage. On peut la manœuvrer dans un coin de salon. J'ai commandé la brochure. » Et elle se jeta dans le détail, avec sa précision coutumière, sans que cette apparente liberté d'esprit fit illusion à celui qui l'écoutait, sans qu'elle dominât elle-même l'état de malaise où la pion-
g[eait cette nouvelle secousse. Il était tel qu'à peine rentrée à la Maison Verte, elle remonta dans sa chambre. Du moins, elle v souffrirait seule. Cette petite pièce, son asile habituel, se trouvait au second étag^e de la maison^ en retrait sur le jardin. On y accédait par un étroit escalier intérieur, dont les marches étaient dallées, à la mode Au pays. Les malons rouges, soig^neusement passés à Thuile de lin, s'encadraient d'une mince baguette de bois bien ciré. Dans toute la villa, d'ailleurs, régnait une propreté méticuleuse. De vieux meubles provençaux la garnissaient. Leur noyer sombre et lustré, les carreaux du sol, les nattes jetées de-ci, de-là, les rideaux de mousseline blanche, les murs clairs donnaient à ce home de l'officier au repos un aspect à la fois sévère et intime. Des armes et des bibelots rapportés d'Extrême-Orient rappelaient ses exils de colonial, tandis que des aquarelles légères, lavées d'après des paysages de la côte, disaient le talent de demi-artiste de Mme Émery. Empêchée par sa santé de suivre son mari en Afrique et au Tonkin, elle avait trompé ainsi les longues heures de la séparation. La Maison Verte avait été, jadis, la classique bastide de Provence, où venir de la ville, pendant les mois torrides, respirer l'air de mer et faire la sieste. Le père du colonel, capitaine de vaisseau retiré là, puis le colonel luimême, avaient agrandi la rustique demeure au
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fur et à mesure de leurs besoins, sans aucune prétention de style. Elle avait comme poussé de gfuingois, avec le charme original que la parfaite adaptation à Tusage donne aux choses. Les fenêtres rares n'étaient pas très larges, par crainte du mistral et du soleil. Une longue terrasse, aménagée en vue du golfe de Giens, invitait aux paresses des longs soirs d'été. Un toit la couvrait, étayé de piliers en briques, autour desquels montaient des roses Banks, des Bougainvilliers, des jasmins blancs et jaunes. Ces plantes prenaient racine dans d'énormes jarres en terre vernissée, destinées jadis à la récolte de l'huile, avec ces formes ovoïdes qui n'ont pas varié, depuis des siècles, sur le bord du grand lac méditerranéen, — témoin deux urnes toutes pareilles, à côté, rongées par l'eau salée, incrustées de coquillages et de madrépores. Elles avaient été péchées à quelques lieues, en mer, à l'endroit où fut jadis le port romain d^Olbia Pomponiana, et placées là par les soins de Lazarine, qui, depuis la mort de sa mère et le mariage de sa sœur, gouvernait ce petit royaume. Elle en entretenait les moindres aspects avec le soin minutieux qui se remarque dans les couvents. Il semble un esclavage de la matière. Il en est la libération, par la monotonie vde l'habitude et l'économie du temps. La jeune lîUe avait un autre motif qu'une règle de discipline pour pratiquer cette surveillance active, et
détaillée, de toutes choses. Sa tendre piété de demi-orpheline s'appliquait à maintenir la maison et le domaine entier dans Tétat où les avait laissés sa mère. Elle faisait ainsi, chaque année, semer la même avoine sous les oliviers gréants, débris d'une plantation séculaire, qui se groupaient vers rentrée du parc, et Tondoiement vert des épis se mariait au gris d'argent des feuillages ponctués de fruits sombres. La roseraie demeurait pareille, pareils les bosquets d'orangers, de mandariniers et de citronniers, pareils lés carrés d'anémones et de violettes, pareil le morceau de vigne où les pêchers et les cerisiers dressaient, entre les ceps, leurs ramures, étoîlées, au printemps, de fleurs roses et blanches. Mais dans sa chambre à elle surtout, ce respect du passé se faisait visible, animé par la grâce vive de la jeunesse. C'avait été l'appartement d'une tante qui ne s'était pas mariée et dont Lazarine tenait son médiéval prénom. Chaque relique de la vieille demoiselle demeurait à sa place : éventails anciens, flacons à parfums j photographies pâlies dans leurs cadres désuets, toute une collection de coffrets du dix-huitième siècle, avec des personnages en couleur découpés et pris sous le vernis. Des fleurs dans des vases de Chine, toujours renouvelées, faisaient de cette pièce comme un prolongement du jardin, d'autant plus qu'une bande de gazon, déployée sous la fenêtre,
lie LAZARINE
reflétait sa verte fraîcheur dans Fovale et profond miroir de la table à toilette. L'avancement d'un balcon au-dessus de cette fenêtre atténuait un peu Téclatante lumière. Vers les quatre heures^ quand Lazarine rentrait des vêpres, les jours de fête, le soleil déjà moins haut glissait dans la chambre ses rayons obliques où dansaient des atomes. Il semblait s'attarder doucement parmi ce musée de souvenirs. D'ordinaire, elle goûtait là un moment de détente heureuse, à se sentir en complet accord avec la paix du dimanche, avec cette clarté caressante, avec les objets autour d'elle et les êtres qu'ils lui représentaient, avec sa vie d'hier, d'avant-hier, de toujours et celle d'aujourd'hui. On s'en souvient : elle appelait cette heure, dans ses lettres à sa sœur, l'instant d'enchantement. A son retour dans son cher refuge, cette fois, elle vit qu'Élisa, la vieille servante, celle qu'elle appelait « la fidèle, » s'y tenait, debout sur un escabeau. Elle s'occupait à raccrocher le crucifix d'ivoire au-dessus de l'étroit petit lit à colonnes torses. C'était une paysanne de l'Ouest, âgée de cinquante ans maintenant^ que Mme Émery avait prise à son service toute jeune, quand le colonel était en garnison à Angers. Depuis, elle n'avait plus quitté la famille. Ses yeux, d'un bleu clair, et ses cheveux qui grisonnaient avec des reflets châtains, révélaient assez qu'elle n'était pas de Provence, comme
aussi sa physionomie serrée, surveillée^ toujours en défiance. Elle vivait en réaction constante contre les « gens du pays, n comme elle disait. Elle-même, elle gardait du sien toutes les locutions et tous les proverbes. Elle le prouva de nouveau en accueillant Lazarine par ces mots :
— « Enfin, voilà notre Demosellel J'étais en train de mettre là les palmes bénites de ce matin. Si j'avais su, j'aurai changé les fleurs. Notre DemO" selle n'a pas remarqué. Aile a laissé celles d'hier. Ailes sont quasiment toutes fanées. Pour un jour de fête ! »
— o Est-ce qu'il y a des jours de fête maintenant? » dit la jeune fille.
— a Ah! c'est vrai de vrai, notre Demoselle.
Dié ! que la misère a de monde et que le monde a de misère ! On dit cheux nous qu'il faut manger sept boisseaux de cendre pour aller en paradis. Nous n'y sommes pas, en paradis, et nous sommes ben au huitième boisseau.. . »
Et de sa bouche, précocement édentée, à laquelle un pli trop fermé donnait une expression plus malicieuse encore, elle laissa tomber, en s'en allant, ce dicton qui résume toutes les résignations populaires : — a Quand on se cognerait la tête contre les murs, n'en reviendrait que des bosses. » Puis, regardant vers le fond du lit : — tt Les rameaux sont bien là. Ils vous protégeront, notre Demoselle, si jamais ces Brise-fer de
Boches ont Tidée de venir avec leurs zeppelins < . . ». Dans ces propos naïfs de la bavarde servante^ il y avait cette présence de la guerre qui entre partout, aux époques de grandes crises nationales, qui se mêle à tout, sans cesse, à toutes les pensées, à tous les actes, à toutes les paroles, comme dans les lugubres matinées d*hiver, Tàcre et jaune brouillard pénètre tous les recoins, mouille tous les murs, entoure tous les objets, baigne chaque pli des vêtements de son humidité glacée. Et sans cesse aussi le rappel constant du malheur public nous force à lui comparer nos malheurs privés. Que la souffrance d*amour de Lazarine était petite, en regard de la formidable aventure française dont elle venait encore d'entendre un écho! Hélas! ces comparaisons*là ne nous 'empêchent point de sentir nos pauvres chagrins. Elles nous laissent plus accablés seulement, et comme honteux de les sentir. Quand Élisa fut sortie, la détresse de la jeune fille devint plus poignante. Elle regarda autour d'elle ces objets qui, d'habitude, vivaient, lui parlaient. Ils lui apparurent soudain immobiles, étrangers, morts. Ces fleurs à demi fanées, — quelle iro^ nie! — elle les avait cueillies et disposées en bouquets, la veille au matin, dans l'ivresse de son audacieuse espérance. Ses yeux s'en détournèrent, pour tomber sur un portrait d'elle-même, esquissé par sa mère quelques années aupara-
vant. Ce crayon la représentait plus jeune, plus firèle, en robe de batiste claire, assise de côté sur un banc de marbre auquel s^appuyaient ses mains, et tournant de face son visage un peu brun, dont les traits déjà dessinés étaient comme éclairés par le regard spontané des prunelles grand ouvertes. Cette image de Tadolescente qu'elle avait été, si confiante dans la vie, si enveloppée, si préservée, fit mal à Lazarine, mal le jardin aperçu par la fenêtre. Elle avait si souvent, à son réveil, poussé les volets avec un fracas joyeux, dans la lumière! Elle voulut, par un sens inné de discipline, afin de tromper sa tristesse croissante, reprendre son travail, cette copie en écriture Braille quVUe préparait pour Duchatel. Ses doigts se promenèrent sur le papier, tout hérissé de coups de poinçon. Elle en reçut comme l'impression d'une suite de petites blessures. La mélancolie de la destinée humaine lui sembla soudain symbolisée tout entière dans cette impuissance à réparer vraiment l'irréparable, dans la cruauté du hasard qui fait d'un être jeune une victime à jamais mutilée, et cinq minutes plus tôt, cinq minutes plus tard, il passait à la même place sans être frappé ! Le souvenir de Duchatel évoqua derechef dans son esprit le souvenir de Tautre, de celui qui avait amené l'officier aveugle à la Maison Verte, et, revivant douloureusement la scène de la veille, elle pleura.
Depuis combien de temps était-elle ainsi, abîmée sur une chaise basse, les coudes sur les genoux, la tête dans ses mains? Le bruit de la porte vivement ouverte la Bt se relever, sans qu*elle eût eu le loisir d'essuyer ses larmes. C'était le colonel qui entrait, une dépêche à la main. Il s'arrêta court.
— a Tu pleures?» dit-il. a Qu'est-ce que tuas?»
— « Moi, papa, mais rien, » répondit-elle en se maîtrisant, — et saisie soudain d'une autre inquiétude, elle montra la dépêche : — «Ce n'est pas une mauvaise nouvelle de Jacques ou de Pierre? »
— «Non, » dit le colonel. « C'est de Madeleine, mais lis toi-même. »
Il lui tendit le télégramme, où Lazarine épela en effet les mots suivants : a Arriverai demain lundi, Coslebelle, par train après-midi. Prévenez Mauriel que désire consulter. Tendresses, Madeleine. »
— « Pourquoi ta sœur vient-elle ? » demanda le père.
— u Mais elle vous le dit, papa. »
— n Elle me donne un prétexte. Il y a d'excellents médecins à Avignon. Elle quitte ses beauxparents, au moment où ceux-ci sont inquiets de leur fils. Ce n'est pas naturel. Lazarine, c'est à cause de toi qu'elle vient. »
Lazarine resta une minute sans répondre. Puis, regardant son père bien en face :
— «Oui, » dit-elle. «Je crois que c'est à cause de moi aussi qu'elle vient. »
Et, avec son courage habituel, allant au-devant d'une inquisition pourtant bien cruelle :
— o J'aimerais mieux que vous en restiez là, mon père. Mais si vous croyez devoir m'interroger, je vous répondrai. »
Le colonel fit quelques pas à travers la chambre, et, revenant à sa fille :
— « Tu aimerais mieux ... Tu aimerais mieux . . • Moi aussi, j'aimerais mieux ne pas te tourmenter, mon enfant, et parler à ta sœur demain. Je ne veux pas lui faire dire sur toi ce que tu ne m'auras pas dit toi-même... J'ai la plus absolue confiance en toi, Lazarine. Mais une jeune fille n'est pas toujours très raisonnable ni très avertie, quand il s'agit..., » — il cherchait ses mots, et brusquement : — « Pour que ta soeur vienne, il faut que tu lui aies écrit quelque chose de grave, de très grave et qui l'inquiète. Réponds-moi seument par oui ou par non. Le capitaine Graffeteau y est-il mêlé? »
— a Oui, mon père, » dit Lazarine, « il y est mêlé. »
— a C'est parce qu'il s'en va que tu es si triste, et parce qu'il n'est plus venu à la Maison Verte ces derniers jours? »
Ses paupières battirent. Elle devint très pâle, puis très rouge, et, avec la vaillance dans sa voix
1S2 LAZARINK
d'une enfant très pure, qui prend dans ses mains son cœur pour le montrer tout entier :
— a Pas seulement à cause de cela, mon père. »
— tt Qu'y a-t-il d'autre, alors? » dit le colonel^ impérieusement. « Que s'est-il passé entre lui et toi? Il n'est cependant pas possible que tu te sois laissé dire des mots que tu ne devais pas entendre? »
— « Jamais, mon père, » protesta-t-elle, en secouant sa tète. — Les mèches folles de ses cheveux éclairés par le soleil, en ce moment au rez de la fenêtre, lui mettaient comme une auréole. — « Jamais le capitaine Graffeteau ne m'a parlé en tête à tête autrement qu'en votre présence. Ce qui est vrai, c'est que je l'aime, et que. . . » — Le soufQe lui manqua.
— « Et que? » insista le père.
— « Et que je le lui ai dit. »
— « Tu le lui as dit? » interrogea le colonel » plus impérieusement encore. «Vous êtes Bancés?» • — « Non, mon père. »
— tt Alors, lui? Mais va. Mais va. »
— «Lui?» dit Lazarine. « J 'ai cru qu'il m'ai« mait. Je le crois encore. J'ai cru qu'il ne me demandait pas, à cause de la g[uerre, et parce qu'il va repartir. C'est le motif qui m'a fait lui parler. Il ne m'a rien répondu, et il s'en est allé. »
Épuisée par cet effort, la pauvre enfant retomba sur sa chaise basse, les mains pendantes,
LA TRAGÉDIE liS
la tête penchée. Son attitude prostrée achevait de donner à sa confession un caractère si lamentable que le cœur du père en fut navré. A cette pitié se mêlait un tumulte d'autres sentiments : le remords de n'avoir pas deviné plus tôt le dan* ger que courait le cœur de sa fille, une terreur devant la force de passion soudain révélée chez elle^ une indignation contre le rôle joué dans sa maison par Ténigma tique personnage qu'il découvrait dans Graffeteau, et, pensant à haute voix :
— a Mais qu'est-ce que c'est que cet homme** là, » finit-il par dire, a pour qu'il t'ait attirée dans ce piège? » Et comme Lazarine protestait d'un geste : — « Mais oui. II t'a fait croire qu'il t'aimait. Tu viens de le dire, que tu le croyais, et il ne veut pas t' épouser! Ou bien c'est qu'il ne t'aime pas, et alors il a joué avec toi un jeu abominable. Ou bien, c'est qu'il ne peut pas t'épouser, pour une raison que nous ne connaissons pas, une tache dans sa famille, un secret dans sa vie. Le fait de retourner au front n'a jamais été un obstacle à un mariage pour des filles comme toi, — tu viens de le prouver — ni pour un père qui est un ancien officier. Et ce garçon est venu ici ! Je l'ai reçu avec tout mon cœur, et il a brisé le tien I Et moi qui lui serrais la main hier avec tant d'estime, tant d'émotion ! Si j'avais su, je lui aurais arraché sa croix. C'est un lâche. Il la déshonore. »
— a Ne dites pas cela, mon père, » interrompit
Lazarine en prenant le bras du colonel, — et, suppliante, mais avec Ténergie d*une femme qui défend son sentiment : — a Si je ne vous ai pas parlé, c^est que je voulais qu'il me demandât à vous, et que je savais d'avance votre réponse. Voyez. Je ne pense même pas à vous dire : pardon, mon père. Je ne me sens pas coupable. Il n'y a personne de coupable. Vous êtes juste, mon père. Vous Têtes pour moi. Car vous ne m'avez pas fait un reproche. Vous m'avez plainte. Soyez juste pour lui, qui est aussi malheureux que moi, j'en suis sûre. Promettez-moi, puisqu'il doit rester ici un peu de temps encore... v
— tt Je ne promets rien, » fit le colonel, et il sortit de la chambre.
Lazarine connaissait son père. Ses grandes colères étaient silencieuses. Précisément parce que le défaut dominant de cet homme emporté était la violence, il avait peur de ses propres éclats de parole et de geste. La brusque terminaison de leur entretien l'avait laissée bien effrayée. Elle le fut plus encore du mutisme que le colonel observa durant le diner et la soirée, lisant ses journaux,
écrivant des lettres, tandis qu'elle occupait ses doigts au travail en écriture Braille, enfin repris. Elle osa pourtant lui demander, quand ils se se* parèrent pour la nuit :
— a Vous ne m'en voulez pas, Père? »
— « A toi, ma pauvre petite? » répondit-il, et^ Tembrassant au front, avec une tendresse qui enhardit la jeune fille. « C'est à moi que j'en veux, de ne pas t'avoir mieux protégée. »
— a II ne faut en vouloir à personne. Je le répète : personne n'est coupable. »
— « Si. Moi, » dit le père. « Et quelqu'un d'autre. »
Cette fois, Lazarine ne répondit pas. Quand nous aimons profondément un être qui a de grands torts envers nous, plaider sa cause nous est un instinct. Un autre instinct nous fait nous taire, pour ne pas entendre prononcer à son endroit les mots que nous ne voulons pas nous dire à nous-mêmes. Elle ne trouva pas davantage la force de rouvrir cette conversation, le lendemain matin, qu'elle passa tout entier à préparer la chambre de Madeleine, et, par la fenêtre, elle entendait le colonel rudoyer le seul jardinier que la mobilisation lui eût laissé, un vieil Italien ivrogne et fainéant, qui, d'habitude, trouvait le moyen de désarmer son maître par quelque lazzi devant les traces d'une paresse trop flagrante : mauvaise herbe poussée dans les allées, bande de
1S6 LAZÂRINE
terre piochée trop légèrement, potager mal bâché, caniveau disjoint et non réparé, branche de pin non échenillée, rosier épuisé par ses « gourmands » . De temps à autre l'ancien officier passait la revue de son domaine, comme jadis celle de ses soldats, de ses yeux vifs et perçants qui fouillaient partout. Ces derniers mois, sa pensée avait été trop absorbée par la guerre. 11 avait négligé ses visites. Qu'il en fît une, en ce moment, c'était le signe qu'en attendant sa fille aînée il ne pouvait plus tenir en place, et son courroux contre son homme témoignait de son irritation intérieure :
— a J'ai liquidé Pielro, » dit-il à Lazarine en se mettant à table. Ci penso io... Ci penso io...^ il n'a que ces trois mots à la bouche, et il ne pense qu'à fricoter. Nos artichauts font peine à voir, et il a le front de me les montrer en portant beau : Sono belle piante.,, « Je n'aime pas beaucoup tt qu'on se paie ma vieille tête,» luiai-je dit alors. ft Je te donne tes huit jours. Tu m'as entendu? » Il faut croire que je n'avais pas Tair commode. Il n'a pas pipé. Heureusement ta sœur arrive aujourd'hui. Je lui demanderai de nous envoyer un gars de chez eux. Il ne sera toujours pas pire que cet animal. »
Ce petit coup d'État domestique semblait l'avoir détendu. Lazarine put constater que ce n'était là qu'une apparence et que sa préoccupa-
tîon demeurait la même, car, au moment de par* tir pour la gare, et comme il lui demandait : — * «Viens-tu avec moi? » il eut une évidente satisfectien à l'entendre répondre : — « Il fait beaucoup de soleil, papa, et je suis un peu fatiguée. J'aime mieux rester. » Elle pensa : a II est content de causer en tête à tête avec ma sœur. » Et, comme elle le reconduisait jusqu'à la porte :
— «Tu sais qui tu ne dois pas recevoir?» dit-iL
— a Je le sais, papa, » répondit-elle.
Puis, quand le landau de louage, qui emportait le colonel, eut tourné le coin de la route : « Que vont-ils se dire? » songea-t-elle. « Ah! si Madeleine était seule à savoir, sa venue me serait bien douce. Mais maintenant qu'il sait aussi, qu'il sera pénible d'être entre eux deux! »
Elle en était à prendre et à reprendre cette réflexion, quand la vieille Élisa vint l'avertir qu'une dame demandait le colonel.
— a Je lui ai dit qu'il était sorti. Aile s'ostine. Aile veut pas s'en aller. Aile ditqu'a//e attendra, n
— « Quelle dame? » interrogea Lazarine.
— a Je ne l'ai jamais tant vue, » répondit la servante, m Allé est ben belle, mais drôle avec des yeux tout égrandis dans sa figure, et des affutiaux ! Aile en a pour des mille et des cent. Et un automobile, fdixxi vouère! Si c'est pas une pitié, made^ moselle, de dépenser tant d'argent pour soi toute «eule, quand c'est la guerre ! Ça donne raison à
ceux qui disent que les pauvres qui reviendront des tranchées, y ^^ laisseront plus faire la barbe sans savon. Enfin, qu'est-ce qu'il faut que je lui dise? »
— «Je vais lui parler, w fit Lazarine, et elle descendit jusqu'au jardin. L'inconnue marchait à pas lents dans une allée, et elle considérait toutes les choses autour d'elle, avec une attention qui frappa aussitôt la jeune fille. Les propos malveillants de la servante ang^evine étaient justifiés par la toilette de cette femme, grande et svelte, qui offrait, en effet, un exemplaire accompli de la mode du jour. Dans un autre moment Lazarine aurait à peine remarqué cet excès d'élégance. Mais elle aimait, et le sens des séductions féminines commençait de s'éveiller en elle avec l'amour. Elle demeura une minute, intéressée et intimidée, à détailler la dame aux aaffutiaux, » — comme avait dit Élisa, — sa jupe ample et courte d'un gris de fumée, ses bottinesjaunes, lacées très haut, sur le côté, avec des cordons à glands, le linon de sa chemisette , le rang de perles de son cou , les boutons de corne qui fermaient sa veste demilongue et croisée très haut, les énormes épingles à cabochons qui piquaient son souple feutre couleur de chamois, la masse opulente de sa chevelure savamment lavée, comme l'attestaient les reflets dorés des masses brunes, le petit sac de moire que pétrissait nerveusement une de ses
mains moulée dans un gant de daim à crispin.
De Tautre, elle s'abritait contre le soleil, avec une ombrelle assortie à sa robe et dont le manche, revêtu de cuir, rappelait la canne classique des officiers anglais. Elle portait, à ses poignets, quantité de bracelets à pendeloques. Le tout composait une harmonie en gris et en fauve, dont Lazarine, toute rustique et simple qu'elle fût, sentit la réussite. Quel contraste avec son modeste costume de serge blanche, fait à la maison et qui lui seyait pourtant si bien! Sa taille s'y dessinait, souple et mince, ses épaules encore graciles, son buste virginal, la grâce exquise de sa jeunesse intacte, et quelle finesse dans ses chevilles ! Que de race avaient ses petits pieds, si joliment cambrés dans leurs souliers blancs! Mais, s'ignorant elle-même, comment aurait-elle su que la distinction, Télégance vraie, le charme et la poésie, c'était elle, elle et son profil délicat de médaille grecque, elle et le regard droit de ses yeux bruns, elle et sa bouche enfantine et fière, qui n'avait jamais menti? Quel autre contraste, avec le masque si beau, mais déjà épuisé, consumé, que montra, en se retournant, la visiteuse insistante qui n'était autre, — on Ta deviné, — que Thérèse Alidière. L'innocence de La^arine n'empêcha pas qu'elle n^eût aussitôt le sentiment confus, inavoué, mais étrangement troublant, qu'elle approchait une créature redoutable et
dont la seule présence ici, dans cet honnête et familial décor de vie bourgeoise, était une anomalie, une menace. La flétrissure intérieure donnait à ce visage, aux traits encore très jeunes, un air morne et hagard à la fois. Il y avait sur ce front et autour de cette bouche, de Taudace et du dégoût, de Tardeur et de Tamertume, quelque chose d'effréné, de las, et d'inassouvi. Les yeux surtout, d'un bleu violet, détaché en sombre sur la profonde pâleur du teint, éclataient, inquiétaient par la fatigue et l'éclat, tout ensemble, de leurs prunelles larges, qu'accentuait la trace noire du kohl sur la paupière. Les lèvres, maussades et sensuelles, étaient passées au bâton de rouge. Thérèse avait dû se regarder dans une glace à main, durant son trajet en automobile, et corriger ainsi leur lividité. Qu'elle n'eût pas «fait» le reste de son visage, c'était l'indice qu'elle avait quitté Tamaris en procédant à une toilette brusquée, sans prendre le temps de mettre, à ses joues, le rose habituel. Il était deux heures et demie, quand elle avait sonné à la Maison Verte, et, à une heure, elle ëtait encore sur le divan de la vérandah, à YEden^Hôtel, ayant auprès d'elle le plateau de laque, incrusté de nacre, des fumeurs d'opium, avec la pipe, les aiguilles, la lampe, l'étui de chandoo. Tout d*un coup, elle s'était levée. Elle avait écarté ces instruments de la tt vivante euthanasie » , sonné sa
LA TBAGRDIE 181
femme de chambre, qui avait dû remonter de son déjeuner pour habiller dare dare son impatiente maîtresse. Elle avait commandé son chauffeur, à qui elle avait donné comme ordre :
— a Vous prendrez le même chemin qu'avanthier pour aller au ^on/ des Oiseaux, Quand vous serez sur la route de Gostebelle, vous demanderez la villa de M. le colonel Émery. »
C'était le billet insultant de Graffeteau, reçu le matin, qui la précipitait ainsi vers la demeure du père de Lazarine. Poussée par quels sentiments? Conduite par quelle indication? Il est nécessaire de l'expliquer, au risque de ralentir un récit auquel ce rappel rétrospectif donnera seul sa pleine signification. Cet entretien allait être de la part de cette femme une comédie à la fois rusée et sincère, comme les intoxiqués de l'opium en jouent si souvent, — rusée, car elle devait y mentir effrontément, — sincère, car dans certains états d'instabilité mentale, le déséquilibré en arrive à ne plus distinguer sa propre personnalité. Pour un instant, il devient tel qu'il se raconte. Il sait qu^il trompe, et, au cours de sa fourberie, il finit par se tromper soi-même. Et puis le mouvement de passion qui animait Thérèse en ce moment, si mêlé qu'il fût de calcul, était très vrai. Quand Guy de Faverolles lui avait appris la présence de Robert Graffeteau au Mont
des Oiseaux^ elle avait eu l'idée de se rendre à la^ cérémonie de la remise des croix, par désœuvrement, par curiosité, par ennui, car elle s'ennuyait, dans ce coin du Midi où elle s'était réfugiée, loin de la guerre. Elle avait beau s'être organisé une vie libre, en dehors des préjugés du milieu bourgeois où avait grandi sa jeunesse, une torpeur intime l'accablait sans cesse et une nausée d'elle-même, des autres, de tout, que ne soulageaient ni les fantaisies d'esprit de son amant, ni les «fêtes » de Tamaris et de Toulon, L'opium commençait son oeuvre d'aveulissement. Faverolles et elle n'en prenaient que depuis leur installation dans cette dernière ville. Elle était donc venue au Sanatorium. Perdue dans la foule qui se pressait sur la terrasse, pendant que le colonel Hubault-Malmaison décorait les nouveaux légionnaires, elle avait vu son ancien mari arriver avec ses camarades. Sa première impression avait été un étonnement : « Comme il a changé ! » s'était-elle dit, et, tout de suite : « S'il me voyait, que ferait-il? » Cette question avait aussitôt éveillé cette autre : « Ai-je gardé mon pouvoir sur lui? » Et de nouveau, étudiant à travers une mince lorgnette, emportée à tout hasard dans son mouchoir, ce visage d'homme, virilisé par le danger : « Comme il est devenu beau ! » Par un instinctif besoin de comparaison, elle avait aussitôt cherché de sa jumelle Guy de Faverolles
qui, debout sur le marchepied de son automobile militaire, l'avait reconnue, et il lui faisait un ironique salut, en montrant Graffeteau du doigt, par un geste, avec une moue perceptible à elle seule. Il ne se doutait pas que sa gouaillerie froissait sa maîtresse, et qu'elle songeait en se retournant vers son ancien mari : « Tout de même, Bobert est un type autrement chic. » Par une inconsciente suggestior, elle employait mentalement et dans un sens d'admiration un terme familier aux tranchées, qui provoquait sans cesse les sarcasmes cyniques de Tembusqué. C'était réagir contre lui. Elle continuait d'étudier Graffeteau, et la chercheuse de sensations entrevoyait obscurément la possibilité d'un frisson nouveau : « Si j'avais une histoire avec lui maintenant? » pensait-elle, et, par réaction contre elle-même cette fois, pour se dérober aussi au trouble dont elle se sentait soudain envahie : a Ce serait farce! » Cette autre formule, à la FaveroUes, n'empêcha pas ce trouble de grandir. Elle subissait ce « coup de foudre du caprice, » si fréquent chez les courtisanes et les femmes galantes. A la minute où Hubault-Malmaison s'approcha de l'officier, et quand celui-ci, dressant son sabre contre son casque, en regarda la lame, avec cette ardeur fervente et triste, dont la pauvre Lazarine s'émouvait aussi, Thérèse ne put s'empêcher de soupirer : « Ah ! s'il avait été ainsi autrefois ! »
Une vision surg^it, où elle se vit ayant, près d'elle, à Tamaris, dans la paix fleurie de sa vérandah, devant la mer bleue, cet homme-ci, au lieu de Tautre. Ses yeux se fermèrent, puis, secouant sa tête, elle dit à mi-voix : « C'est insensé. « Et, comme les ranges se rompaient, elle marcha vers Guy de FaveroUes qui, de son côté, s'approchait d'elle, accompagné d'un officier qu'elle ne connaissait pas, un assez joli garçon aux traits efféminés et à l'œil dur :
— « Ma chère amie, n dit-il, « permettez-moi de vous présenter un de mes bons camarades de Paris, M. Henri Galvignac, avec qui j'ai fait mon service militaire. Gomme on se retrouve! Il est lieutenant. Il vient de recevoir la croix de guerre, au lieu que moi... »
— «Toi, w s'esclaffa Galvignac, «tu as toujours été un tire-au-jQanc. Ce qu'il a inventé de blagues, madame, à la caserne, pour couper à la corvée! »
— « Est-ce qu'un neurasthénique comme moi peut faire un soldat, voyons? » avait répondu FaveroUes.
— « En tout cas, » reprit l'autre, « tu nous as bien amusés quelquefois! Que je regrette, madame, de partir après-demain et de n'avoir pas su que Guy et vous étiez à Toulon et à Tamaris! On aurait ri ensemble un peu. Cette guerre est si morne! On s'y conduit proprement, mais ceux qui vous racontent que nous sommes gais, quels
bourreurs de crânes !.. . Ah! nous Tétions, gais, il n'y a pas deux ans, avant le coup de chien, te rappelles-tu, Faverolles? »
Et il avait commencé une histoire de vie parisienne, que Thérèse écoutait d'une oreille distraite. La mésestime indulgente où Calvignac tenait visiblement l'embusqué l'aurait, en toute autre circonstance, laissée très calme. Elle en était irritée. Elle venait d'éprouver trop vivement elle-même une impression identique de dégoût sans colère. Mais un nouvel incident distrayait son attention. Elle ne cessait pas de surveiller des yeux Graffeteau, à la dérobée. Elle l'avait vu, dans la distance, s'engager seul entre les arbres d'une allée. Il s'était assis sur un banc, où une jeune fille était venue prendre place auprès de lui. La scène entre eux deux avait été bien courte. Elle avait suffi pour que Thérèse pensât, en constatant comme Robert paraissait troublé : « Tiens, il aurait un flirt avec cette petite? » et comme, dix minutes plus tard, la malheureuse Lazarine, retournée auprès de son père, passait à quelques pas et que Calvignac la saluait :
— a Quelleest donc cette très jolie personne? » interrogea- 1- elle .
— a Une demoiselle Émery, » répondit Calvignac. «C'est la fille de ce vieux monsieur, un colonel retraité qui a une maison dans la colline. »
JI36 LAZâRINE
— « La Baderne et l'Oie blanche — fable, » dit Faverolles.
— « Il y a de ça, » fit Calvignac. « Us reçoivent quand même très gentiment. Mais on te cherche, Faverolles. »
C'était Hubault-Malmaison qui appelait son chauffeur, juste à Tinstant où Thérèse allait peutêtre apprendre quelques détails sur le roman qu'elle pressentait déjà entre son ancien mari et la délicieuse créature dont la fine silhouette avait soudain éveillé sa susceptibilité de femme. Il lui avait suffi d'observer, même de très loin, l'attitude des jeunes gens dans leur conversation de Tallée, et, déjà, un rien d'àcreté se mêlait à la subite et malsaine « envie » qui tout à l'heure avait mordu ses sens. De quel autre nom appeler cette dépravation imaginative qui lui donnait, après quatre ans de séparation, un appétit physique et moral de cet homme qu'elle avait jadis bafoué, outragé et méconnu? Peut-être, tant il entrait d'illogisme et d'incohérence dans un pareil désir, n'aurait-ce été qu'un passage, sans cette seconde impression, celle d'une autre influence de femme dans la vie de celui qu'elle avait connu servilement possédé par sa beauté? Quand elle avait écrit à Graffeteau, à peine rentrée, l'image de la séduisante et frémissante enfant n'avait pas été étrangère à la tentative de rapprochement dont cette lettre était le premier
geste. Le soir, quand, sa lettre jetée à la boite, elle avait dîné avec FaveroUes, le cynique personnage avait, sans s'en douter, exaspéré encore cette petite crise de curiosité, de sensualité morbide et de demi-jalousie, en lui disant :
— Hé bien ! tu as voulu voir ton ex-conjoint? Es-tu assez rosse ! Car enfin, s'il t'avait aperçue?. . Tu y comptais un peu, avoue-le?... Je ne t'en veux pas. C'est très femme, ces blagues-Ià. . . Mais ce que ça l'aurait embêté! Imagine-toi qu'il va se marier. Mais oui. Du moins, on m'a conté ça, là-bas. Et devine avec qui?... Avec cette petite Émery que tu as remarquée, l'oie blanche! Il faut croire que les femmes reniflent ces sortes de choses... Enfin, il parait qu'il en est amoureux fou et qu'il ne sort pas de la maison. C'est le ragot de tout le Mont des Oiseaux. Et veux- tu savoir quelque chose de plus force encore? Personne, tu m'entends, personne ne soupçonne qu'il a été marié une première fois et qu'il est divorcé! Tu penses que ce n'est pas moi qui le leur ai appris. Les paysans de FaveroUes prétendent qu'un homme qui se promène avec une peau de crapaud dans sa poche peut tout faire sans que l'on croie que c'est lui. Le crapaud de feu Graffeteau, » — c'était une de ses plaisanteries, — aest-il de taille, dans ce cas, hein? Mais j'arrive à la farce des farces. J'ai tiré les vers du nez à un de ces messieurs, un aveugle à qui j'ai dû servir
de guide. Hubault-Malmaison m'appelait pour ça. Comme je le tâtais sur le colonel Émery, celui-là m'a appris quelque chose qui me fait penser que le mariage pourrait bien n'avoir jamais lieu. Ces Émery sont des dévots fieffés ^ des piliers de sacristie. Il est vrai que Graffeteau, depuis la mort de son papa, doit avoir un gros sac... Maintenant, où est la vérité? J'ai tout de même pensé que ce potin t'amuserait... Avoue que c'est cocasse, l'existence... Mais tu n'as pas faim, que tu ne finis pas tes huîtres? Elles sont si fraîches ici, et on peut y aller, avec le vaccin antityphique... »
Comprend-on maintenant quelle réaction la réponse, reçue le matin du Mont des Oiseaux , avait provoquée chez Thérèse? Le caprice d'émotivité libertine s'était changé du coup en un accès de rageuse colère. Un désir de vengeance avait suivi, et le besoin, irrésistible pour une volonté impulsive, que cette vengeance fût immédiate. La rencontre avec Graffeteau, l'avant-veille, l'avait rendu de nouveau vivant et réel à cette femme avilie et orgueilleuse, avide de cœur et assoiffée de sensations. Ses anciennes rancunes, elles aussi, redevenaient vivantes sous l'outrage. A r « envie » voluptueuse et dépravée, une autre «envie» se substituait, haineuse, méchante, un appétit de nuire et de faire souffrir. Tout de suite, un plan s'était dessiné dans son esprit. Où
et comment joindre Graffetean? Il allait quitter sans doute Thôpital au premier jour, comme Galvignac. Parti, eUe était désarmée contre lui. Présent, que pouvait-elle? Mais le frapper dans cette jeune fille auprès de qui elle l'avait vu si troublé, mais rompre ce projet de mariage que lui avait rapporté FaveroUes. Le rompre? Était-ce autre chose qu'un racontar d'oisifs dans un petit cercle? Non. Elle se rappela le téte-à-téte des deux jeunes gens dans l'allée écartée du parc, leur émotion à tous deux, et aussi ce que ce même FaveroUes lui avait dit sur la dévotion des Émery et sur l'ignorance absolue où tout ce monde était du passé conjugal de Graffeteau.
Donc il nen avait pas parlé, . . Elle jeta un cri . Une intuition divinatrice lui révélait, sinon toute la tragédie cachée où elle allait jouer un rôle décisif, assez du moins pour qu'elle aperçût une chance d'atteindre celui dont elle avait porté le nom. Les femmes qui ont été passionnément et animalement aimées par un homme connaissent les faiblesses et les forces de son caractère, d'une connaissance de confesseur et de médecin. De là l'extraordinaire génie que déploient les filles à manœuvrer certains amants. Thérèse s'était dit : a Robert n'a pas changé. Il n'a pas parlé, parce qu'il aime cette petite et qu'il ne veut pas la perdre. Il la perdra. Je parlerai, moi... Â qui? Au père. Et sous quel prétexte?... Je trou-
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vcrai. La grande affaire, c'est que ces gens sachent... Et s'ils savent déjà? Et s'il n'y a pas de projet de mariage?... Hé bien! qu'est-ce que je risque? » Et elle était partie pour sa vilaine expédition sans plus de données, mais si sûre de sa souplesse et de son tact, prête à se modeler sur les personnes et les circonstances. Arrivée à la Maison Verte, l'absence du colonel l'avait vivement contrariée. Elle devait retrouver Fa verdies à Toulon, sur les cinq heures, dans la pâtisserie à la mode. Elle tenait d'autant moins à y manquer qu'il devait lui remettre une grosse somme d'argent dont elle avait besoin. Les débris de sa fortune, — elle avait tant mangé déjà! — consistaient surtout en titres autrichiens dont elle ne touchait plus les revenus. Il lui fallait donc ménager cet amant généreux. Elle l'avait deviné un peu jaloux, à la complaisance avec laquelle il lui avait raconté le mariage possible de Graffeteau. Pour être plus certaine que son excursion demeurerait secrète, elle tenait à être exacte au rendez-vous. Elle avait insisté auprès delà domestique à cause de cela, sans demander encore si MlleÉmery était à la maison, et voici que, s'étant retournée, elle se trouvait devant Lazarine. Un instant, la surprise l'immobilisa. Puis, sans réfléchir, sans calculer, mais aussi sans hésiter, impulsivement toujours, et en même temps avec ce génie féminin d'adaptation qui, à chaque mot,
mesure Teffet produit, elle commença, — et de quelle voix! — à causer avec sa victime. Le mot n'est que juste, tant elle éprouvait une mauvaise jouissance d'antipathie assouvie, elle, la dédaignée, à supplicier la préférée, — elle la déshonorée, à torturer son cœur pur, — elle, la déclassée, à prendre sur cette enfant irréprochable la revanche de tant d'humiliations subies et méritées .
— a Vous demandez mon père, madame?»
avait dit Lazarine. « Il est allé jusqu'à la gare, attendre ma sœur. Il sera ici dans trois quarts d'heure au plus tard, si le train est exact. »
— « Et s'il ne l'est pas? » répondit Thérèse. « En temps de guerre, c'est quotidien, et je dois être rentrée à Tamaris assez tôt. . . D'autre part, ce que j'ai à confier au colonel est si délicat, si intime!... Mais d'abord, mademoiselle, il faut que je vous dise qui je suis. Je suis madame Robert Graffeteau, la femme du capitaine. »
Lazarine éprouva une souffrance au cœur, aussi aiguë que si la cruelle visiteuse y eût enfoncé la pointe d'un couteau. Elle crut qu'elle tomberait. Elle eut le courage de se dominer. L'étrange regard qui pesait sur elle lui en rendit la force. Ses paupières se baissèrent une seconde sur ses yeux. Elle ne répondit rien, et Thérèse reprit :
— a Vous le voyez beaucoup, m'a-t-on dit? »
— M Pas plus que les autres officiers, ma-
dame, » fit Lazarine. Elle s'écoutait parler^ comme si elle eût été une autre personne. Elle continuait de souffrir affreusement, mais son effort nerveux, pour ne pas montrer son trouble, l'automatisait. — « Mon père, » continua-t-elle, a a tenu que notre maison fût ouverte à tous ces braves gens qui ont versé leur sang pour nous. »
— « Ah ! » dit Thérèse, « M. Émery est donc bien le grand cœur dont on m'avait parlé. Voyezvous, mademoiselle, j'ai tant besoin qu'il le soit! Mais vous ne pouvez pas me comprendre ...»
Elle parut hésiter. Elle méditait, ramassant sa pensée. La stoïque impassibilité de Lazarine ne l'abusait pas. Elle sentait, elle voyait le bouleversement. Elle était venue pour rompre un projet de mariage. Elle n'y songeait plus. La beauté de la jeune fille, l'amour dont ce trouble mal caché était l'aveu muet, Thérèse n'avait que cela devant elle, maintenant. Il fallait atteindre Graffeteau dans cet amour. Gomment? En dressant de lui, devant cette enfant, une image qui contredit, qui flétrit ce sentiment qu'il inspirait. Elle reprit, inventant, au fur et à mesure des paroles, une histoire, à demi vraie, à demi fausse, qu'elle mimait, qu'elle vivait pour ces quelques minutes :
— a Mais si, vous me comprendrez! Vous êtes femme... »
. Elle avait saisi les doigts de Lazarine qui, à ce
contact, se mit à trembler, et fit le geste de se retirer :
— a Non, mademoiselle, n'ayez pas peur. Ne me croyez pas folle. Je ne la suis pas. Je suis simplement très malheureuse. »
Elle fit quelques pas, comme si elle marchait, droit devant elle, dans un rêve. Elle se dirigeait vers une chaise de jardin, où elle se laissa tomber. Puis, comme accablée, elle cacha son visage dans ses mains :
— « Vous n'êtes pas bien, madame?... » fit Lazarine, déconcertée. « Voulez -vous entrer et vous reposer? »
Thérèse releva la tête.
— « Non, » dit-elle, « ce n'est pas le corps qui souffre. C'est... » Elle montra son cœur, puis, avec un de ces sourires de gratitude brisée auxquels un être jeune et naïf se laisse toujours prendre : — « Vous êtes bonne. Merci. » Et s'atlendrissant : — « Ce que je voulais dire à votre père, pourquoi ne vous le dirais-je pas, à vous? Pourquoi ne vous demanderais-je pas de plaider ma cause auprès de lui, d'obtenir qu'il fiasse une démarche qu'il peut faire auprès de mon mari, car, malgré le divorce, pour moi, M. Graffeteau est toujours mon mari... »
— « Malgré le divorce? » répéta Lazarine.
— « Comment? » dit Thérèse, et un étonnement interrogateur passait dans ses grands yeux. . .
« Il ne VOUS a pas dit qu'il était divorcé? »
— « Pourquoi nous Taurait-il dit? » répliqua Lazarine. a Nous nous connaissons très peu. »
— a Je croyais qu'il était Tami intime de votre père... C'est du moins ce que plusieurs personnes, qui s'intéressent un peu à moi, m'avaient rapporté. Voilà pourquoi je suis venue... Sinon, je ne me serais pas permis... Mais, s'ils ne sont pas plus liés que ça, monsieur votre père ne peut pas faire la démarche... »
— « Quelle démarche? » demanda la jeune fille. Ces deux révélations, assénées coup sur coup, la laissaient maintenant aussi haletante de curiosité que de douleur.
— « A quoi bon?... « répondit Thérèse. Elle regardait de nouveau Lazarine, avec cette même expression de reconnaissance émue. Puis, comme dans une reprise de suprême espoir : — o Tout de même, c'est encore une chance à courir, et je la courrai... » Après un silence, du ton de quelqu'un qui se débat contre des souvenirs trop pénibles : — « Par ce que je vous ai dit tout à l'heure, vous avez deviné que le divorce m'a été imposé. Je ne sais pas quelles sont vos idées religieuses, mais pour moi, il n'y a pas de divorce. Nos familles, à M. Graffeteau et à moi, pensaient autrement. Elles ont réglé les choses de cette façon. Je me suis laissé faire... Nous avions des torts tous les deux. J'ai été jalouse.
Mon mari était très flirt. Il y a des hommes coquets, comme il y a des femmes coquettes. Il aimait à plaire, à être ému, à ébaucher des idylles. Pour me venger, de mon côté, j'ai... Enfin, j'ai eu des torts, moi aussi, je vous répète. En présence des événements terribles d'aujourd'hui, comme ces petits griefs réciproques me paraissent des enfantillages! Ce qui reste, c'est que je n'ai jamais cessé d'aimer mon mari, que je Taime toujours, plus encore, depuis que j'ai su qu'il s'était conduit comme un héros. Il est seul au monde à présent. Moi, je n'ai plus personne. Alors, venue par hasard dans le Midi, quand j'ai appris qu'il était dans le voisinage, j'ai vu là une occasion unique, peut-être providentielle, d'un rapprochementquiferaitcesser ce malentendu...» Que ce récit avait fait mal à celle qui l'écoutait, debout, et sans qu'aucun signe trahît sa misère grandissante, sinon un pli plus serré de sa jolie bouche, un frémissement plus contracté de ses fines narines, un battement plus nerveux de ses longues et blanches paupières ! Avec quel art l'astucieuse créature avait choisi la calomnie la plus empoisonnée, celle qui navre le plus intimement un cœur qui aime ! « Il a joué avec moi comme avec les autres... » pensait Lazarine, et cependant une voix protestait en elle. Était-ce une coquetterie, cette timidité passionnée, dont elle avait vu celui qu'elle aimait saisi devant elle
si souvent? Une rouerie, ces silences, derrière lesquels elle devinait de violentes luttes intérieures? Et puis, que signifiait cette confidence sur des émotions si intimes, faite à une inconnue? Dans un sursaut de défiance, elle interrogea :
— « Mais pourquoi n'avez-vous pas écrit tout cela à M. Graffeteau? »
— « Je le lui ai écrit, » dit Thérèse, « Il ne m'a pas répondu. Il a dû être prévenu contre moi. Il y a des gens si méchants, si perfides. C'est alors qu'ayant su par un de ses camarades du Mont des Oiseaux quïl connaissait heaucoup M. le colonel Émery, et, par d'autres, l'autorité de celui-ci sur ce petit monde d'officiers, son caractère, j'ai eu cette idée d'implorer son appui, de lui demander cette charité : parler de moi à mon mari, obtenir que Robert me revoie. Si je pouvais m'expliquer avec lui une fois, vraiment! Ah! je suis sûre que j'aurais raison de ses rancunes!... Mais dans ces conditions, » — elle s'était levée, — a je n'ennuierai pas monsieur votre père d'une histoire bien triste, à laquelle il ne pourrait rien. Je m'étais trompée, en songeant à lui comme intermédiaire. Je chercherai autre chose. Voilà tout. Il me reste à m'excuser, mademoiselle, de vous avoir entretenue si longtemps de la personne peu intéressante que je suis et à vous remercier de m'avoir écoutée. Voulezvous me donner la main? «
Lazarine laissa prendre sa main, comme morte, cette fois.
- — a Adieu, madame, » dit-elle simplement, et elle demeura immobile, tandis que Tautre regag^nait sa voiture . Elle entendit la mise en marche du moteur, le roulement des roues sur le gravier de la route, le beuglement de la trompe. Ses genoux lui manquant, elle alla pour s'asseoir sur la chaise que Thérèse venait de quitter. Elle s'en releva avec horreur, et s'affala sur une autre. Elle y était encore, quand le landau qui ramenait le colonel et Mme Journiac franchit la grille du jardin.
Cette apparition rendit à Lazarine le sentiment exact de la réalité. Les menaces de son père contre Graffeteau lui revenaient à l'esprit. Qu'arriverait-il, si Élisa apprenait au colonel la visite de tout à l'heure, et que celui-ci l'interrogeât? Cette épreuve lui fut épargnée. Une autre l'attendait, que sa sœur lui annonça, en l'embrassant et lui disant tout bas à l'oreille :
— Aie du courage, ma chérie, et surtout ne le défends pas. »
Lazarine n'attendit pas longtemps le mot de cette énigme. Aussitôt dans la chambre de Madeleine, et les bagages apportés :
— " Laissez-nous, » dit le colonel aux deux servantes qui s'empressaient autour de la malle et du nécessaire de la voyageuse. » Mme Journiac vous sonnera. » Et, une fois obéi : — « J'ai rencontré le facteur en route, » continua-t-il, et tirant deux enveloppes de sa poche. ^ Il y avait une lettre pour toi, de ton frère Jacques. Je l'ai ouverte. Il va bien... Et cette autre lettre pour moi. Prends-en connaissance. »
— a Père! » supplia Mme Journiac.
— tt Tu connais mes idées, Madeleine. Je te les ai dites dans la voiture. Pas de ménagements envers les coquins. »
— « Mais elle? » fit la sœur aînée.
— « Elle? » reprit-il. « Plus tôt elle saura, plus tôt elle sera guérie. Lis donc. »
Il avait mis entre les doigts de son enfant une carte qui portait tracées bien peu de lignes, mais terribles, — et au bas se détachait, en caractères presque carrés, la signature de Brissonnet.
« Aux armées, ce samedi 15 avril 1916.
« Mon cher colonel,
a Un mot seulement pour vous donner le renseignement que vous me demandez. Le capitaine Robert Graffeteau est en effet le fils d'un de mes meilleurs
€Lmis, tnorl aujourd'hui, Tai beaucoup aimé Robert. J*ai cru, à une époque, devoir prendre sa défense contre son père, lors de sa rupture avec sa femme. Car il a été marié et il est divorcé. Qu'il vous l'ait caché, vous permet de juger son caractère. Pour moi, en dépit de sa bravoure, je suis décidé désormais à ne plus le connaître. Il le sait, et, s'il vous parle de moi, non seulement je vous autorise à lui montrer ma lettre, mais je vous le demande. C'est un caractère sans honneur , et que j'ai condamné pour toujours,
a En hâte. Le service me réclame. Ma main va bien. Ce billet vous le prouvera.
u A vous de cœur,
« Brissonnet. »
— « Tu vois, M dit le colonel à la jeune fille qui demeurait atterrée, a combien ont raison les vieux préjugés bourgeois qui veulent que les enfants se marient, à travers les parents et non par eux-mêmes. Tu m'aurais consulté, j'aurais écrit plus tôt au général, et la scène que tu sais n'aurait pas eu lieu. Quand j'y songe!... Mais non. Tu es assez punie... Je ne te fais pas l'injure de croire que tu penseras à ce monsieur désormais, autrement que pour le mépriser. Je connais Brissonnet. Le ton de sa réponse témoigne que
ce g^arçoQ n'en est pas à une indélicatesse près. . . Allons. Embrasse-moi. — Madeleine, je te la laisse. Je compte que tu me la ramèneras consolée. Là où il n'y a pas d'honneur, il n'y a pas d'amour. »
Le vieil homme, plus ému qu'il ne se permettait de l'être^ sortit sur cette déclaration, moderne et prosaïque écho du célèbre vers corné-r lien :
L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.
Et Rodrigue de répondre : « Ah ! que me ditesvous? n Émouvante protestation de la simple nature contre les inhumanités de l'orgueil! Ce cri de la chair et du sang, cri de l'âme aussi, blessée au plus vif de sa tendresse et de son espérance, Madeleine l'attendait. Au lieu de cela, un grand silence tomba entre les deux sœurs. Elles écoutaient le pas appuyé de leur père descendre les marches de l'escalier : Lazarine, accotée contre une antique armoire provençale, où jadis leur mère enfermait leurs jouets de petites filles,. — l'autre, Madeleine, assise. Elle ressemblait à Lazarine, mais elle était plus grande, les épaules plus larges, avec un beau profil sévère, le nez droit, la bouche tranquille et réfléchie. Elle. avait ôté son chapeau, et gardé le long manteau de voyage qui dissimulait sa grossesse avancée. De ses yeux bruns, cernés d'un cercle pâle dans son
visage fatigué, elle regardait sa cadette, dont la silhouette se détachait sur le fond sombre du panneau, plus mince et plus blanche. Gomme elle aurait voulu la prendre dans ses bras, la bercer sur ses genoux! Elle n'osait pas. Elle la voyait si vibrante et si roidie, toute pâle, avec un tel orage dans ses yeux, mais pas une larme.
Cette tension muette effrayait la sœur aînée, plus que n'auraient fait des sanglots. Elle les avait redoutés. Maintenant, ils l'eussent rassurée.
— a Lazarine, » finit-elle par demander, presque timidement, a le mal est donc si profond? »
— « Si profond, » répondit la jeune fille, «que même à toi, je ne peux pas en parler, et que je te demande de ne pas m'en parler. 11 y a des mots qui font trop mal à prononcer, trop mal à entendre. Je ne veux pas que tu me dises de lui ce que je suis bien obligée de m'en dire. » Et s'exaltant : — « Ce papier. . . » Elle montrait la lettre de Brissonnet, restée sur la table... « Ote-le, Madeleine. Cache-le, que je ne le voie plus. Il me brûle les yeux et le cœur. »
Mme Journiac obéit à cette supplication passionnée. Elle tremblait de voir la malheureuse enfent devenir folle de douleur, là, devant elle. Et, caressante :
— a J'avais bien dit à notre père qu'il fallait te préparer, ne pas te montrer cette lettre, du moins ainsi. »
— « Elle ne m'a rien appris, » fit Lazarine.
Elle se roidissait de nouveau, et, redevenue maîtresse de ses nerfs : « Je savais son divorce. » Et, devant Tétonnement de sa sœur ainée : u Oui, depuis une heure, par sa femme. »
— « Par sa femme? » répéta Madeleine. « Tu Tas vue? Elle est venue ici?»
— ce Elle a demandé papa. Elle voulait le prier d'intervenir pour elle auprès de... » Elle hésita. Courageuse, elle prononça le nom. a Auprès de M. Graffeteau... »
— « Et c'est à toi qu'elle a fait cette confidence? »
— « Oui, n dit Lazarine, « et le plus dur, ce n'a pas été d'apprendre qu'il m'avait caché son divorce. C'a été... » Frissonnante, elle s'arrêta. Elle ne voulut pas répéter l'autre confidence, celle qui lui avait du coup désenchanté ses plus chers souvenirs, en lui révélant qu'elle n'était qu'un épisode, pareil aux autres, dans l'existence d'un roué sentimental. Hélas! elle continuait de l'aimer, en croyant à cette calomnie! — o Tu vois, « continua-t-elle, « on ne peut pas parler. Oh ! oui ! Ça fait trop mal. Mais Père a raison, c'est fini. Pour que ce soit fini vraiment, il faut se taire. Il faut être Mlle J. C. P. » Hélas encore! La pauvre a Mademoiselle Je crie pas » souriait, avec des lèvres frémissantes de désespoir, à ce rappel de leur heureuse petite enfance. — a C'est
fait, » acheva-t-elle en pressant ses deux mains sur ses yeux. « On n'a pas pour rien du bon sang de soldat dans les veines... Je vais t'aider à déballer tes affaires. Combien de jours restes-tu? »
— a Jusqu'à samedi. Je ne veux pas laisser mes beaux-parents seuls la journée de Pâques. Mais je t'ai sentie malheureuse, et alors... »
— a Alors tu es venue m'aider, en étant là.
Merci, et merci de m'avoir comprise. »
Elles s'étreignirent. Puis elles commencèrent en effet de déballer et de ranger, sans plus faire allusion à Tunique objet de leurs pensées. Madeleine Journiac était une personne très attentive, qui, dans les plus sincères émotions, gardait toujours un fond de lucidité froide. Elle se rendait compte qu'en ce moment chaque parole, sur cette âme si atteinte, froisserait, blesserait. Ce soir, demain, après-demain, un regard, un souvenir, une impression adouciraient, fondraient ce douloureux dessèchement. D'autre part, elle demeurait consternée, à l'idée des vilenies qu'avait frôlées l'innocente fille. Que signifiaient ces mots du général Brissonnet : a Un caractère sans honneur? » Que signifiait surtout l'extraordinaire démarche, osée par la femme divorcée de Robert Graffeteau, les intimes secrets de sa vie racontés ainsi à une étrangère?... Non, ce n'était pas là un simple hasard. Cette femme était venue pour connaître Lazarine, pour lui navrer le cœur.
Savait-elle donc que son ancien mari et la jeune fille s'aimaient? Avertie par qui? Par Graffeteau lui-même? Était-ce possible? Par la rumeur publique? L'audacieuse et insensée conversation du jour de la remise des croix, au Mont des Oiseaux, avait-elle été remarquée, observée, commentée? La divorcée s'en tiendrait-elle à cette unique tentative? Ces questions tourmentaient tellement la prudente sœur ainée qu'elle prit sur elle, dès qu'elle fut seule, d'écrire elle-même au général Brissonnet, pour obtenir sur Mme Robert Graffeteau quelques renseignements supplémentaires. Elle eût beaucoup voulu que cette demande émanât du colonel, mais de quelle façon lui apprendre cette visite dont se taisait Lazarine, sans provoquer une de ces conversations que la pauvre enfant l'avait conjurée de lui épargner?
— « Si le général répond, »> se disait-elle, « et que cette femme ne reparaisse pas, j'en serai quitte pour garder par devers moi ces renseignements. Dieu veuille qu'elle ne reparaisse pas! Que lui a-t-elle dit qu'elle ne peut pas supporter de me redire? Je le saurai, quand son cœur s'ouvrira. Car il s'ouvrira. »
Elle se trompait. Elle en eut une première preuve, le lendemain au matin, quand Lazarine monta dans sa chambre, lui souhaiter le bonjour. Sa tendre sollicitude d'atnée compatissante se heurta de nouveau à ce masque impénétrable de
la peine qui va, qui vient, qui exécute tous les gestes de la vie quotidienne, qui en remplit tous les devoirs, — et c'est une agonie qui marche.
— «Je t'ai préparé ton chocolat moi-même, »
dit la courageuse enfant à sa sœur. « Là-bas, au mas, tu n'en bois jamais de si bien battu, avoue-le. »
Elle avait ces mots de popote familiale à la bouche, et, dans ses prunelles, brûlées d'insomnie, la même sauvagerie muette, ce nolime tangère du mal qui saigne.
- — « Je suis trop, gâtée... » fit Madeleine en posant, sur son lit, le plateau qu'elle prit des mains de sa sœur. Elle les sentit brûlantes de fièvre nerveuse. Comment passer outre à l'imploration de silence qui se dégageait de tout cet être malade? Elle entra dans la convention, en plaisantant sur sa propre grossesse : — « J'espère que tu seras plus raisonnable avec ta nièce, et que tu ne la pourriras pas? »
— o Tu veux dire avec mon neveu, » repartit Lazarine. Et toujours souriante, du même sourire : a Comment va-t-il? »>
— a Elle n'est pas très sage. Elle donne à sa mère trop de coups de pied... »
Ce ton mi-badin, mi-sérieux, avait quelque chose de si factice, de si péniblement voulu que Madeleine Journiac faillit regretter d'être venue. Mais le baiser de Lazarine, en la quittant, lui fit
chaud au cœur, par la reconnaissance émue dont il vibrait. Et puis, dès ce premier matin, elle comprit qu'elle allait être infiniment secourable à une autre personne, leur père, « rien qu'en étant là, » comme avait dit sa sœur. Celle-ci et le colonel, — on Ta déjà marqué, — se ressemblaient profondément par certains traits de leur nature morale. Lui aussi, était de ceux qui se taisent quand ils souffrent. Cette histoire Graffeteau le crucifiait, et quand il revit Madeleine, il ne lui en ouvrit pas la bouche. Il ne l'interrogea pas sur sa conversation avec Lazarine, et ce fut ainsi toute cette journée. Pour lui, la lettre de Brissonnet avait clos l'incident. Il n'en parlerait plus. Mais le pli amer de ses joues, mais le froncement de ses sourcils noirs sous le bourrelet rouge de sa longue cicatrice, mais son irritabilité démentaient ce silence. A de certains moments, il regardait sa fille aînée avec une tendresse complaisante qui en disait long sur la douleur que lui représentait l'autre. Sans cesse il évoquait, comme Lazarine au chevet du lit de la future mère, l'image de l'enfent à naître. Il formait des projets, pour l'avenir de ce petit-fils ou de cette petite-fille. Visiblement, il se fuyait, et il fuyait la violente rancune qu'il éprouvait contre Graffeteau, rancune prête à l'outrage, et dont il donna ce mardi même, — Mme Journiac était arrivée le lundi, — un indice très menaçant. Vers la fin
de Taprès-midi, comme ils étaient, lui et ses deux filles, réunis autour de la table à thé, la servante annonça le lieutenant Duchatel. Madeleine regarda sa sœur, pour lui conseiller : « Ne le recevons point. » Lazarine était déjà sur le pas de la porte qui disait :
— « Je vais le chercher pour te l'amener. Tu verras quel touchant et admirable garçon. »
Un instant après, elle rentrait, conduisant Tofficier infirme. Le colonel n'était pas intervenu. Il se tenait, sa tasse de thé à la main, debout contre la cheminée où brûlaient de noueux morceaux d'olivier. Le mistral commençait de souffler, et il faisait froid. Il accueillit le visiteur avec une gêne que l'aveugle perçut sans doute, car sa conversation, d'ordinaire si vive, si spontanée, se faisait lente^ hésitante, gauche, jusqu'à un moment où le fidèle ami, — sa présence à la Maison Verte avait-elle un autre objet? — prononça cette phrase :
— a Vous savez que le capitaine Graffeteau a été condamné au repos par le docteur Mauriel. Il passe ses journées étendu. Il veut à tout prix repartir. Il est si brave!... »
II n'avait pas achevé qu'Émery quittait la pièce sans un mot. On put l'entendre qui, dans le jardin, sifflait ses bassets et interpellait un ouvrier. Il ne reparut qu'un quart d'heure plus tard, sans excuser cette brusque sortie, si contraire à ses
habitudes de courtoisie. Il s'en expliqua le lendemain, devant Madeleine et Lazarine, mais pour leur raconter une autre manifestation de son humeur^ plus significative encore. Les conséquences devaient en être plus graves que le déconcertement de ses deux filles et du pauvre Duchatel :
— « Vous avez vu que je n'ai pas pu supporter, hier, d'entendre même nommer le capitaine Graffeteau? Hé bien! aujourd'hui, je l'ai rencontré. Il n'est pas plus malade que vous et que moi, puisqu'il sort. Il joue la comédie devant ce bon Duchatel, c'est logique. Il remontait de Vertaubanne vers le Mont des Oiseaux. Moi, j'arrivais en sens inverse, de San Salvadour. Â vingt pas, il m'a reconnu. Il s'est arrêté. J'ai cru qu'il rebrousserait chemin. Il a continué. Nous nous sommes croisés. Il m'a salué. Je l'ai regardé bien en face, et je ne lui ai pas rendu son salut. Il est devenu très rouge, et il a passé. Ce que ça soulage, d'exécuter un malhonnête homme! Âh! s'il n'y avait pas son uniforme et sa croix ! »
Ce fut au tour de Lazarine de sortir de la chambre.
— a Pourquoi lui avez- vous dit cela, papa? » fit Madeleine.
— a Pour l'éprouver, » répondit le colonel.
« La plaie saigne encore. Mais elle est brave. Un
jour elle me remerciera de l'avoir vengée. »
Gomme pour justifier cette prédiction, quel* ques minutes plus tard, la jeune fille revenait, tenant à la main un bouquet de g^rosses roses rouges, qu*elle tendit à son père en lui disant :
— a Elles m'ont paru si belles que je vous les ai cueillies, papa. J'étais allée pour envoyer Pietro à Consolation, savoir si, demain Jefudi- Saint, ils auront un Tombeau, Nous irons là, Madeleine, pour que tu n'aies pas à te fatiguer. Hyères est trop loin pour toi, même en voiture. »
Ah! ce sourire, ce tremblement plutôt de la bouche qui voudrait crier, cette douceur brisée de la voix qui va gémir et qui se dompte, ce regard des yeux qui pleurent en dedans, si Ton peut dire, comme la sœur plus âgée les connaissait maintenant, ces stigmates du martyre muet de sa jeune sœur! Cet affront infligé à celui qu'elle aimait toujours, — et par qui ! — c'était, pour Lazarine, le comble de sa misère. « Ne vat-elle pas me parler, cette fois? » se demanda Madeleine. Puis, restées en tête à tête, quand son espérance d'une effusion eut échoué contre la même farouche obstination de silence : a Demain, » songea-t-elle, « quand nous irons au 7\>mbeauy peut-être elle s'attendrira. » Elle savait combien l'émotion religieuse était puissante sur ce cœur. Mais lorsqu'elles montèrent à Notre^ Dame de Consolation, puis qu'elles en redescen-
dirent, vingt-quatre heures après, par ce clair après-midi de Jeudi-Saint, la parole désirée ne fut pas prononcée, celle qui eût provoqué les larmes communes, permis les mots consolateurs. Rien que cette rigidité toujours, douce et fermée, qu'un événement très inattendu, quoique inévitable, allait vaincre, allaitbriser, — amené, Madeleine se Test souvent reproché depuis, par la préférence qu'elle donna, sans trop de raison, à un chemin de retour plutôt qu'à un autre.
— « Prenons par le petit bois, » dit-elle à un carrefour; « c'est plus long, mais je me sens forte et nous aurons moins de mistral . »
Elles s'engagèrent donc dans un massif d'épicéas, de chênes-liège et d'arbousiers, entre lesquels serpentait un sentier tout feutré d'aiguilles séchées, tout jonché de pommes de pin. Des genêts et des chèvrefeuilles sauvages y foisonnaient, y fleurissaient de toutes parts. La fureur du vent épargnait ce bois, comme magiquement préservé dans l'angle de sa colline. Â peine si les branches des cimes étaient remuées sur les plus grands arbres. Les deux sœurs allaient, se laissant bercer, Lazarine malgré sa douleur, Madeleine malgré son inquiétude, par cette immense rumeur déchaînée autour de cette paix. Subitement un homme surgit de derrière un rocher. C'était Robert Graffeteau. Il les avait suivies, à distance, en se dissimulant et sans oser
les aborder sur la grand'route. Puis, les voyant engagées dans cette coursière, la tentation s'était faite trop forte. Pour les devancer, il avait foncé à travers le maquis. Les ronces et les débris de feuillage attachés à son uniforme en témoignaient. Elles s'arrêtèrent, et lui :
— o Madame » , implora-t-il en s'adressant à Mme Journiac, o je vous en prie, accordez-moi de causer quelques instants avec votre sœur. »
Madeleine regarda Lazarine, dont le visage , sous Tombre du grand chapeau de promenade , s'était encore décoloré :
— a Je crois, monsieur, qu'elle préférera n'avoir pas à vous parler, » dit-elle.
— a Laisse, Madeleine, » fit Lazarine, intervenant. « Qu'avez-vous à me dire, capitaine Graffeteau ? Comment ne m'avez-vous pas épargné de vous revoir? »
— « Parce que j'ai rencontré M. Émery, » répondit Graffeteau. « J'ai compris qu'il me méprisait, que vous me méprisiez aussi, et cela, je ne peux pas l'accepter. J'ai voulu m'expliquer, et d'abord vous demander pardon... »
— a Et de quoi?» reprit Lazarine. «Je me suis trompée. Je ne vous en accuse pas. Quant à des explications, vous n'avez pas à m'en donner.
Vous n'étiez pas tenu à me raconter votre vie. Peut-être étiez-voustenu à ne pas m'infliger cette rencontre-ci. Après les paroles que je vous ai
dites, elle m'est trop douloureuse. Passez donc votre chemin et laissez-nous. »
— «Hé bien! non! » protesta-t-il, et, montrant Madeleine : « Devant madame, je peux vous dire ce que je ne vous ai jamais dit, made«moiselle, ce que je ne vous dirais jamais si elle n'était pas là, que je vous aime, que je vous ai aimée du premier jour où je vous ai vue. . . »
— « Je ne vous laisserai pas continuer, monsieur Graffeteau » , interrompit Madeleine, qui s'avança entre sa sœur et le jeune homme, o Ayez pitié de cette enfant. »
Lazarine s'était assise sur une pierre. Elle se releva, et, de sa main tremblante écartant la protectrice, elle dit :
— « Si c'est vrai, monsieur, alors oui, vous êtes bien coupable. Vous n'aviez pas le droit de m'aimer, puisque vous n'étiez pas libre. Vous deviez partir, vous en aller. Vous ne deviez pas me conduire où vous m'avez conduite. »
— a Alors, vous savez mon mariage, mon divorce? Le général Brissonnet l'a écrit à votre père? J'en étais sûr. Mais a-t-il écrit aussi combien j'ai été malheureux? S'il vous a parlé de mon triste passé, je n'ai pas peur de son témoignage. »
— « Ne l'invoquez pas, monsieur, » interrompit Madeleine. « Il a été terrible. L'attitude de notre père vous l'a prouvé. »
— Laisse, Madeleine, » fit de nouveau Lazariue, et à Graffeteau : — « Ce n'est pas le général Brissonnet qui m'a appris, à moi, que vous étiez marié. J'ai vu votre femme. Oui, je l'ai vue. »
— «Elle est venue chez vous? » s'écriait-il.
u Elle a osé? »
— « Elle a su que mon père était votre ami, — et c'est bien vrai qu'il l'était, et comment! Vous aviez refusé de la recevoir. Est-ce exact? »
— « C'est exact. Mais vous a-t-elle dit pourquoi ? »
— « Parce que l'on vous a prévenu contre elle. »
— « Elle a dit cela? »
— « Oui, et bien d'autres choses. . . Elles m'ont été si pénibles à entendre que je préférerais ne pas les répéter. Elles me font trop sentir ce que j'ai été pour vous. »
— « Ce que vous avez été pour moi? » interrogea Graffeteau. « Je ne comprends pas. »
— « C'est bien simple pourtant, » dit Lazarine. o Vous avez joué avec moi, comme vous avez joué avec tant d'autres. »
— « Avec tant d'autres? » répéta-t-il. « La conversation que vous avez eue avec cette femme vous a fait croire cela, de moi? Elle m'a représenté à vous comme... » — il hésita : — «comme un séducteur? »
— « Non, mais comme un homme qui court après les émotions, sans s'inquiéter des suites que ses caprices peuvent avoir pour d'autres* Elle m'a dit ses jalousies. »
— « Ses jalousies? »
— a Oui, et ses torts aussi, ses coquetteries pour vous ramener, le heurt de vos caractères^ votre divorce. »
— a Et vous l'avez crue ? »
— «Je l'ai crue. »
a Alors, » demanda-t-il après un silence^
« vous pensez que j'ai joué avec vous? »
— « Vous pouvez me donner la preuve du contraire. »
— « Comment? » fit-il.
La jeune fille avait baissé ses paupières, re-* pliée sur elle-même et ramassant son énerg^ie :
— u En vous conduisant comme un honnête homme, » répondit-elle. Puis, le regardant avec des yeux où passait une flamme : — « Si vous avez eu un vrai sentiment pour moi, vous devez tenir à ce que je ne garde pas, de nos relations, un souvenir trop amer. Je ne le garderai pas, si je peux penser qu'à cause de moi vous êtes rentrédans une route que vous n'auriez jamais dû quitter. »
— a Je ne rêve pas, » dit Graffeteau après un autre silence, a Vous voudriez que je reprenne cette femme? »
— - « Votre femme, « rectifia Lazarine, « car elle Test toujours. Elle le sait bien, elle, et que deux êtres, unis devant Dieu, ne peuvent pas être séparéspar les hommes. »
— « Écoutez, mademoiselle, » répondit Graffeteau d'une voix où passait maintenant, non plus la surprise affolée de tout à Fheure, mais une volonté ferme et forte, « il m'est impossible de discuter avec vous l'effroyable mensonge dont je suis la victime. Ce serait salir votre pensée. Ce serait manquer au respect que je vous ai toujours témoigné, vous devez bien le reconnaître, au culte que je vous ai voué. Ce que cette femme peut dire de moi, à d'autres, m'est indifférent. Je vous le répète : j'ai été très coupable envers vous, mais pas comme cela. Non, pas comme cela. Je n'ai pas joué avec votre cœur, ni avec celui de personne au monde. Je ne suis pas de ces hommes. Naturellement, après que j'ai manqué de franchise, à un tel degré, dans mes rapports avec vous tous, vous ne croirez pas à ma parole. Je pars dans quatre jours. D'ici quarante-huit heures, j'aurai trouvé le moyen que cette femme vienne elle-même démentir sa calomnie. Alors il faudra bien que vous me rendiez un peu de justice. Adieu, mademoiselle. Adieu, madame. »
Il disparut dans le bois de pins. Quand il fut seul, il regarda sa montre :
— a J'arriverai à l'Almanarre pour le train. Je
serai à Toulon à quatre heures, et à Tamaris à cinq. »
Et il se mit à courir, tandis qu'à la place où venait d'avoir lieu cette explication, grosse de tragiques conséquences, les deux sœurs reprenaient leur marche. Lazarine était si bouleversée que Madeleine dut lui prêter Tappui de son bras.
— « Je Fai bien regardé, » finit par dire la sœur ainée, a pendant qu'il te parlait. Je ne suis pas suspecte de complaisance à son égard. J'ai eu la sensation que cette fois, il ne rusait pas. D'ailleurs, nous saurons bientôt la vérité sur cette femme. J'ai écrit à Brissonnet pour avoir des détails plus précis sur les motifs du divorce. Si elle t'a menti là-dessus, elle t'a menti sur le reste. »
— « Ah ! si l'on pouvait me le prouver, » dit Lazarine, « m'ôter cette angoisse du cœur, que tout mon bonheur n'a été qu'un mensonge! »
— oTu l'aimes donc toujours? » osa demander Madeleine.
Le cœur malade s'ouvrait enfin.
— « Toujours, » dit Lazarine si tristement, si gravement aussi, o et pour toujours! »
Gomme il l'espérait, Robert Graffeteau arriva juste à temps pour monter dans le train de Tou-
Ion, à la petite station de TAlmanarre. Une fois à Toulon, il trouverait bien le moyen de gag^ner aussitôt Tamaris, qui n'est qu'à une dizaine de kilomètres. Qu'y ferait-il? Gela, il ne le savait pas. Il savait seulement qu'il agirait. Étouffant, depuis des heures et des heures, d'émotions contenues, se débattant sans confident, sans témoin, dans le tumulte d'une pensée emprisonnée en elle-même, la seule idée de l'action, quelle qu'elle fût, le soulageait déjà, le délivrait. Le petit train local roulait le long du golfe bleu de Giens, associé pour le malheureux à de si ravissants, à de si poignants souvenirs, et il se représentait la redoutable femme vers laquelle son wagon l'emportait. Gomme elle le haïssait, pour avoir osé cette incroyable démarche, cette visfite à la jeune fille qu'il aimait, et cette calomnie! Il n'en connaissait ni les termes, ni l'étendue. Lazarine lui en avait dit assez pour qu'il saisit bien deux choses : l'une, que son image avait été déformée, souillée, défigurée dans ce naïf et noble esprit; l'autre, que la jeune fille ne l'en aimait pas moins passionnément. Cette double évidence remuait en lui des sentiments bien contradictoires. Quelle preuve de tendresse, de quoi lui exalter toute l'àme : se sentir aimé malgré les fautes, les manques, les vices, les mensonges, malgré tout! Mais aussi la triste dégradation : s'être vu admiré, compris dans ce que l'on avait de
168 LAZARIME
meilleur, par celle que Ton aime, et se retrouver avili, Sétri, devant ce même cœur, toujours fidèle dans le mépris et le pardon, au lieu de Têtre dans {^enthousiasme et dans la joie! Pour Graffeteau, une particularité rendait plus amère cette déchéance. Il s'en rendait compte : Thérèse avait eu le cruel génie d'inventer contre lui une calomnie ressemblante. Raison de plus pour n'en rien laisser subsister. Mais comment? L'ouvrière seule pouvait détruire son œuvre. Il fallait que Thérèse lui écrivît, à lui, une lettre, qu'il pût montrer, où elle confessât qu'elle avait menti et sur leur mariage, et sur leur divorce, et sur le reste. Par quel procédé obtenir cette rétractation? A une autre, Robert aurait pu dire : « Je suis trop malheureux. Vous n'avez pas voulu cela. Je vous avais blessée. Vous avez cédé à un mouvement de vengeance. Vous êtes allée trop loin. Revenez à vous-même. Soyez généreuse. Réparez. » Oui, à une autre, mais à cette femme-ci? Quand la fierté du jeune homme ne se serait pas cabrée là contre, sa raison suffisait. Thérèse avait précisément voulu cela. D'avance il l'entendait : « Vous souffrez? Tant mieux. » Non, elle n'avait pas agi inconsciemment. Graffeteau retrouvait son épouvante d'autrefois devant les profondeurs ténébreuses de ce caractère, d'où jaillissait contre lui, après des années, une telle énergie de méchanceté. Quel était son motif cependant?
Qu'attendait-elle de lui, qui l'avait déçue jusqu'à la fureur? Les phrases de la lettre, reçue après la cérémonie du Mont des Oiseaux, lui revenaient à la mémoire. Cette lettre avait donc été sincère? Était-ce possible, et que sa briïtale réponse eût rejeté cette âme repentante à ses plus mauvais instincts? Cette supposition lui fit hausser les épaules. Vivant comme Thérèse vivait, cette lettre mentait. Elle l'avait écrite par perversité, de même qu'elle avait parlé à Lazarine par perversité. Elle connaissait donc le sentiment de Graffeteau pour la jeune fille? C'était là, pour lui, le mystère des mystères, la douleur des douleurs : cette créature associée à ses plus impurs souvenirs, posant son regard sur son plus cher, son plus intime, son plus chaste secret! Cette seule idée le blessait au sangf. Il en aurait crié. Une férocité s'éveillait en lui. Thérèse lui apparaissait comme une malfaisante bête, irréductible, sinon par la force, et qu'il ne dompterait qu'en lui faisant peur. Il se répétait : « Lui faire peur ! Lui faire peur ! » Mais comment encore? En la menaçant dans son amant? Graffeteau se vit accomplissant, divorcé, : — quelle ironie! — le geste punisseur devant lequel, marié, il avait reculé, cherchant ce FaveroUes, l'insultant, le provoquant. Quelle absurdité scandaleuse qu'un pareil duel, au fort de la guerre! Savait-il seulement si Thérèse tenait à cet homme? Non. C'est à elle qu'il fallait faire
110 hAZAMNE
peur, à elle seule, et dans sa personne, dans sa chair. Une autre vision surgit : Thérèse épouvantée, et lui, devant elle, une arme à la main, comme pour la tuer, si elle n'écrivait pas la lettre réparatrioe. a Je deviens fou, » se dit-il, a c'est de Targent que je dois lui offrir! » Il se rappela les termes dont s'était servi Brissonnet pour parler d'elle et de Faverolles : o Une femme déclassée qui l'a aux trois quarts ruiné. » — a Elle est donc besogneuse, » conclut-iL Rien d'étonnant. Elle avait dû demeurer après le divorce la gâcheuse qu'elle était dans leur ménage, — et pourquoi aurait-elle changé? — ne conaptant pas, incapable de se refuser un caprice, toujours endettée, bouchant sans cesse, comme dit le peuple, un trou par l'autre. D'un geste instinctif, Graffeteau prit son portefeuille. 11 s'y trouvait plusieurs formules de chèques, en blanc. Le train arrivait en gare de Toulon. Il quitta son angle de compartiment, presque apaisé par cette décision.
— o Donnant, donnant. Ce qu'elle voudra contre la lettre. Elle ne peut pas refuser ce marché. Elle y a trop d'intérêt. C'est une affaire à régler tout de suite. Le plus court est de louer un auto qui me conduise à Tamaris et me ramène au Mont des Oiseaux, Demain, Mlle Émery aura la lettre. Je n'aurai qu'à l'envoyer à sa sœur. »
Vite, il se mit à la recherche d'un garage, le long des rues de la grande ville inconnue. Jamais,
depuis ces trois mois, il n^avait eu la curiosité de la visiter, immobilisé par sa passion dans le petit coin de monde où vivait, où respirait Lazarine. Ses camarades, un peu trompés par les apparences, s'étaient plaints devant lui, à maintes reprises, que Texistence d'avant la guerre y continuât, trop facile, trop amusée. Une foule grouillante et loquace remplissait en effet les places et les boulevards. Quoique le mistral fit claquer les toiles des tentes et soulevât la poussière par épais tourbillons, les tables des cafés envahissaient les trottoirs, entourées de consommateurs qui discutaient le journal de Taprès-midi, en sirotant Tapéritif. Quantité de femmes poudrées, fardées, court vêtues à la dernière mode, circulaient, parmi les marins et les soldats, devant les magasins déjà éclatants de lumière, quoiqu'un reste de jour tombât du ciel, d'un bleu vif, entièrement nettoyé de ses nuages. La vitalité méridionale éclatait partout, tapageuse mais bien inoffensive. Au Mont des Oiseaux, dans cette oasis de convalescents, peuplée de blessés en uniforme, l'officier n'avait pas cessé de se sentir très près du front. Qu'il en était loin ici ! A tout autre moment, il s'en fût indigné. De quel droit, quand lui-même, dans l'épouvantable épreuve publique, ne pensait qu'au drame intime et personnel de son amour? De cela aussi, il éprouvait, sinon un remords, du moins une gêne, et sa rancune
n2 LAZARINE
s'avivait contre la femme, cause volontaire d'un épisode nouveau et violent. Heureusement il serait court.
— « Un automobile, mon capitaine? » lui dit le patron du garage, qu'il avait fini par découvrir. « Té! j'en ai des vingtaines et des bonnes marques! » Il montrait du geste, dans son hangar, cinq malheureux taquots, dévernis, les pneus rapiécés, les roues désassemblées. — tt Mais pas un chauffeur, pas un. Ils me les ont
tous pris pour cette saleté de guerre ! Et ils veulent que le commerce marche!... Les deux qui me restent sont en course. . . Vous conduire moimême? Impossible. D'abord, je n'ai personne pour garder la boîte, et puis, voyez ma main... Je me la suis abîmée l'autre jour, mais là, sérieusement, w — 11 montrait une grosse patte tuméfiée, dont les doigts bougeaient à peine, et, rieur : — « C'est presque une blessure de guerre. — C'est en conduisant un amiral. Ainsi!... Mais revenez dans une heure et demie, deux heures. Un de mes hommes sera certainement rentré, et s'il veut marcher...? Car aujourd'hui, avec les ouvriers, quelle misère! Ah! il est grand temps que ça finisse ! . . . Et le prix de l'essence! ...»
— « Une heure et demie? » interrompit Graffeteau. « C'est que je suis pressé. » Puis une idée lui traversant l'esprit. « On peut téléphoner à Tamaris? »
— « Gomment donc, mon capitaine? Moi, depuis cette année, je n'ai plus le téléphone. J'ai dû arrêter les frais. Mais vous avez le bureau de poste, à deux pas. Tenez : la troisième rue à droite, en tournant le cours. »
Le contretemps de ce retard avait subitement rappelé au forcené les données positives de la démarche qu'il méditait. Dans la frénésie de son élan, il n'avait même pas réfléchi que Thérèse pouvait être absente de Tamaris ou ne pas s'y trouver seule. Il allait être 6xé sur ce point. Quand, entré dans la cabine téléphonique, il eut obtenu la communication avec VEden^Hôtel et appris que Mme Âiidière était là, il se préparait à poser le récepteur. L'employé de l'hôtel, préposé à ce service, lui ayant dit : « Je vais prévenir Madame, • il resta. Deux minutes encore, et une voix, qu'il connaissait trop bien, lui parlait, toujours identique, profonde et douce, susurrante et caressante. « Son pire mensonge, » pensait-il, tandis que ces mots, en euxmêmes bien insignifiants, résonnaient sur la tablette :
— u Qui me demande ? »
— ft Moii) , osa-t-il répondre, sans se nommer, et, fermement, il répéta, a Moi. M'avez-vous reconnu? »
— a Oui, 9 répondit la voix après un silence. • D'où me téléphonez- vous? «
— De Toulon. J'ai besoin de vous voir aujourd'hui. J'ai à vous parler. "
— « C'est étonnant, • — dit la voix, et, avec une ironie soulignée, elle lui articula une des phrases de sa lettre d'insulte : — •■ Je croyais que toute démarche pour me rapprocher de vous serait inutile. »
— a Ne plaisantez pas, « riposta-t-il, «je vous répète que j'ai besoin de vous voir, et je vous verrai. »
— « Soit, n dit la voix après un nouveau silence. ■ Je vais justement diner à Toulon avec M. de Faverolles. Je me trouverai sur la place d'Armes à six heures et demie. ■
Bien de plus. Ces quelques répliques suffisaient pour donner au jeune homme la sensation qu'un événement énorme venait d'avoir lieu.
Cette toute prochaine entrevue avec son ancienne Femme, qui tout à l'heure lui paraissait indispensable et si simple, l'inquiétait maintenant. La facilité singulière qu'elle avait mise à lui accorder ce rendez-vous, après un outrage vivement ', — sinon, pourquoi le rappel de son illet? — le déconcertait, l'étonnait. 11 idait compte : l'tmpérative injonction de t je vous verrai » lancé comme un défi, t pour rien dans ce consentement. C'était, rt de Thérèse, un geste, non pas de sou- , mais d'offensive. Que d'indices qu'elle
pensait à lui depuis quelque temps, qu^elle le visait! Il les reprenait, les uns après les autres, pour la centième fois : Tétrange lettre à laquelle il n'avait pas cru, elle supposait pourtant une sincérité, le désir de lui faire impression; — Textraordinaire démarche auprès de Lazarine Émery, comment l'expliquer autrement que par la vengeance? Et cette démarche supposait aussi une inquisition préalable, un tournement de chasseur autour de sa proie! Une explication s'imposa soudain à Robert. 11 se rappela un des plus hideux secrets de leur intimité conjugale, la sensuelle ardeur des baisers de sa femme, les jours mêmes où il l'avait le plus soupçonnée de l'avoir trahi. Cette pensée lui fit horreur, qu'il pût être l'objet d'un désir de cette sorte, simplement parce qu'elle vivait, elle, avec un autre homme, et que lui, il aimait ailleurs. Il était sorti du bureau de poste à ce moment, et se trouvait de nouveau dans la rue. Il aperçut son visage dans la glace d'un magasin, et il demeura étonné de sa propre pâleur. Cette première reprise de contact l'avait, du coup, rejeté dans cette atmosphère d'impressions délétères où Thérèse l'avait maintenu si longtemps par la servitude des sens. Qu'il avait eu raison de la comparer à une bête malfaisante! Et comme il passait devant la devanture d'un armurier, il ne put se retenir de s*arrêter. Ses yeux se caressèrent aux reflets
bleuâtres des canons de fusils et de pistolets. Ces outils de mort lui procuraient un rafraîchissement, rien qu'à les regarder. Ils lui représentaient la bataille, la vie risquée noblement, le rachat des bassesses dont il venait, après tant d'années, de respirera nouveau l'affreux relent. Des souvenirs, plus récents que celui des souillures de son ménage, se réveillaient, un surtout, celui de l'exécution qu'il avait faite d'un officier allemand. Il l'avait vu, après un combat, blessé et gisant à terre, braquer son revolver sur le chirurgien qui s'inclinait pour le panser. Graffeteau avait abattu cet homme d'une balle comme un mauvais chien. Par quelle association d'idées entra-t-il dans cette boutique et marchanda-t-il un revolver pareil à celui qui avait servi à cette besogne de justicier? Il n'aurait su l'expliquer, ni pourquoi il reposa l'arme sur le comptoir au lieu de l'acheter, en disant : — « Je verrai si je me décide. » L'image de Lazarine venait de lui apparaître et d'exorciser la tentation, imprécise, informulée, presque inconsciente. Pourtant si une terrible idée n'avait pas, l'éclair d'une seconde, traversé son esprit, aurait-il songé de Qouveau à la jeune fille avec tant de ferveur^ tout en reprenant dans la rue sa course d'attente? Il n'était plus l'homme qui se souvient d'avoir tué, il était l'hôte enchanté de la paisible Maison Verte, le convalescent de corps et d'âme
qui s'était senti renaître là aux émotions douces et hautes.
— « Que fait-elle en ce moment? » se demandait-il. « Que pense-t-elle? »
Il la voyait dans le petit salon, sous les lampes, penchée sur la tahle, poinçonnant les feuilles de papier qui serviraient plus tard aux lectures de l'aveugle Duchatel. Le père, Tennemi maintenant et le juge, suivait sur une carte le détail du « communiqué » . La sœur^ Mme Journiac, travaillait à quelque ouvrage. Dans le regard de celle-là, Graffeteau avait cru surprendre, au cours de leur rencontre, un étonnement, une pitié. Il se répéta :
— a C'est à elle que je ferai tenir la lettre que j'arracherai à Thérèse. » «
Cette évocation lui avait rendu de la force, comme si, même à distance, un rayonnement émanait de la délicate et pure enfant. Il se redressa dans une énergie d'espérance. L'entretien avec Thérèse allait être immédiat. Tant mieux. Tant mieux encore qu'il eût lieu sur une place, où ils seraient contraints, par la seule présence du public, d'être plus maîtres d'eux-mêmes. Restait la matérialité de la lettre à écrire. Graffeteau ne voulait partir de Toulon qu'en l'emportant. Le salon du premier hôtel venu suffirait. 11 avait demandé le chemin de la place d'Armes. Et, la gagnant, il considérait les façades au passage. D'avance, il fixa son choix, afin d'éviter toute
hésitation au terme de cet entretien qui allait enfin avoir lieu, car au fronton de cet hôtel qu'il avait ainsi préféré, le cadran lumineux d'une grande horloge marquait six heures et vingt-cinq minutes. Il hâta le pas et déboucha sur la place, juste à propos pour voir s'arrêter, à Tangle de la rue Pastoureau, un automobile de maître, astiqué, vernissé, avec le miroitement de ses lanternes électriques sur ses cuivres, et mené par un chauffeur chaudement engoncé dans sa fourrure. Une femme en descendit qui donna un ordre. C'était Thérèse. Elle resta un instant à surveiller la voiture qui démarrait et tournait. Graffeteau se tenait à quelque distance, en pleine lumière. Elle «larcha droit sur lui, qui la regardait venir, souple, grande et mince dans un long manteau de loutre dont la nuance lustrée et sombre donnait un éclat plus vif à son teint. Elle n'avait pas oublié cette fois de s'arranger, et le rose provocant des joues, le rouge humide des lèvres, le noir estompé des paupières, le reflet des cheveux passés au henné sous un béguin de velours brun, en faisaient une apparition par trop conforme à tout ce qu'il savait de son existence. Quatre années de vice avaient imprimé leurs stigmates sur ce masque, toujours aussi beau dans sa fatigue, plus beau peut-être, car il s'était encore affiné en se creusant, surtout autour du nez et de la bouche, mais c'était une beauté de prostituée.
LA TBA6ÉDIE 119
Soit qu'elle voulût paraître indifférente, soit pour se donner une contenance, Thérèse arrivait à ce rendez- vous, fixé par elle à celui dont elle avait porté le nom, en tenant dans ses bras son chien pékinois. Cette espèce de bibelot vivant, au mufle écrasé, à figure de monstre de potiche, poussa un grognement du fond de sa longue toison couleur de bronze, quand Graffeteau s'approcha .
— « Tôti, soyez sage, » fit Thérèse en s'adres-* sant au joli animal, et, le posant à terre sans lâcher sa laisse, elle répondit par une inclinaison de tète au salut du jeune homme. Et, avec autant de calme que si elle eût quitté Robert la veille et que rien ne se fût jamais passé entre eux, elle dit : — « Il ne faut pas lui en vouloir. 11 est fier. Il se rappelle qu'il est un petit prince asiatique. »
L'effronterie de cet abord, visiblement destiné à irriter Graffeteau en le bafouant, eut au contraire pour résultat de le raffermir dans son sang-froid. Le sursaut, que lui avait causé la voix de cette femme, écoutée dans le téléphone» ne se renouvela pas. Tout à l'heure, cette voix, c'était le passé, avec ses égarements mais ses ivresses, avec ses remords mais ses émotions, ses folies de sensualité trouble et profonde. La femme qu'il avait devant lui, c'était le présent, avec ses mépris, ses dégoûts. Décidément, elle ne pou-
vait plus le faire souffrir qu'à travers une autre.
— « Vous avez deviné ce dont je désire vous- ' entretenir, madame?» commença-t-il.
— « Mais oui, Robert, » répliqua-t-elle en le regardant, en Tenveloppant de ses grands yeux violets. Ils marchaient côte à côte, sous les platanes ététés qui bordent cette place. A travers le& longues branches à peine feuillues et que le vent secouait à les briser, les étoiles commençaient de s'allumer, toutes pâles sur un fond de ciel sombrement bleu. Thérèse continuait : — o Comme je vous sais un très galant homme, j'ai supposé que vous regrettiez votre réponse à ma lettre et que vous vouliez me le dire. »
— a Et vous n'avez pas pensé à certaine visite que vous avez faite près du Mont des Oiseaux, et à la manière dont vous y avez parlé de moi ? »
— « Ah! » fit-elle, « c'était pour ça? J'aurais dû m'en douter. Vous l'aimez donc bien, cette jeune fille? »»
Il la regardait à son tour. Elle put lire dans ses prunelles noires une froide et dure résolution » celle d'un homme qui ne se laissera pas détourner d'un but très précis auquel il va droit, en coupant court à toute discussion d'à côté. Il hésita pourtant. Il avait ce cri sur les lèvres : o Je vous défends de parler d'elle. » Mais, brusquement :
— o Oui, je l'aime, et c'est pour cela que je ne veux pas qu'elle garde de moi l'opinion que vous lui en avez donnée. »
— a Et c'est pour cela que j'ai voulu, moi, la lui donner, » dit-elle.
Il la regarda de nouveau, et âprement :
— o Vous devez cependant le comprendre :
si je suis ici, c'est que je suis décidé à tout. »
— a A quoi, par exemple? » interrogea-t-elle, « et pour obtenir quoi? »
— tt C'est très simple : que vous m'écriviez une lettre où vous me disiez qu'en parlant de moi à Mlle Émery, vous avez cédé à un mouvement de rancune et de colère, que vous le regrettez, qu'il est faux que notre divorce ait eu pour cause mes torts à moi, faux que je vous aie rendue jalouse. Vous avez calomnié mon caractère. Vous vous rétracterez nettement, formellement sans équivoque. »
— « Rien que cela? » ricana-t-elle.
— a Rien que cela en effet, » répéta-t-il.
« Vous me devez cette réparation. Elle vous parait dure. Je suis disposé, pour vous l'adoucir^ à de grands sacrifices. »
— a Ce qui veut dire? » demanda-t-elle;
— a Qu'il s'agît d'un marché,» répondit-il, «et que vous en fixerez vous-même les conditions. »
— a C'est encore pis que votre lettre, »> ditelle. « Alors vous m'offrez de l'argent pour... »
— « Oui, M fit-il, u et la chose peut être réglée en dix minutes. Nous n'avons qu'à entrer dans un salon d'hôtel quelconque. Vous écrivez la lettre, — je signe le chèque, et nous sommes quittes. »
Ils marchèrent, sans se parler, pendant quelques instants. Il crut, comme elle allait du côté de la rue, qu'elle acceptait sa brutale proposition. Il continuait d'étudier ce beau visage qu'il avait tant aimé et dont l'expression audacieuse devenait sinistre.
— « Hé bien ! » dit enfin Thérèse, et lorsqu'ils furent sortis deTombre de la place, «je vais vous étonner. J'accepte d'écrire cette lettre. Vous m'avez demandé de fixer moi-même mes conditions. Les voici. Je ne veux pas de votre argent. C'est une explication avec vous que je veux, mais à mon moment, et complète. Je vous attendrai, ce soir, à Tamaris, à dix heures, devant la grille du parc de ÏEden^Hôtel. Vous ne pouvez pas vous tromper. C'est à l'angle des deux routes en venant de la Seyne. Il y a de grandes lettres d'or éclairées à l'électricité. Si vous venez, vous aurez la lettre. Si vous ne venez pas, rien au monde, — vous m'entendez et vous me connaissez, — rien au monde ne me ferait l'écrire... Allons, Tôti, laissez-vous prendre gentiment. . . »
Elle s'était baissée et soulevait le petit chien dans ses bras. Avant que Graffeteau eût répondu, elle l'avait quitté. Elle était loin, marchant, d'un
pied rapide, au milieu de la rue, mêlée à un flot de passants si nombreux qu'il n'aurait pu Taborder et la retenir malgré elle, sans risquer un scandale.
C'est bien sur cette protection de la £oule que comptait Tadroite créature. Elle coupait court à toute reprise d'un entretien où elle avait senti aussitôt son impuissance à dominer son interlocuteur. Ces quelques répliques, rapides comme une première passe d'épées entre deux duellistes, Tavaient décidée. Elle s'en allait. Elle rompait, mais pour reprendre la lutte, quelques heures plus tard et dans des conditions plus sûres. Un instinct aussi infaillible que celui du terrain chez un bretteur, lui avait fait, là, sur place, deviner deux choses : la première, qu'à cette minute un nouvel amour protégeait Graffeteau comme un talisman; la seconde, qu'en donnant au jeune homme ce nouveau rendez-vous à dix heures de la nuit et dans son hôtel, elle provoquerait chez lui un débat de conscience. Il se demanderait s'il irait, s'il n'irait pas. Cette délibération, qui tournerait autour d'elle, réveillerait ses souvenirs de leur vie commune, les raviverait. Il viendrait,
pour avoir cette lettre justiBcative à laquelle il tenait passionnément, elle Tarait vu, et décidé à Tobtenir par la violence. Ce serait à elle, alors, de rapprocher, de Tenvelopper, de le charmer. Là-bas, à Tamaris, il ne serait plus Tirréductible adversaire de tout à l'heure. Il y arriverait, travaillé à son insu par les imagées du passé. Sa discussion avec lui-même l'aurait replongé dans les profondeurs de sa mémoire sensuelle. Il s'y serait troublé, malgré lui. A elle alors d'achever cette œuvre de reprise, dans ce tête-à-tête, où elle aurait, pour complices, la solitude, la nuit, l'occasion, la jeunesse de Robert, — pour armes, sa beauté, sa ruse, et son propre désir. Car ce désir dépravé, ce malsain appétit d'une aventure amoureuse avec l'ancien mari, n'avait fait que grandir, depuis ces cinq jours, exaspéré encore par la rancune, surexcité par les obstacles : la dure réponse de Graffeteau, son amour pour une jeune fille, sa colère contre la démarche qu'elle avait osée auprès de cette enfant. . . A chacune de ces contrariétés, la plaie s'était comme approfondie dans cette sensibilité malade, comme creusée. Il n'y avait pas que de la rouerie dans la préméditation de ce rendez-vous tentateur. Il y avait aussi l'irritation d'un amour-propre piqué au vif, et celle, plus coupable, d'une fantaisie féminine, à laquelle le souvenir du passé conjugal n'était pas non plus étranger. Ce détour de
cette sensibilité corrompue risquerait d'être inintelligible si Ton n'indiquait le triste dessous^ patholog^ique d'une ardeur dont la contagion avait, dans des jours de faiblesse, ensorcelé Graffeteau? L'anomalie dont il s'étonnait, à se la rap« peler après des années, avait réellement existé. L'idée de l'humiliation qu'un partage à demi conscient infligeait à son mari avait représenté un attrait pervers, osons le mot, sadique, pour cette femme, prédisposée à tous les déséquilibres. L'opium et ses délires ne l'avaient pas normalisée. En revoyant Robert si noblement changé, alors qu'elle se savait elle-même si dégradée, la tentation l'avait saisie de retrouver, pour quelques jours, pour quelques heures peut-être, les sensations d'autrefois, et plus pimentées, par cette différence même de leur niveau moral. Bouleverser ce héros et cet amoureux, le reprendre, lui faire oublier, renier, sacrifier et son honneur et sa passion, abuser de lui en l'avilissant, quelle victoire! Tandis qu'elle allait à son autre rendezvous, non sans regarder du coin de l'œil si Graffeteau ne la suivait pas, cette perspective la réchauffait, l'intéressait, l'amusait. Que de fols, depuis les dernières semaines, elle avait longé ces mêmes trottoirs, pour rejoindre Faverolles au même endroit! Et alors c'était une lassitude, un écœurement, une nausée de son existence, si terne, si morne dans son apparente fantaisie ! A
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cette minute, elle marchait, alerte, frémissante et légère : m Oui, » se répétait-elle tout bas, a Robert viendra. Il ne peut pas ne pas venir... Et, s'il ne vient pas?... v Elle se formulait bien ce doute en ces termes. Elle ne l'admettait pas vraiment. L'intensité de son caprice était déjà trop forte. Une autre objection surgissait dans sa pensée : Mais si Guy veut me garder ou me reconduire?
Bah ! je m'arrangerai pour rentrer aussitôt après le diner, et seule... »
Cette difficulté, par-dessus le reste, achevait de fouetter ses nerfs déjà si vibrants. Cette excitation animait son teint, souvent trop pâle sous le fard, ses yeux souvent trop fixes. Un demisourire d'espérance et de défi relevait le pli amer de sa bouche. Cette vitalité de sa physionomie lui seyait délicieusement. Elle le sentait, avec cet instinct de jolie femme qui n'a pas besoin du xniroir. Elle en eut une preuve immédiate, quand elle entra dans la pâtisserie devant laquelle stationnait son automobile et où l'attendait Faverolles. La patronne, debout sur le seuil, la salua de cette exclamation :
— « Ah! madame Alidière, vous êtes belle toujours, mais ce soir!... En vous regardant venir, je me disais : Il n'y en a pas deux comme elle à Toulon, ni ailleurs... »
Cette grossière flatterie, d'une Méridionale avisée, à une cliente qui ne chipotait jamais sur
les additions, ne pouvait pourtant pas déplaire à Thérèse. C'était comme un gage de son triomphe dans Tassant qu'elle se préparait à livrer. Il fallait d'abord libérer sa soirée. La même patronne le lui rappela en ajoutant :
— tt C'est l'ami de Madame qui sera content de voir Madame arriver. Il est dans la salle du fond, à sa table habituelle, avec un officier. Il s'inquiétait de Madame. Il l'a déjà demandée deux fois. »
— « Mais je ne suis pas en retard. . . » dit Thérèse. C'était vrai, et elle eut aussitôt l'explication des impatiences de son « ami » . — L'argot galant de nos jours a de ces pruderies qu'un Rousseau qualifierait de «viles décences» . — La pâtisserie, où le chauffeur militaire, embusqué à Toulon, et sa maîtresse, installée à Tamaris, tenaient volontiers leurs assises, se composait de deux vastes salles. Une sur la rue, encombrée d'un large comptoir, servait à la vente des gâteaux et des confiseries. L'autre, au fond, justifiait le Fti;e o'clock Tea de la devanture. Les murs revêtus de stucs, les énormes glaces peintes de feuillages et de fleurs, les tables à dessus de verre, les chaises de style Louis XYI, le festonnage contourné des tulipes qui versaient Télectricité, toute cette décoration, battant neuf, attestait un effort pour réaliser le type d'un élégant salon de thé parisien. L'endroit, en ce moment, regorgeait de
monde. Partout des uniformes, ici d'aspirants et de lieutenants de vaisseau, d'un bleu presque noir, là d'officiers de terre en bleu horizon. Partout aussi des femmes, la plupart ultra-parées, et un brouhaha de conversations, autour des tasses de thé, des bols de chocolat, des verres de porto et des coupes de boissons g^lacées. Ici et là une tête bandée, une manche vide et repliée contre l'épaule, une main posée sur une béquille, rappelaient la guerre et sa tragédie. Cette alacrité bruyante, dans cette atmosphère de fumée de tabac, d'alcool et de poudre de riz, faisait, avec ces douleurs si voisines, un de ces contrastes dont les moralistes se sont attristés de tout temps ; carde tels phénomènes se rencontrent, d'un bout à l'autre de l'histoire. Peut-être tiennent-ils à quelque grande loi de distribution des forces morales des peuples? Une certaine détente de vie légère et frivole, à côté de l'effort héroïque, serait alors la condition de l'endurance prolongée dains les calamités publiques. Il y a tout de même une limite à cette gaieté de ceux de l'arrière, et, visiblement, Guy de FaveroUes l'avait par trop dépassée. Thérèse ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'elle s'en rendit compte : il était dans cet état de stimulation bavarde que les amateurs du chandoo appellent entre eux la a pointe d'opium » . Il causait et riait haut, gesticulait, bougeait, avec cet air d'optimisme et de contentement qui suit les
trois OU quatre premières pipes chez un fumeur initié. En face de lui, se tenait un lieutenant, dé-* coré de la croix de guerre. Thérèse reconnut cet Henri Galvignac qui lui avait été présenté, l'autre samedi, au Mont des Oiseaux. FaveroUes l'avait renseignée sur la moralité privée de ce garçon, célèbre dans Téquipe des jeunes viveurs par la louche aventure de son mariage. Il avait enlevé, puis épousé la fille du premier lit du richissime Moreau-Janville, en commençant par être T amant de la belle-mère. La guerre venue, il s'était battu très bravement. Il avait été blessé. Il repartait et il allait se battre aussi bravement, sans que cette bravoure parût avoir rien changé à son caractère d'arriviste et de jouisseur. C'est que pour tirer un enseignement de ses propres souffrances, de ses propres efforts, il faut les comprendre comme des épreuves, et non comme des accidents. Mais l'épreuve suppose Quelquun qui nous éprouve, un sens de la vie et de la mort, du mystère en nous et autour de nous. Autant de formules si vides pour un de ces païens de la fête parisienne, comme était celui-là! En ce moment, le rusé personnage fumait une cigarette en observant FaveroUes occupé à transformer sa légère griserie en une véritable ivresse, à coups de cock-tatls. Trois soucoupes vides disaient le chiffre. Le toxicomane était en train de déguster le troisième. L'autre, lui, en était à son premier, qu'il n'avait
entamé qu'à peine. Thérèse le vit qui se retournait pour interpeller le garçon. Elle l'entendit qui criait : — « Un autre manhcatan pour M. de FaveroUes. » Pourquoi cette insistance? Elle le comprit au coup d'œil que lui lança Galvignac, quand elle s'approcha, et aux premières phrases échangées :
— a Est-il gentil, ce brave Henri! » disait FaveroUes, et la bienveillance de sa demi-ébriété lui riait, par tous les plis de son visage précocement fripé. « Il sort du Mont des Oiseaux ce matin. Sa femme Tattend à Paris, et il me donne vingt-quatre heures. »
— « C'est à moi que je les donne, » répondait Calvignac. « Je ne me serais pas consolé, madame, d'avoir quitté le Midi sans vous avoir revue. »
— «Et enjôleur avec cela, l'animall » s'écria l'autre. « Méfie-toi, Thérèse, dans le Paradis terrestre, il s'appelait le serpent... Pour commencer, » continua-t-il, «nous d.inons ensemible. J'ai retenu notre petit salon dans notre restaurant. J'ai demandé le dîner pour sept heures et quart, tapants. Nous devons faire dodo de bonne heure. Mon colonel a la fichue idée de partir en inspection à trois heures de nuit, en auto et avec Bibi!... J'ai eu beau lui insinuer que je ne suis pas matinal. Il m'a traité de fricoteur. J'ai senti qu'il ne fallait pas insister. Il n'aurait qu'à me
casser aux gages, et où m'enverrait-on?... Tu arrives juste à temps, tu vois. »
— a A temps en effet, » dit Thérèse, « pour vous empêcher de vous griser, quand vous devez conduire un automobile, et la nuit encore! »
— « Vous? » répondit FaveroUes. « Te voilà fâchée contre moi. » Et montrant son compagnon : « Prends-t'en à lui, pour être juste. Je te le dénonce. C'est lui qui m'a commandé ce quatrième apéritif, que ce brave Marius m'apporte. Ce sera le dernier. . . »
Le regard dont Galvignac plombait 1' « amie » de son camarade était assez clair. Entre libertins des deux sexes, ce langage-là vaut celui des paroles. Ces prunelles aiguës et questionneuses du roué disaient nettement à Thérèse : « Pour qui suis-je ici? A cause de qui ai-je voulu le griser? » Dans une autre occurrence, la femme dépravée se serait sans doute amusée de cette audacieuse turlupinade, digne de l'ancien répertoire : se débarrasser de l'amant, par ce brutal et sûr procédé, pour avoir le champ libre auprès de la maîtresse, et l'invitera une de ces aventures sans lendemain comme la divorcée en avait déjà connu quelquesunes. Ce sont les offres les plus affriolantes pour une blasée et une désoccupée; mais, si elle se trouve à l'état de passion, les plus insultantes, et sous l'influence des événements des derniers jours Thérèse était, pour le temps que durerait
8a crise, montée à Tétat de passion. Le frémissement d'une révolte contre la dég^radation de son amant et contre la félonie de Tautre, passa dans son accent, et, désignant, d'un geste de la tête, le garçon qui apparaissait à l'autre extrémité de la salle, avec uii plateau chargé de consommations, elle dit à FaveroUes :
— « Vous ne le prendrez pas, ce dernier apéritif. Je ne le permettrai pas... »
— « Nous verrons bien, » répliqua FaveroUes dans un grand rire, o Mais je te revaudrai ça, ma petite, et quand tu voudras fumer ta quinzième pipe... »
— « Comment, madame, » fit Calvignac, « vous aussi vous pratiquez la drogue? Il faudra
que vous m'initiiez. »
— « Oui, je fume l'opium, » répliqua Thérèse durement, « mais chez moi. Je ne me donne pas en spectacle, ni moi, ni les gens qui m'entourent. Je le ferais que je ne porte pas l'uniforme, et vraiment on doit mieux se tenir, quand on n'est pas au front, et que l'on a l'honneur d'être habillé comme ceux qui se font tuer. M
— ft Ce n'est toujours pas pour toi, Henri, qu'elle dit ça, » fit FaveroUes en touchant de sa main la croix de guerre de Calvignac.
— « Je vous assure, madame, » reprit celui-ci, toujours gouailleur, « que ceux qui se font tuer
ne pensent pas à en vouloir aux autres de s'amuser un peu ...»
Le garçon arrivait, à la seconde même où le jeune homme prononçait cette phrase. Il n'y avait plus sur le plateau que le cock-tail, prétexte avoué d'une discussion que Thérèse allait brusquement faire tourner en querelle. La liberté de son rendez-vous serait assurée ainsi. Mais elle ne calculait plus. Elle était trop énervée. D'un geste rapide, elle s'empara du verre, qu'emplissait le breuvage toxique, agrémenté du chalumeau de paille destiné à la lente dégustation.
— « Garçon, » dit simplement FaveroUes, a apportez-m'en un autre. Madame veut boire celui-ci... Tu l'as pris? » continua-t-il en s'adressant à sa maîtresse. « Tu vas le boire... »
L'ivresse le gagnait, et déjà l'euphorie bienveillante de la pointe d'opium avait cédé la place à l'irascibilité alcoolique. Il avait saisi d'une main le bras gauche de Thérèse, et de l'autre le poignet droit, celui de la main qui tenait le verre. Il essaya de hausser ce verre malgré la résistance, jusqu'à ce qu'il Fût à la hauteur des lèvres. Galvignac regardait avec un sourire, et sans s'en mêler, cette lutte qui lui paraissait un jeu d'amants mal élevés. Tout d'un coup, il vit avec stupeur Thérèse lâcher le verre qui tomba sur la table, et s'y brisa en les éclaboussant tous les trois. Puis comme FaveroUes, surpris, desserrait
son étreinte, elle le frappa au visage avec une violence qui lui arracha un cri de douleur. Calvignac se dressa, pour arrêter une scène dont Téclat faisait déjà se retourner toutes les têtes. 11 voulut prendre à son tour le bras de la jeune femme. Elle se dégagea en lui donnant un soufflet, à lui aussi, non moins retentissa&t, et avant qu'il eût eu le temps de se remettre de cette fantastique agression, Timpulsive était sortie de la salle, entre les assistants qui s'écartaient d'instinct devant sa fureur. Elle avait traversé la pâtisserie, et elle sautait dans son automobile en criant à son chauffeur :
— « Emile, à Tamaris, et si Monsieur vous appelle, n'arrêtez pas... »
Cette incroyable algarade avait duré quelques instants à peine. Plus tard, et dans la catastrophe qui suivit, elle devait servir de prétexte au médecin pour porter sur son auteur le diagnostic de folie. Thérèse avait simplement cédé à un accès d'irrésistible colère. Chez elle, comme chez son complice, l'opium avait déjà profondément désaccordé, — on l'a trop vu, — la machine nerveuse. La tentative de contrainte physique, toute bénigne fût-elle, exercée par FaveroUes d'abord, puis par Calvignac, avait suffi à déclencher un geste si contraire à son éducation, alors que d'habitude elle affectait en
public des manières plutôt surveillées. Les dé-* classées sont volontiers ainsi, et c^est le signe de la souffrance continuelle que leur infligée la rupture avec leur caste native. Maintenant encore, dans la voiture qui remportait à toute vitesse, sur la route de la Seyne, cette colère continuait. L'abjecte ivresse, dans une salle publique, de rhomme avec qui elle vivait, la goujaterie de son attitude quand il avait voulu la forcer de boire, l'évidente intention de Calvignac et le mépris qu'un tel projet supposait, autant de symboles de l'ignominie de sa vie. Ce double soufflet, d'abord à l'un, puis à l'autre, réellement Thérèse l'avait donné à cette vie. Et elle allait, regardant, par la vitre de l'automobile, fuir le paysage, cette longue banlieue de Toulon, peuplée de petites maisonnettes de plaisance, tapies entre des cyprès. Le mistral, de plus en plus violent, secouait la souple épaisseur de ces feuillages, détachés en noir sur un ciel éclatant de lune et d'étoiles. La rafale était par moments si forte que la lourde limousine en vibrait tout entière. Elle s'arrêtait presque d'avancer. Ce vent, dont c'est le caractère singulier qu'il est senti là même où il ne souffle pas, tant il dessèche l'air, glaçait l'intérieur de l'automobile. Ce froid crispant achevait d'exaspérer les nerfs de Thérèse. Voici que le dégoût de son existence l'envahissait toute, ne laissant place qu'à des
pensées d'aigreur et de rancune. Elle songeait à Robert maintenant, et de nouveau son caprice passionné se changeait en haine, comme à l'heure où elle avait reçu Tinjurieuse réponse à sa lettre et couru à la Maison Verte, en proie à la frénésie de la vengeance. Tout au fond de son cœur, elle ne lui avait jamais pardonné d'avoir obéi à son père et de l'avoir renvoyée. De là datait la déchéance sociale dont l'équipée de la pâtisserie n'était qu'un grotesque épisode. Qui en rendaitelle responsable? Graffeteau! Et, l'associant soudain à Guy de FaveroUes dans un suprême sursaut d'aversion, elle se souvint de sa perfide conversation avec Lazarine ; et féroce :
— « II voudrait que je me rétracte? Je n'en ai pas dit assez ! . . . »
Un très petit incident de route changea brusquement le cours de ses idées. Un peu après la Seyne, et comme il obliquait dans la direction de Tamaris, le chauffeur donna un coup de volant trop fort, dans le virage, pour éviter un défoncement de terrain. Un cahot s'ensuivit et la limousine faillit verser. Elle continua san& autre encombre. Mais Thérèse fut jetée assez rudement contre la paroi, et son petit chien Tôti roula de ses genoux. Comme elle le ramassait^ en lui caressant son pelage fauve, le gentil animal lui lécha la main. Il se pelotonnait douillettement contre elle, dans un mouvement de sécu-
rîté retrouvée, et elle, lui parlant comme s'il pouvait la comprendre :
— «Tu m'aimes, toi, » dit-elle. « Ah! il n'y A de vraiment bon au monde que les bêtes ! . . . »
Ces humbles rappels à l'humble réalité présente agissent, dans les grands bouillonnements intérieurs, à la façon de la goutte d'eau froide qui brise le jet de vapeur. — « Allez plus doucement, Emile ! » cria-t-elle dans le porte-voix, et elle ne quitta plus des yeux le ruban grisâtre de route que les phares électriques éclairaient à quelques mètres jusque dans ses moindres cailloux. Cette occupation précise apaisa peu à peu le tumulte de sa pensée. Lorsque le moteur s'arrêta devant le perron de V Eden-Hôtel, la voyageuse avait retrouvé son calme.
— « On ne m'a pas appelée au téléphone? »
demanda-t-elle, à peine descendue de voiture. Le sens pratique des intérêts matériels, qui s'associe étrangement chez les femmes galantes à l'imprudence des fantaisies et à l'illogisme de la conduite, se réveillait en elle. Déjà elle appréhendait les conséquences de la scène avec FaveroUes. Jusqu'ici, leurs querelles d'amants détraqués par la drogue s'étaient bornées à des discussions, suivies de bouderies. Pour la première fois, ils en étaient arrivés aux voies de fait. Ils? Non. Mais elle. FaveroUes, comme tant de gentilshommes dégradés, gardait, dans son
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abjection, des ressauts inattendus de fierté. Cette claque, reçue devant témoins, pouvait le décider à une rupture, qui comporterait pour elle de pénibles embarras financiers, malaisés à résoudre en temps de guerre. L'offre d'argent, formulée si nettement par Graffeteau, traversa son esprit. Thérèse secoua sa tête :
— « Non. Non. Non. Pas de lui, pas de lui.
D'ailleurs, viendra-t-il? »
Cette question allait faire point fixe dans cette sensibilité' désordonnée, dont la ligne directrice restait, à travers tant d'incohérences et de complexités, la poursuite, toujours à demi déçue, de la sensation. Elle avait passé dans son appartement, choisi par elle au rez-de-chaussée, pour être de plain-pied avec le jardin, qui dévalait jusqu'à la mer. Elle avait là deux grandes pièces : le salon-vérandah, transformé en une fumerie d'opium, et une vaste chambre à coucher, déjà préparée pour la nuit, par sa q^mériste, que ce retour hâtif avait sans doute dérangée dans quelque projet de sortie. La chemise de fine batiste, ornée de dentelles et de rubans légers, attendait
LA TRAGÉDIE 19i)
sur le lii ouvert. Les draps brodés au chiffre de la jeune femme et emportés avec elle, dans ses bagages, disaient le raffinement de son luxe intime, comme aussi ses mules de satin doublées de cygne, et le déploiement, sur la table à toilette, des objets en vermeil du nécessaire. Elle avait commandé son dîner dans son salon et dit à sa femme de chambre : a Je me sens un peu fatiguée. Vous allez me coiffer pour la nuit. » Assise devant cette table, dont le haut miroir à trois pans reflétait les moindres aspects de ce gynécée, paré de fleurs, alangui de parfums, elle considéra longuement son visage d'une joliesse encore si jeune, ses cheveux dont les masses souples ondulaient sous Técaille du peigne, le galbe de ses bras blancs, cette beauté lascive dont elle avait^vu jadis son mari s'enivrer jusqu'à l'avilissement. « Oui, viendra-t-il? » se demandait-elle, et, pour l'interroger en imagination, elle l'évoquait sur cette place de Toulon, à la seconde où elle l'avait quiff^ en lui jetant les mots du rendez-vous : « A dix heures. » Qu'il était beau, lui aussi, à cette minute, avec cette mâle dureté dans les yeux! Cette évocation lui redonnait le frémissement de la rencontre au Mont des Oiseaux, Elle revenait à son projet pervers : sur ce masque grave et fervent d'officier, faire passer l'ancien égarement, quelle promesse d'une volupté si bien associée à sa rancune ! Le
séduire, le faire retomber dans ses bras et aussi bas qu'elle, c'était s'assouvir tout ensemble et le déshonorer à ses propres yeux. C'était se venger et de lui qui se mépriserait, et de Faverolles qu'elle bafouerait, et d'une autre personne encore, de cette jeune fille dont elle avait déjà déchiré le cœur avec une joie si cruelle lofs de leur entrevue. Tant pis! Pourquoi l'avait-elle rencontrée en travers de son chemin?... Mais viendrait-il? A cette heure, et s'il venait, certainement il était en route. Elle écoutait, autour de l'immense hôtel, gronder le mistral, sauvagement mêlé à la rumeur des lames, toute proche ; et répondant, sans la soupçonner, à la question que sa maîtresse se posait, la femme de chambre insinuait :
— « C'est heureux que Madame soit rentrée si tôt. Par la nuit, dans ce vent, on ne doit pas pouvoir avancer, et il y a du danger!. . . »
— « Pour une voiture à chevaux, peut-être, »
dit Thérèse, " maîl un automobile? »
— « Comme celui de Madame, sans doute, mais ces petits d'ici, je ne m'y fierais pas. Ni les gens du pays non plus. Us refusent d'aller par un mistral pareil, de peur d'être enlevés et culbutes • • . n
— M Les tramways marchent cependant? »
interrogea Thérèse.
— « Ça, oui, mais pas vite, pas 'vite et même
LÀ TRAGÉDIE 20i
les trains ! . . . La concierge de rhôtel me racontait... »
Et elle commença une histoire d'un express arrêté par Tourag^an dans la Crau, la vaste plaine pierreuse et nue qui précède Marseille.
— « Hé bien ! . . . » pensait Thérèse, « s'il ne peut pas venir ce soir, à cause de la tempête, il viendra demain. Il tient trop à sa lettre. Mais demain, au grand jour, ce ne sera pas la même chose ...»
Elle se disait ces mots, seule devant la nappe de son dîner, servie par un maître d'hôtel qu'elle fit parler, elle aussi, sur le mistral. Pourtant une certitude était en elle : la conviction qu'aucune influence n'avait pu l'abolir tout entière dans les sens de Graffeteau, — ni la juste indignation contre elle, ni l'endurcissement de la guerre, ni cet amour nouveau pour cette enfant qui n'était pour lui qu'un rêve, — au lieu qu'elle!.. . Étendue sur le divan après ce rapide repas, et suivant des yeux la marche des aiguilles sur une petite pendule de voyage, elle songeait encore :
— a II croit l'aimer. Ce sera son prétexte à ses propres yeux pour venir à ce rendez-vous, mais c'est pour moi qu'il y viendra. Plus nombreux seront les obstacles, plus sûrement il viendra. Et quelle heure nous aurons ici, seuls au monde et dans cette tempête! S'il veut sa lettre ensuite pour cette petite, je tiendrai ma parole, je la lui
écrirai. Mais il ne la voudra pas. N'est-ce pas, Tôti?... »
A6n de tromper son impatience, elle jouait avec le pékinois, comme une petite fille. A un moment, elle alluma une pipe d'opium, puis une seconde, et l'activité du poison accentua encore cet état d'absolue confiance où se résolvaient les ag^itations de cette fin d'après-midi. Quand l'heure du rendez-vous approcha, elle passa simplement son long manteau de loutre par-dessus son peignoir. Elle jeta une dentelle sur ses cheveux. Elle alla prendre, dans sa coupe à bijoux^ une bague qu'elle enveloppa dans du papier de soie. Elle ouvrit le tiroir de sa table de nuit, pour y chercher une clef, posa sur la tablette un browning qu'elle y gardait toujours, à portée de sa main, la nuit, par précaution. « Si je l'emportais? M songea -t- elle. Puis, haussant les épaules, elle emporta la bague et laissa l'arme où elle était. Elle installa ensuite Tôti dans son panier du salon, en lui disant : « Les petits princes asiatiques ne se promènent point par le mistral, » avec autant d'enfantine gaieté que si elle n'eût pas marché vers un entretien, peut-être aussi orageux que cette terrible nuit. Légèrement, hardiment, après être revenue pousser le verrou de sa chambre à coucher, elle se glissa par la porte du salon dans un corridor qui donnait à gauche sur l'intérieur de l'hôtel, à droite sur une
porte qu'elle ouvrit avec la clef dont elle s'était munie. Elle se trouva sur un pont de fer, lequel aboutissait lui-même à un escalier. Cette sortie, réservée à quelques privilég^iés, communiquait avec le vaste jardin, d'après lequel était nommé VEden-HôteL Cette oasis de palmiers, d'eucalyptus, de pins maritimes, de toutes les essences enfin de cette terre bénie, criait maintenant, gémissait, par toutes ses plantes, tous ses arbustes, toutes ses branches. Effrayant soupir d'une nature convulsée, dont Thérèse ne sentait pas l'accord tragique avec l'heure qu'elle-même vivait. Ce décor et cette lamentation de cataclysme convenaient bien à ce rendez-vous clandestin entre ces époux qui, moins de six ans auparavant, beaux et comblés, s'agenouillaient à l'autel, l'un auprès de l'autre! De cette union de leurs deux jeunesses, jurée devant la loi, consacrée par un prêtre, que restait-il? Chez elle un appétit d'un frisson malsain et cynique, chez lui une inapaisable rancœur. Mais si Thérèse avait eu la conscience de leur commune misère, aurait-elle été la créature de vice dont les pieds fins, chaussés de petits souliers et de bas de soie à jour, se hâtaient vers cette rencontre, comme vers une aventure inédite? Les âmes de cette race-là, — et c'est leur punition, — uniquement assoiffées de sentir, et qui vont cherchant, à travers les plus coupables expériences, un spasme
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toujours plus aigu, s'appauvrissent à ce jeu, au lieu de s'enrichir. Elles s'anémient, elles s'atrophient, par un tarissement de la sève intérieure. Cette acharnée poursuite de l'impression aboutit à une atonie voisine de la détresse. La poésie du mal, — car il en a une, celle des ruines qu'il fait dans nos cœurs, — n'est même plus goûtée par elles. En détruisant tout autour d'elles, ces âmes se sont détruites elles-mêmes : ne connaissant plus pour leur propre compte les angoisses et les luttes de la conscience, elles ne les reconnaissent plus chez les autres. Pas une minute, durant cette soirée de fiévreuse méditation autour de la venue possible de Graffeteau, Thérèse ne s'était demandé si elle avait le droit de bouleverser à nouveau l'existence de cet homme. Pas une minute non plus, elle n'avait sympathisé, fùtce pour réagir là contre, avec l'héroïsme que révélaient les deux citations lues devant elle au Mont des Oiseaux, avec la douloureuse et tendre idylle qu'elle avait surprise. Elle évoluait dans ce drame, sans se représenter sa réalité vraie. Il n'était rien pour elle qu'une chance de galvaniser, quelques instants, sa léthargie secrète. Elle ne comprenait pas davantage le menaçant mystère du hasard, — était-ce bien un hasard? — qui les remettait en présence, elle et Robert, coupables tous deux d'un crime envers la foi conjugale, elle, par le reniement de sa trahison, lui, par une défail-
lance de moralité plus intime et plus profonde. La Bible Ta dit, dans une de ces phrases qui éclairent, d'un trait hardi et purificateur^ les dessous animaux de la vie humaine : « Voir dans le mariag^e, non pas un acte où Dieu est mêlé, mais une occasion de satisfaire sa bestialité, comme le cheval et le mulet qui n'ont pas d'intelligence, c'est donner au démon pouvoir sur soi. » Et l'apôtre : « Maris, vous aimerez vosfemmes, comme Jésus-Christ aime l'Église. »
Ces lumineux et sublimes versets se passent de commentaires. Si Graffeteau, moins étranger aux choses religieuses, les avait connus, il aurait compris que sa culpabilité envers son foyer résidait là, bien plus que dans le manque de dignité sociale dont s'était révolté sou père. Son existence avec sa femme n'avait été qu'un libertinage légal. Ni l'esprit, ni le cœur n'avaient eu part aux faiblesses par lesquelles il s'était fait le complice muet des fautes de Thérèse, mais seulement ' la chair et le sang, le désespoir de perdre de» voluptés toutes physiques. // avait profané sorv mariage, et il allait en être puni en écoutant celle qui lui restait liée, par l'indestructible vertu du sacrement, lui parler comme une ancienne maitresse. Et lui-même, il devait rester épouvanté que ces paroles pussent faire tressaillir en lui levoluptueux dégradé qu'il n'était plus, qu'il ne serait plus jamais, aujourd'hui qu'il savait, —
trop tard, — ce que c'est que d'aimer vraiment. II était venu, en effet, comme l'avait prévu Thérèse. Lorsque, arrivée à la grille du parc de VEden-Uotel qui donne sur la route de la Seyne, elle avança la tète hors de l'ombre, pour fouiller cette route du regard, elle le vit qui marchait à elle, en pleine lumière. Son ferme et martial visage n'était ni moins résolu, ni moins dur qu'au moment où ils s'étaient séparés, trois heures plus tôt. Elle avait compté qu'il lui arriverait travaillé par ses souvenirs. Il l'était en effet, mais contre elle. L'astucieuse se Tétait imaginé, hésitant, délibérant, et son départ pour Tamaris comme une première lâcheté. Il avait, au contraire, pris son parti, dès la minute où il avait vu la mince silhouette sombre de la tentatrice disparaître dans la foule. Il s'était dit : • J'irai, et cette fois j'aurai ma lettre. » Il était tellement sûr de lui-même, le cœur si plein de Lazarine, l'impudeur de Thérèse lui avait tant répugné, que ce rendez-vous ne lui faisait aucune peur. Une 6erté le soutenait, à constater l'entière indifférence où le laissait cette femme. C'était l'épreuve de sa passion pour l'autre, pour l'adorable et chaste enfant dont il lui fallait à tout prix reconquérir l'estime. « Je veux une explication, V avait dit Thérèse. Quels mensonges se préparait-elle à proférer? Quelle comédie à jouer? Que lui importait, pourvu qu'il eût la
Là TRAGEDIE 207
lettre. Et il Taurait. Il la connaissait capable de tenir sa parole, quand sa vanité y trouvait son compte. Peut-être avait-elle là-bas quelque amie à qui le montrer comme un témoignage qu'elle le. reprendrait quand il lui plairait. Que lui importait encore? Peut-être aussi ce prétexte n'était-il qu'un piège, et comptait-elle sur ce tête-à-tète pour le reprendre réellement. Elle verrait bien. L'important, le nécessaire, c'était la lettre de désaveu. Il tenait la seule chance de l'avoir. Comment ne pas la courir? Et tout de suite il s'était mis en mesure. Retourné au garage, il s'était heurté à un refus définitif. Les voitures du loueur n'étaient pas rentrées. Aucun cocher de fiacre n'avait voulu marcher par cette tempête. Pas de train avant plusieurs heures. Un tramway passait, sur lequel il avait lu « La Seyne ». Il y était monté. Arrivé là, il avait demandé le chemin de Tamaris, et il avait franchi à pied les quelques kilomètres, battu du vent à croire par instants qu'il allait tomber, n'y prenant pas garde, n'ayant ni mangé ni bu depuis le matin, n'y pensant pas. Il retrouvait, au service de sa passion, l'énergie d'action du soldat qui fait campagne. Assis sur un banc et attendant devant la grille de l'hôtel, il s'était rappelé les longs aguets dans l'Argonne, au commencement de la guerre. Mais n'était-ce pas une bataille aussi qu'il allait livrer — pour son amour? Et la
même froide violence était en lui, la même tension de toutes ses forces combatives, la même décision implacable et prête, — il l'avait trop senti tout à Theure devant la boutique de Tarmurier de Toulon, — à ne reculer devant aucune extrémité !
— o M'apportez-vous la lettre, madame? »
dit-il à Thérèse en Tabordant. « Vous me l'avez promise contre une explication. J'y suis prêt, mais comprenez bien que vous ne vous jouerez pas de moi. n
— tt Toujours de la dureté, » répondit-elle de sa voix chaude et prenante, presque humblement. « Toujours de la défiance! A quoi bon?... Mais c'est trop naturel ! . . . Oui, vous l'aurez cette lettre. Je ne l'ai pas écrite à l'avance, parce que j'ai voulu que vous m'en dictiez tous les termes. Est-ce une garantie, cela, que je ne vous mens pas? »
— tt Hé bien ! » répondit-il, » allons. »
— « Pas avant que je ne vous aie donné un autre gage, » s'interrompit-elle : « celui dont je vous parlais dans ce pauvre billet que vous avez si mal accueilli. Il avait l'air de n'être pas vrai dans les faits. Il l'était tellement dans l'émotion qui me l'inspirait... »
Tout en parlant, elle avait tiré, de la poche intérieure de sa fourrure, un papier de soie qu'elle déplia. Des diamants brillèrent. Graffe-
teau reconnut la bsLgue des fiançailles de sa mère — et des siennes !
— « Vous pouvez l'accepter, » continuait Thérèse. « Je vous l'avais refusée à l'époque, par méchanceté. Je vous l'ai écrit. Je ne l'ai jamais portée depuis.. . »
Elle lui tendait le bijou. Gomme il esquissait le geste de le prendre, elle, d'un mouvement si doux, si timide, le retint d'une main par le poignet. De l'autre, elle lui passa l'anneau au petit doigt gauche, sans plus dire un mot. C'était le rappel d'une de ses mignardises aux premiers temps de leur mariage, quand elle taquinait Robert sur la finesse de ses mains, et s'amusait à lui essayer ses propres bagues. Il ne s'était pas retiré. L'étreinte de ces doigts de femme s'était faite presque suppliante, et le premier contact avec cette chair, après tant d'années, l'avait comme paralysé. Les admirables bras de Thérèse sortaient nus des larges manches de fourrure. En se rapprochant, elle avait enveloppé Robert d'un parfum qu'il reconnut très bien, celui dont elle se servait déjà, quand sa seule présence l'ensorcelait au point de l'asservir. Cette odeur, mêlée à leurs baisers fous d'autrefois, pénétra en lui comme un poison qui s'insinue soudain dans le plus intime des veines. Un élancement aigu parcourut tout son être, et, en même temps, une horreur de ce monstrueux
310 LAZARIINE
désir. Brusquement, il dégag^ea sa main, et, d^un accent sourd où se devinait le tressaillement intérieur, il dit :
— « Allons pour la lettre. . . »
— a Allons, M fit-elle, puis, un peu ironique dans sa câlinerie, — elle venait de voir, dans l'ombre, qu'il arrachait la bag^ue de son doigt, et la jetait dans un buisson, — elle objecta : — a Mais le chemin n'est pas commode. Je ne veux
pas prendre la grande allée, car il y a trop de vent. D'ailleurs, je désire n'être pas vue. Et dans l'autre, il y a de petits escaliers sans cesse et beaucoup de détours... Il faudra que je vous serve de guide, et que je vous tienne la main aux mauvais passages... Peut-être ne voudrez-vous pas? »
— «Pourquoi?» répondit-il. Le tressaillement avait passé. 11 habitait de nouveau les hautes portions de son âme. Il avait pensé à Lazarine, avec un remords qui lui rendait son courage. Au seul ton de Thérèse, il devina qu'elle avait perçu son trouble. Il en eut un sursaut de révolte et de honte. Il voulut lui prouver qu'elle se trompait et qu'elle ne lui faisait pas peur. Ce fut lui qui lui prit la main à son tour, en disant :
— ' a Conduisez-moi. »
Elle ne l'avait pas abusé : le parc de VEden- Hôtely aménagé sur une longue déclivité de terrain, accédait bien à la route de La Seyne par
une grande allée carrossable, mais éclairée par
la lune, et où le mistral faisait rage. Un sentier
plus étroit, mais abrite, serpentait parallèlement
à travers les massifs. Thérèse s'y engagea, suivie
de son compagnon dont elle ne lâchait plus la
main. Sans cesse, elle devait se retourner pour
l'avertir : — « Prenez garde. Des marches...
Faites attention. Un fossé... » — Ses doigts
cependant serraient ceux du jeune homme d'une
pression lente et continue. Il restait inerte et n'y
répondait pas. A la contraction de son visage
qu'elle étudiait à la dérobée, elle surprenait une
lutte en lui. Contre qui, sinon contre elle, contre
le sortilège enivrant de sa personne? Et c'était
vrai qu'à la voir bouger, à l'écouter parler, à la
respirer, à sentir la tiédeur embaumée de sa
main, une vague de sensualité le bouleversait de
nouveau. L'infâme tentation l'assaillait. Il ne
l'acceptait pas. Elle n'en était pas moins là, qui
le mordait, et il se débattait sous la morsure...
a Je ne veux pas! » se répétait-il. *Je ne veux
pas! M L'idée lui venait de secouer, avec cette
main de femme, l'impur influx qui émanait de
cette étreinte, et de s'enfuir. Autant renoncer à
la preuve qu'il était certain d'avoir, s'il restait.
Seulement il fallait rester et résister, se garder
fidèle. Il ramassait toutes ses forces pour se réfu-
g^ier, en pensée du moins, là-bas, dans la chère
maison où Lazarine, tenue éveillée par la même
furieuse tempête, songeait à lui, peut-être. Dans le même instant, avec une irrésistible et douloureuse coexistence des sentiments les plus contradictoires, Tamoureux d'aujourd'hui revoyait Fidéal regard de sa Madone, et le libertin d'autrefois se réveillait, aveugle, furieux, bestial. Le régénéré subissait Taffreuse attirance de son passé, avec une lucidité paralysée qui lui faisait horreur.
Ils étaient parvenus devant Thôtel qu'ils contournèrent, toujours dans l'ombre. Ce soin, avoué par Thérèse, de se cacher et de le cacher, accroissait encore l'amertume de ce dégradant débat. C'était la femme entretenue qui va se donner, — il ne pouvait plus se tromper sur le motif vrai de ce rendez-vous, — comme on espionne , comme on vole, clandestinement, ignoblement.
Ils franchirent le petit pont, et, arrivés devant la porte, elle lui lâcha la main, pour chercher la clef, et ouvrir en disant :
— « C'est mon entrée. Mon* salon est là tout de suite, la première porte à gauche. »
Elle le précédait, et il la suivait, en proie à un vertige de sa volonté qui lui donnait l'impression d*un rêve éveillé. Quand ils furent dans le salon, elle enleva son manteau de loutre qu'elle posa sur une console, avec la clef de la porte extérieure qu'elle venait de refermer à double tour.
Autre signe qu'en cet instant, tout chez elle était sang-froid et calcul. Elle tourna le commutateur de Télectricité, et elle apparut, si fine, si souple sous la soie de sa robe chinoise. Divinement belle, dans le rose fané de ce peignoir, elle s'avança sur Graffeteau, et, lui parlant avec le tutoiement d'autrefois :
— « Ah! » dit-elle, « je t'ai repris. Tu as tes yeux qui me veulent. Je les connais si bien! »
Elle lui avait saisi la tête, pour l'embrasser. Il se déroba. Pas assez vite pour qu'il n'eût pas senti sur ses lèvres la brûlure de ces lèvres rouges. Il s'était laissé tomber sur une chaise, et elle continuait :
— a Mais pourquoi luttes-tu? Pourquoi? Si tu rencontrais une belle fille qui eût un caprice pour toi, tu la prendrais. Je suis cette fille, voilà tout. Donne-moi une nuit, et tu me laisseras et tu t'en iras, et ce sera comme si ce n'avait jamais été. Ne me réponds pas. v — Elle lui avait mis la main sur la bouche. — a Va dans l'autre pièce. Il faut que je renvoie ma femme de chambre. »
Il lui obéit, et conduit par elle, passa dans la chambre à coucher, où elle fit aussi la lumière. Puis elle le quitta. Il l'entendit qui sonnait un domestique de l'hôtel et qui disait : — a Appelez-moi Marie. » — Il entendit Marie venir, et Thérèse lui donner des ordres. Elle n* avait besoin de personne ce soir. Elle priait
âU LAZARINE
qu'on la laissât dormir demain matin jusqu'à ce qu'elle appelât. Ces phrases arrivaient à Graffeteau qui considérait toutes les choses autour de lui, ce décor de volupté, les fleurs, le lit préparé, les mules, les objets de toilette, avec une inexprimable nausée. Il s'était encore une fois reconquis, hors du magnétisme de la présence, comme le fauve que le dompteur ne regarde plus. Une évidence le remettait debout, à présent : « Si je retombe dans cette boue, c'est la fin! » En ce moment, il vit le pistolet placé sur la table de nuit. Il le saisit d*un geste, vérifia s'il était armé. Ses yeux se fermèrent comme pour retenir les visions qui surgissaient maintenant devant lui. Il revoyait l'officier allemand et sa tête de bête malfaisante tendue vers le chirurgien. Cependant Thérèse revenait. Il mit l'arme derrière son dos et lui dit :
— u Vous allez m'écrire la lettre que vous m'avez promise. »
— « Demain matin, » répondit-elle, étonnée de ce changement, mais sûre à présent de son pouvoir.
— « Non, » dit-il, « immédiatement. »
f Et, menaçant, il braqua l'arme sur elle.
^ — « Tu ne me fais pas peur, » dit-elle, avec
un sourire, un peu tremblant tout de même, tant il passait de férocité dans ces prunelles d'homme.
— « Voulez-vous écrire la lettre, oui ou non?»
— «Demain matin, » répéta-i-elle. Cette âme blasée éprouvait-elle, à braver ce dang^er, auquel pourtant elle ne croyait qu'à demi, une espèce de joie de risque? Elle marcha sur Graffeteauqui, malg^ré lui, recula. Elle lui dit : — « Ose donc, » — et d'un mouvement, impudique et audacieux, elle dégrafa le haut de son peignoir et découvrit sa gorge. Puis, avec l'orgueil qu'elle avait toujours eu de son corps, et portant ce défi à la rivale que cet homme s'obstinait à lui préférer : — o Je suis bien tranquille, va. Elle n'est pas aussi belle que moi . ^
La fin de cette phrase s'étrangla dans son gosier. Graffeteau avançait le bras et pressait sur la gâchette. L'arme partit. Thérèse n'eut pas le temps de jeter un cri. Elle s'affaissa. La balle tirée à bout portant, au-dessous du sein gauche, avait dû traverser le cœur. La « bête malfaisante, » comme l'autre, était morte sur le coup.
Les actes d'extrême violence, même prémédités, laissent toujours celui qui les a commis étonné devant leur accomplissement. Non préparés, et quand la frénésie d'un transport a seule
déclenché le coup de pistolet ou le coup de couteau, une véritable stupeur saisit pour un instant le criminel. Le caractère irréparable du fait s'impose subitement à son esprit, et c'est un désarroi total de son être au contact d'une réalité dont il est l'auteur et dont il s'épouvante. Graffeteau debout, son arme à la main, fixait sa victime étendue à terre, immobile, la bouche et les yeux à demi ouverts. Les traits du cadavre se détendaient déjà. Ils prenaient une de ces expressions qui révèlent souvent chez les morts des arrièrefonds d'àme que nous ne soupçonnions point. Le sursaut de l'effroi subi par Thérèse, au moment où elle avait été frappée, se lisait sur son visag^e, mais aussi une tristesse infinie, celle de la misère morale de ses dernières années. Graffeteau la considérait, comme s'il ne la reconnaissait plus. En même temps, l'instinct animal de conservation qui s'éveille en nous, à notre insu, dans les minutes dangereuses, lui faisait tendre l'oreille. Il écoutait si des pas ne s'entendaient point, attirés par la détonation, l^ais le coup de pistolet, — un claquement plutôt qu'un éclat, — s'était perdu dans la formidable rumeur du mistral qui rageait autour de l'hôtel, ébranlant les murailles et les vitres, avec des fracas de volets soudain détachés. Personne ne venait. Tout d'un coup, devant ce corps à demi dévêtu que les lampes électriques éclairaient sinistrement dans
Tattitude désordonnée de sa chute, une panique $*empara de Tassassin. Il se retourna, l'arme dressée comme pour se défendre. Il s'aperçut, dans la glace de la table à coiffer, avec un tel saisissement que ses doigts s'ouvrirent d'euxmêmes, et que le pistolet tomba sur le tapis. Il alla pour s'enfuir. La morte gisait entre la porte et lui. Il l'évita, en rasant le mur et fermant les yeux. Enfin il était hors de la chambre à coucher, dans le salon. Un bruit le fit tressaillir. C'était le ronflement paisible du petit chien Tôti, roulé sous sa couverture, dans son panier, et qui ne s'était pas réveillé. S'il aboyait ! . . . Sur la pointe des pieds, Graffeteau marcha jusqu'à la console où Thérèse avait déposé la clef de la porte extérieure. Il la prit. Le grand manteau de loutre était toujours là, montrant sa doublure de soie vert pâle, et, dans ce coin de la pièce, flottait le même parfum qui l'avait tant troublé, si peu de minutes auparavant. Le rappel de cette impression redoubla chez lui l'épouvante de son forfait. Il s'échappa du salon, comme tout à l'heure de la chambre tragique. Personne de nouveau dans le corridor, terriblement éclairé. Quelques secondes, et il ouvrait la porte qui donnait sur le petit pont. Il la retira vivement sur lui, laissant ainsi la clef en dedans. La folie de sa terreur le faisait se conduire avec l'habileté d'un professionnel du crime. Cette clef en dedans, étant
donné que la serrure n'avait pas de poignée, c'était, lors de l'enquête inévitable, une présomption que le meurtrier n'était pas venu du dehors. Il fallait maintenant traverser le parc. Cette fois, il prit franchement la grande allée, blanche de lune, au lieu du chemin couvert par où Thérèse l'avait conduit. Il redoutait trop de s'égarer. Il eut l'énergie de ne point hâter son pas. Il croisa ainsi, — avec quel battement de cœur! — deux pensionnaires de l'hôtel, qui passèrent à côté de lui, sans le remarquer. Sur la grand'route, il ne put se retenir de prendre sa course. Il arriva de la sorte, et d'un trait, à La Seyne, juste à temps pour s'élancer dans le dernier tramway. A Toulon, il put encore joindre celui d'Hyères. A onze heures un quart, il descendait au village de La Garde. Un peu après minuit, et par des chemins solitaires, de lui bien connus^ il était au Mont des Oiseaux, Il fit le tour du bâtiment, avec la volonté très arrêtée de ne pas rentrer par la porte principale, où l'on eût constaté son retour tardif. Il finit par découvrir, derrière la soute au charbon, une porte de service qu'un employé négligent avait seulement poussée. Là encore, sa chance voulut qu'il ne rencontrât aucun témoin, d'abord dans l'escalier, puis dans le corridor, qu'il dut franchir, toujours en proie aux mêmes affres. Enfin, il était dans sa chambre. Il s'y verrouilla, par une phobie de
persécuté contre un ennemi imaginaire. Il était sauvé.
Pour combien de temps? II ne se le demanda pas. Après cette dépense d'énergie nerveuse, il devait, dès le premier répit, céder animalement au besoin de dormir d'un sommeil accablé, assommé, celui de la béte recrue. C'est aussi le sommeil du soldat, à la veille et au soir d'une affaire. Plus d'une fois, depuis ces dix-huit mois, Graffeteau l'avait connu. Alors, c'était une héroïque lassitude, le repos entre deux nobles gestes, au lieu qu'il s'était jeté sur son lit maintenant, sans se déshabiller, comme le bandit traqué qui trouve un gite d'une nuit. Il dormait pourtant. Il reposait, reprenant de la vigueur pour suffire à l'épreuve qu'il devrait subir, aussitôt qu'ayant recouvré ses sens, il rapprendrait son crime! Au petit jour, il se réveilla. Il regarda son uniforme, la poussière et la boue de ses brodequins. Où avait-il été, la veille? Qu'avait-il fait?... Il ouvrit sa fenêtre. Il vit les palmiers et les mimosas du jardin, verts et frissonnants sous la rosée, l'ondoiement de la cime des pins sous le ciel nettoyé par le mistral. La tempête avait cessé. La mer, là-bas, s'éveillait, encore frangée d'écume, mais plus calme. Dans le creux de la vallée, un repli sombre marquait la place où s'abritait la Maison Verte, La pleine conscience de la vie, de sa vie, revenait à Graffeteau, avec la
mémoire, et la vérité de Facte commis se révélait de nouveau à lui, dans sa hideur. Durant ce tumultueux après-midi de la veille, il avait traversé une de ces crises de délire lucide, comme en crée l'amour, où Tavenir s'abolit, avec ses échéances inéluctables, où nous ne voyons plus que l'heure, que la seconde, et notre passion qui nous bouche l'univers. Plus rien n'avait existé pour lui, que trois êtres : lui-même, Lazarine et Thérèse, celle-ci dressée entre Lazarine et lui, et humiliant, salissant son sentiment nouveau par les impures réminiscences d'un affreux passé. La phrase prononcée par la femme vicieuse, cette invite à comparer sa beauté avilie à l'image qu'il portait dans le fervent sanctuaire de son cœur, avait été pour Graffeteau la souillure intolérable. Certes, quand il avait pris l'arme sur la table de nuit, l'idée du meurtre travaillait déjà son esprit, mais indécise, vague, hésitante. L'allusion à Lazarine lui avait fait si mal qu'il avait tiré. Il avait tué. Il était un assassin.
tt Assassin! Assassin! Assassin!... » Une voix vivante aurait articulé à son oreille ces syllabes accusatrices qu'il ne les aurait pas entendues d'une manière plus distincte. C'est le nom qu'il allait porter maintenant : m Graffeteau l'assassin, » celui que la foule crierait sur son passage, quand on l'arrêterait. Car dans un jour, dans deux, dans trois, dans huit, — qu'importait le
nombre? — il serait arrêté. Déjà on le recherchait peut-être. Peut-être, cette nuit, après son départ, un employé de Thôtel, étonné par la lumière filtrant sous les portes, avait-il frappé. Il était entré, il avait trouvé le cadavre. Peut-être la femme de chambre faisait-elle cette découverte à cette minute même. En tout cas, la découverte était inévitable. Dans un laps de temps qui ne dépasserait pas quelques heures, la police serait en mouvement. On saurait que Mme Alidière s^était appelée jadis Mme Graffeteau. On penserait donc à lui. On apprendrait sa visite au g^arage de Toulon pour demander un automobile, sa présence dans le tramway de La Seyne. On l'interrogerait... Mais si les soupçons tombaient sur un autre? Sur un voisin d'appartement, sur le garçon d'étage, sur la femme de chambre, sur FaveroUes lui-même? Lui, Graffeteau, consentirait-il cette substitution? Jamais ! Il se dénoncerait... Pourquoi pas tout de suite?... Il faisait grand jour maintenant. L'hôpital s'emplissait peu à peu d'un bruissement, rumeur indistincte d'une ruche humaine qui s'éveille. Des portes s'ouvraient. Des volets se rabattaient. Des sonnettes retentissaient. Graffeteau entendait marcher au'dessus de sa tête. La vie recommençait. Tout d'un coup, la confrontation du criminel qu'il était devenu avec le paysage de sérénité entrevu par la fenêtre, avec les figures fami-
lières et cordiales qu'il rencontrerait, lui parut plus inacceptable que la prison, le conseil de guerre et le reste. Un seul parti était logique et digne ; retourner à Toulon, aller chez le général commandant la place, se livrer. Ce serait la dette payée, Taction virile et qui expierait Tautre. De cette démarche au-devant du châtiment, les plus sévères comme les plus purs devraient Testimer, même un Brissonnet, même une Lazarine.
Lazarine? Depuis qu'il avait commencé de Taimer, autant dire depuis le jour où elle lai était apparue, Graffeteau ne se rappelait pas une heure qui ne Teût mêlée à ses pensées. Pour la première fois, elle venait d'en être absente. Depuis son réveil, il n'avait pas évoqué son image. Il éprouva soudain la sensation qu^il s'était comme banni d'elle par son crime, que la libre expansion de son cœur dans cet amour ne lui était plus permise. Pourtant il l'aimait toujours, et l'idée de l'instant où elle apprendrait ce crime le suppliciait. Avoir aimé un assassin ! Il la vit ouvrant un journal et recevant ce coup atroce en plein cœur. « C'est par moi qu'elle doit apprendre la chose, » gémit-il. « En même temps que j'irai me dénoncer, je lui écrirai une lettre où je lui dirai tout. Du moins, elle ne doutera pas de mon sentiment. Elle saura que j'ai tué cette femme par amour pour elle. » Tout lui dire, insensé? Mais comment? Mais dans quels termes? Pou-
vait-il, à celte enfant d'une innocence entière, expliquer Tobscur frisson de sensualité tROuble, dans lequel il avait agi? Pourtant, il s'en rendait à demi compte, le vrai mobile du meurtre était là. Par amour pour elle? Pouvait-il davantage lui imposer, à elle si douce, si tendre, Taffreux remords de conclure : « Un peu de ce sang est sur mes mains, puisqu'il n'eût pas été versé sans moi ? » Non . Il ne se dénoncerait pas . Il fallait à tout prix garder toutes les chances que Lazarine ignorât toujours tout. D'ailleurs, ne lui restait-il pas un autre moyen de racheter? S'il n'était pas arrêté, il retournerait au front, et alors. . . Alors ? A ce détour de sa pensée, un froid de glace se répandit dans ses veines. Retourner au front? Commander, lui un assassin, à des hommes d'honneur, à des pères de famille qui se dévouaient pour leurs enfants, à des fils qui se battaient pour leurs parents, à des jeunes gens sans reproche qui sacrifiaient à la patrie leurs amours, leurs ambitions, leurs joies, le trésor intact de leur avenir? Cela non plus n'était pas supportable. Il regarda sa manche et les trois galons d'or dont il avait été si fier. Sa main se crispa sur eux, pour les arracher, et la complète vilenie de son crime acheva de se révéler à sa conscience. Il n'était pas seulement un assassin. Il était l'officier assassin. Il avait déshonoré son uniforme, sa croix de guerre, l'autre croix. Ce
faisant, il ne s'était pas seulement banni de son amour. Il s'était banni de Tarmée. Il avait perdu le droit de servir. Il se rappela une conversation, tenue précisément à la table de Brissonnet^ On parlait d'un escroc notoire, engagé sous un faux nom, tt pour se racheter, » prétendait-il, et le général avait dit : a Quand on est un voleur, on se rachète en faisant sa prison... » Et quand on est un assassin?
Un coup frappé à la porte le tira brusquement de ses réflexions. Il demanda d'une voix étranglée : « Qui est-ce? » Venait-on déjà l'arrêter? Quel soulagement, quand il entendit un a C'est Duchatel... » prononcé si naturellement, si amicalement! Il ouvrit la porte. Pour la première fois, depuis son acte, il se retrouvait en présence d'un de ses amis d'auparavant. L'impression fut très différente de celle qu'il attendait, toute de défense et par cela même plus combative que déconcertée. L'aveugle cependant le questionnait :
— « Je m'inquiétais de vous, mon cher Robert. Je vous ai cherché après le déjeuner, hier. On m'a dit que vous étiez sorti. Plus tard, on n'a pas su me renseigner sur votre rentrée. Je suis venu vous appeler avant le diner et après. Votre porte était fermée à clef. Pas de réponse. J'ai eu peur que vous ne fussiez malade. »
— tt En effet, » répondit Gmffeteau, «je vous
ai bien entendu. Je n'ai pas eu la force de répondre. J'étais non pas malade, mais très souffrant d'une horrible migraine. Je me suis assommé de chloral pour dormir. »
Il s'écoutait mentir, et il en rougissait. Son crime le tenait et l'acculait à cette misérable fourberie. Il s'assurait un alibi^ qu'il savait d'ailleurs enfantin. Il rougit davantage, en constatant la confiance de Duchatel qui reprit, avec le langage familier de la cagna :
— «Et maintenant, vieux, comment ça va-t-il?»
— «Assez bien, merci. Ce qui m'ennuyait le plus, c'était l'idée que Mauriel voudrait me garder encore. J'ai soif d'être loin. Pardon, mon ami. Ça n'a pas l'air gentil. Mais vraiment il faut que je m'en aille d'ici, et vite. Il le faut. »
Il avait parlé d'un tel accent que l'aveugle lui demanda, non sans avoir dans la voix une hésitation, celle d'une main qui palpe un corps endolori :
— o Est-ce que vous avez un ennui, mon cher Robert, un chagrin ? »
— « Rien de spécial, » fit Graffeteau, évasivement.
— a Si c'était une vraie peine, » insista Duchatel, « pourquoi ne me la diriez-vous pas? Je vous aiderais peut-être... »
Cette sympathie de l'infirme, et à ce moment, toucha le malheureux aux larmes.
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— tt Non, Duchatel, vous ne pouvez pas m'aîder...,» rêpondit-îl d'un accent si profond que l'autre s'arrêta d'interroger, aucun indice ne lui permettant d'imaginer, dans la vie de son camarade, un drame d'événements à côté du drame d'émotions qu'il soupçonnait. Dans la droiture de son cœur il en restait à croire qu'aimant Lazarîne, Graffeteau l'avait demandée en mariage et que la jeune fille le refusait, pour son manque de pratique religieuse.
— a Je pourrais vous plaindre, » dit-il doucement, « peut-être aussi vous donner un conseil. On se crée quelquefois de grands tourments avec de simples malentendus. Je ne vous demande rien. Je ne suis pas venu avec l'intention de causer avec vous. Je voulais seulement savoir comment vous étiez. Je vous quitte. Je vais à l'office.
— « A l'office? Quel jour est-ce donc? » fit Graffeteau.
— « Quel jour? » répéta Duchatel étonné.
« Mais c'est Vendredi-Saint, la fête de la douleur, si l'on peut unir ces deux mots, ma fête... » — il montra ses yeux détruits, — « la vôtre peutêtre, celle de tous... »
Il sortit. Graffeteau, qui l'avait mené jusqu*au corridor, le vit qui s'en allait seul, de son pas incertain, en se guidant contre le mur. Il le regarda disparaître, avec le sentiment qu'il lui avait porté souvent déjà, tout mêlé d'admiration et d'envie :
LA TRAOéDIE 221
Oui, malgré l'effroyable épreuve de ses yeux perdus, il Teavialt pour ^a sérénité, pour sa soumission presque sans efforts, pour cette foi absolue qui lui donnait de la vie une interprétation une et constante. Dans les premiers temps de leur séjour au Mont des Oiseaux, et <^uand il s'abandonnait à Tenvahissement de son amour pour Lazarine, en se défendant de prévoir les redoutables menaces de l'avenir, à maintes reprises il s'était dit, se cherchant des motifs pour sentir en tout comme celle qu'il aimait : « Elle, comme sa piété la pare ! Lui, comme cette piété loi sert! H faut tout de même qu'il y ait là une vérité, car enfin quelle est la mesure de la vérité, sinon notre prise sur le réel? n Contradiction étrange! A cet instant oé, chargé d« son crime, il avait tant besoin d'un secours, Il ne pensait pas â ce secourerlà, le seul qu'il p^t recevoir. La crise actuelle était trop aiguë. Ce Vendredi-Saint, pour lui, n'était pas un Vendredi-Saint, le jour de mystère où l'Église commémore la victime dont l'aveugle lui parlait le dimanche précédent, assis tous deux sur le banc où Lazarine lui avait avoué «on amour, a le Sauveur offrant son sang pour un grand nombre, pour moi, pour vous » . C'était, brutalement, simplement, une suite d'heures au cours desquelles l'assassinat de Thérèse serait découvert. De cette visite de l'aveugle^ il ne retenait qu^une phrase, la dernière :
— « Sa douleur! » «se répétait-il. Il peut vivre avec sa douleur, lui. Moi, je ne peux pas vivre avec la mienne ! ... »
Pour la première fois, Tidée d'en finir apparaissait à rhorizon de son esprit. C'était si facile d'échapper à tous les dangers du dehors, à toutes les complications du dedans! Une pression du doigt sur une gâchette suffisait, le petit geste qui, moins de douze heures auparavant, avait supprimé en quelques secondes ce vivant univers d'idées, de sensations, de souvenirs, de volontés, qui le regardait à travers les yeux de Thérèse, qui lui parlait par sa voix, qui venait à lui par ses mouvements. Et puis rien, que cette masse inerte, muette, exsangue, écroulée sur le parquet, — mais quel repos ! Peut-être aurait-il cédé là, surplace, à cette impulsion inconsciente vers la mort volontaire, si la vision, soudain rappelée, de ce cadavre ne l'avait ramené a sa pensée du réveil. Sans aucun doute, maintenant, on était entré dans la chambre. Les magistrats étaient avertis. Ils enquêtaient. Un hasard pouvait mettre en cause un innocent. Graffeteau disparu, qui aurait qualité pour intervenir?. . . Mais lui-même. Il n'avait qu'à écrire une lettre avant de se tuer. . . Alors, c'était Lazarine apprenant tout, quand il était loisible de tout lui cacher!... Le malheureux se retrouvait perdu dans le même labyrinthe inextricable, où 8on incertitude errait depuis le
matin. Comment prendre une résolution, justifiée et définitive, sans être fixé d'abord, et d'une manière positive, sur ce point essentiel : dans quelles conditions le crime avait-il été découvert? Il le saurait dès cet après-midi. Une feuille locale se publiait à Toulon vers les quatre heures, que des bicyclistes distribuaient aussitôt à travers la région. Certainement, le « fait divers » sensationnel y serait mentionné. Pour Graffeteau, cette perspective établit comme un arrêt dans ce tumulte d'imaginations contradictoires. Ce n'était qu'une matinée et un après-midi à passer. Il trouva dans cette attente la force de jouer le personnage qu'il fallait paraître pour échapper à l'observation de son entourage. Ni les employés qui le rencontrèrent dans les couloirs au sortir de sa chambre, ni les camarades qui s'assirent avec lui à la table du déjeuner ou dans le fumoir ensuite, ne surprirent le plus léger signe de l'effroyable secret. Dès les trois heures, il était aux aguets, par delà Carqueiranne, sur cette route de La Garde, suivie cette nuit, avec quelle terreur! Il en frémissait encore. A ce moment, il croisa un des bicyclistes qui filait, la sellette de sa bécane chargée de liasses de journaux, et qui ne s'arrêta pas à son appel. Hâtivement, il poussa jusqu'au prochain village. Là, il entendit un autre porteur crier à tue-tête sur la place : tt Grand succès à Verdun. — Un suicide à Tamm^
230 LAZARINfi
ri$, il La simultanéité de ces deux annoncer n'était-'elle pas d'une ironie sinistre? Lg vendeur de journaux, un jovial Moco de quinze ans, pittoresquement coiffé d'un bonnetde police tricolore ne paraissait pas plus s'en étonner que les flâ* neurs amassés autour de lui, vieillards, femmes et enfants. Et tous de rire à cette réflexion jetée par un loustic, avec Faccent jovial et chantant du cru :
— «Tel Quelqu'un qui se tuependantla guerre.
Pechère! Pour sûr qu'il n'était pas curieux. »
Mais déjà Graffeteau tenait en main la feuille, humide encore de l'encre d'imprimerie, et il lisait la note suivante, rédigée dans une « écriture » soignée, comme dit le jargon littéraire d'aujourd'hui, sous ce titre affriolant : La fin ira^ gitjué d'une opiùrhane. Quand les autorités agiront" elles?
(i Un incident pénible vient d'attrister là colonie des hivernants de notre charmante station de Tamarisi cbr, en dépit des heures de cauthemai* que nous vivons^ la Côte d'Azur est toujours la Côte d' Aaur et la graûde bleue garde ses fidèles I Une Parisienne de marque» et dont la beauté avait fait sensatioil à Toulon, Mme Alidière^ a été trouvée morte, ce matin, dans l'élégant appartement qu'elle occupait à VEden-Hotel, cette perle de nos Palaces*
La TRAGEDIE 931
tt La mdrte portait Une blessure au sein gauche. Elle avait sur elle tous ses bijou^i entre autres un collier de perles d'une inestimable valeur. Ce détail, Tordre parFait de la chambre, la place du corps tombé sans trâOe de lutte, le brotvntng gisant ft côté avec ilne seille cartouche tirée, tout suggérait Thypothèse d'un suicide; Elle a été déniontrée vraie par les faitfe suivants :
a II a été établi qu'hier au soir Mme Alidière avaiti dans un établissement public de notre ville^ donné des signes évidents de dérangement mental I
M Tout un appareil pour fumerie a été trouvé dans son salon, prouvant que la malheureuse femme avait contracté la funeste habitude de Topium. Cet indice a été confirmé par le témoi*gnage de son ami, un M. de F.*., mobilisé i dotit le désespoir fait peine à voir. Il avait joué luimême le rôle de victime dans la scène de folie à laquelle nous venons de faire allusion. Cette scène avait même provoqué chee lui une violente crise nerveuse^ qui avait nécessité son transport à rhèpital militaire, où a pu l'interviewer un de nos rédacteurs k
« Les indices recueillis auprès du personnel de l'hôtel Ont achevé de fortifier les premières impressions du commissaire et des médecins i II y a unanimité pour redonnaitre que Mme Alidière châtigeàit de caractère depuis quelques jours. 8a
femme de chambre ne se lasse pas de répéter combien sa maîtresse lui avait paru étrange hier au soir, en particulier par son insistance à être laissée seule.
« Nous sommes là évidemment en présence d'un de ces suicides par impulsion, comme la toxicomanie en compte beaucoup trop à son actif. Les vrais coupables sont les trafiquants de la redoutable drogue. Qu'attend-on pour les traquer?
a Détail touchant : les voisins n'avaient pas entendu la détonation, sans doute à cause de la tempête qui a sévi cette nuit. Leur attention a été attirée par les plaintes d'un petit chien pékinois qui gémissait auprès du cadavre de sa maitresse. Ne trouvez-vous pas, pensant aux temps que nous traversons, que les bêtes donnent parfois aux hommes des leçons d'humanité? »
Ce compte rendu tendancieux, évidemment composé sur les indications de la police, indiquait assez que le mystère de la sanglante tragédie demeurerait impénétrable. Graffeteau en prenait et en reprenait les moindres mots, avec une extraordinaire sensation de délivrance. Une analyse instantanée se faisait dans sa tête des quelques signes qui pourraient jeter un doute sur cette première et si plausible explication. Il les jugeait tous inopérants. Il les énumérait. Son
billet écrit en réponse à la lettre de Thérèse? En admettant qu'elle l'eût gardé, que prouvait^il? Qu'elle avait tenté une démarche auprès de lui, et qu'il avait refusé de la voir. Son absence du Mont des Oiseaux, la veille et cette nuit? Duchatel venait de le lui dire : personne ne l'avait constatée. La bague de Thérèse restée dans le buisson? Serait-elle retrouvée? Si elle l'était, la rapporterait-on au bureau de l'hôtel? Quel lien d'ailleurs établir entre un bijou perdu et cette mort? Sa présence à lui, Graffeteau, dans le tramvay de La Seyne, et celui de La Garde? Il n'avait remarqué aucun visage de connaissance. Sa démarche chez le patron du garage? Par quel raisonnement celui-ci la rattacherait-il à ce récit du journal? Non. Il ne courait plus aucun danger. Il tenait l'évidence du salut, et, malgré lui, il respirait plus largement, il revivait. Il était toujours l'assassin . Pour quelques minutes, il l'oubliait.
— «Si c'était vrai pourtant, ce suicide, comme tout serait changé pour moi ! » Cette impression de soulagement venait de mener le misérable homme à cette autre idée, et une nouvelle perspective
83i LAZARtNË
se déployait soudain devant sa pensée. Si Vtn-^ quête déclarait, — et elle le déclarerait, — que Thérèse s'était tuée, cette mort brisait le lien relig^ieux qui les unissait. Devant TÉg^lise» il pouvait se remarier. Il était libre d'épouser Mlle Émery, pourvu qu'elle et son père y conseutissent. Et pourquoi non, maintenant? Qu'avaientils à lui reprocher? Un silence, qui s'expliquait si bien par Tamour I II aimait Lazarine. Lazarine Taimait. Voilà qui emportait tout? Qu'il pût lui parler, seulement! Et, par Mme Journiac, il y arriverait. . . Lui parler? Se trouver en face d'elle? Rencontrer ce regard de pureté confiante, quand il portait ce crime sur sa conscience? Non. H ne pourrait pas le supporter, et encore moins s'il passait outre, s'il devait vivre auprès d'elle dans un mensonge renouvelé à toutes les heures, à toutes les minutes. Il aurait, pesant sur lui, le poursuivant, un autre regard, celui de Thérèse, le dernier, lorsqu'il avait approché le pistolet de cette blanche poitrine tendue vers son désir et qu'elle avait pris peur. Ah! ces prunelles de l'animal traqué qui voit la mort! Cette soudaine angoisse d'une agonie étonnée, épouvantée, suppliante! Dans les yeux de l'officier allemand, en Champagne^ le même étonnement avait passé, la même épouvante, la même supplication quand il l'avait abattu d'un coup de revolver^ à côté du chirurgien metlaoé» Pourquoi s'en souvenait*-ii si
calmement, et pourquoi ce remords quand il pen«* sait à Tautre exécution? C'avait été cependant le même acte de défense et de justice. Non. Dans le premier cas, il avait sauvé la vie d'un autre homme. Il avait puni, sur place, une trahison abominable. Il avait été juge et bourreau ^ mais un juge qui condamnait au nom du droit minutaire, un bourreau qui frappait dans le service. Qu'avait-il défendu contre Thérèse? Sa propre faiblesse... Certain vraiment de ne pas succomber, ridée de prendre l'arme posée sur la tablette de marbre ne lui serait même pas venue. Il n'avait qu'une excuse, une seule : l'outrage que l'audacieuse créature avait fait à Lazarine, en associant l'image de la noble enfanta son geste impudique. A qui la faute, sinon à lui, Graffeteau? N'ayant jamais eu avec cette femme, — sa femme pourtant, — - que des rapports de bassesse ^ il ne méritait d'être respecté d'elle dans aucun de ses sentiments. Et puis, au nom de quoi s'ériger en juge, quand lui-même respectait si peu son propre amour? Ne venait->il pas de concevoir comme possible ce projet, plus outrageant que la phrase de Thérèse : donner un assassin pour mari à la vierge qu'il prétendait aimer? C'en était fini du soulagement éprouvé à la lecture du journal. Graffeteau le comprenait à présent : toutes les ignorances de la justice humaine ne pouvaient rien contre ce fait qu'il connaissait, lui, sou
crime. Les magistrats donneraient le permis d*inhumer. L'acte de décès établi avec cette rubrique : « Suicide, » garantirait au meurtrier l'impunité. Le fantôme de l'assassinée serait toujours là, devant lui, autour de lui, en lui, qui ne le quitterait plus. Il était là, sur cette route de Provence, sinueuse et blanche, au bord de ce golfe bleu, torturant le coupable par son effroyable présence, le glaçant d'horreur sous la brise tiède et parfumée, durant cette douce fin du lumineux après-midi, le paralysant. Il relisait l'article du journal, et la phrase que le chroniqueur, en mal de sensiblerie, avait écrite, sur les gémissements du petit chien auprès du corps de sa maîtresse, prenait, pour le criminel, une signification de cauchemar. Il entendait la plainte animale, plus humaine, en effet, que sa cruauté, à lui. Cette Thérèse qu'il appelait « la béte malfaisante »» n'était plus qu'une faible, qu'une pauvre femme, qui lui avait, certes, fait bien du mal. Il n'en était pas moins vrai que la chaîne vivante de la volupté partagée les avait unis. Quel mystère! Ce souvenir le contraignait, malgré lui, de plaindre cette créature qu'il avait tuée. Cette pitié toute physique se mêlait à son remords, et c'était un commencement de repentir. 11 se représentait la morte dans les heures innocentes qu'il lui avait connues. Il la revoyait au bal, bien avant leur mariage, si jeune, presque
une petite fille, dansant, si heureuse d'être au monde et d'être belle ! Il la revoyait dans le jardin de la maison de campagne que son père, le grand marchand de soieries de la rue du Sentier, possédait à Ville-d'Avray, jouant au tennis, et si leste, si souple, riant si gaiement! Il entendait ce rire. Ces réminiscences Taccablaient, en lui rendant comme palpable la férocité de sa vengeance. Sa démarche de tout à Theure, rapide et presque emportée, quand il s'était cru délivré, s'alourdissait peu à peu, se ralentissait. Sa tête se penchait comme sous un joug. Il ne regardait plus ni en haut, ni devant lui, mais à ses pieds, à demi halluciné. Une détresse le brisait. A un moment, il s'assit sur un tas de pierres, au bord de la route, dans l'attitude vaincue d'un chemineau, fatigué d'errer et qui n'a plus d'asile. Il fut tiré de la torpeur oppressée où il s'abîmait, par l'appel de son nom. Un témoin soupçonneux eût deviné son secret à son tressaillement. Les criminels sont ainsi, même quand ils se savent en sécurité. Us vont et viennent dans un état d'obsession anxieuse. La moindre surprise provoque un sursaut de leurs nerfs trop tendus. Par bonheur pour Graffeteau, celui qui l'interpellait de la sorte était simplement l'excellent docteur Mauriel, en tournée médicale. Il avait arrêté son automobile. Cette voiturette à deux places qu'il conduisait lui-même était l'outil des visites trop distantes.
t38 LAZARINË
— « C'est VOUS, capitaine Graffeteau, » eriaitil. « Vous avea l'air sur vos boulets, hein? 8i vous montiez à côté de moi? Je rentre à Hyères. Je prendrai la route du Mont des Oiseaux, au lieu de celle de TAlmanarre. C'est un crochet de dix minutes. »
L'infortuné esquissa un geste d'hésitation. La solitude lui était un tel besoin! Soudain il se ravisa, et il accepta cette offre. Elle lui donnait une occasion de provoquer aussitôt un entretien désormais nécessaire. A peine assis auprès du médecin, il commença :
— « En effet, docteur, je ne me sen« pas très bien. Je crois que ce climat ne me convient plus, mais plus du tout. Vous m'aviez fait espérer mon exeat pour après-demain, dimanche de Pâques.
Si vous ne me trouvez pas assez reposé pour repartir, je vous demanderai instamment de m'expédier dans un autre hôpital, quel qu'il soit, mais pas au bord de la mer, pas dans le
Midi. D
Mauriel, tout en manœuvrant sa machine avec la finesse d'un chauffeur professionnel, enveloppa son compagnon d'un coup d'oeil singulier :
— « Je ne vols pas d'inconvénient, « répondit-il, « à vous renvoyer simplement dans votre dépôt, si vous croyez que le séjour ici ne vous est pas favorable... En êtes-vous très sûr? Vous seriez la première personne que cet air adml-*
rable n'ait pas guérie... Je vous ausculterai dès aujourd'hui, si vous y tenez... »
— u Je n'osais pas vous le demander, » dit Graffeteau, « mais vraiment j'y tiendrais beaucoup, w
— « Y a-t-îl longtemps que vous n'avez vu les Émery? » reprît Mauriel, après un silence.
— a J'ai rencontré Mme Journiac et Mlle Lazarine, hier, en promenade, » répondit Graffeteau,
— « Vous parlez de climat, » dit le médecin, sans insister sur sa propre question. « Il y en a certes d'excessifs et qu'un Européen supporte mal. Il y a l'Afrique. Il y a Madagascar. Il y a l'Indo-Chine. Tenez, le père de ces dames, le colonel, vous n'avez pas l'idée comme il était bon enfant et facile çl vivre, av^nt son séjour là-bas. Il en est revenu ébranlé, irrita]3le. Vous l'avez remarqué? C'est le foie qui a été touché, mais le tréfonds reste le même. Il nous arrive d'avoir des mots. Je n'y fais pas attention. Je sais que je Je retrouverai ce qu'il est réellement, malgré ses vivacités, si bon, si affectueux, un si brave homme ! »
Autre silence. Pourquoi cette apologie subite, sinoa parce que Mauriel avait, au cours d'une visite à la Maison Verte, flairé un désaccord entre Graffeteau et le père de Lazarinç? On s'en souvient, il portait i|n intérêt ému à l'amour deviné des deux jeunes gens. Émery était un trop brave
homme en effet pour avoir dit au médecin la vraie cause de son mécontentement contre l'officier, et le médecin était, lui aussi, un trop brave homme pour interroger ses clients sur leurs affaires privées. Le nec dicta, nec visa, nec iniellecta, de Tantique serment hippocratique restait pour lui la règle, comme pour tous ceux qui pratiquent noblement son noble métier. Il avait du tact. Il sentit qu'il venait d'être pénible à Graffeteau. L'évidente gêne de celui-ci le gêna luimême. Changeant de sujet, il prit texte du journal que le jeune homme gardait machinalement à la main pour lui dire :
— « Vous avez vu la nouvelle? Ce suicide, à Tamaris, d'une demi-mondaine opiomane? »
L'instinct de défense se réveilla chez le meurtrier. D'une voix qu'il s'efforçait de rendre indifférente, il répondit :
— « Non, j'ai seulement regardé le Communiqué, »
— a Lisez le suicide, » insista le docteur, a il est instructif. Ah! qu'on me donne le pouvoir! J'en aurai vite fini avec les empoisonneurs qui vendent ces affreuses drogues : cocaïne, morphine, éther, et la pire de toutes, Teau-de-vie. Car enfin, cette toxicomane, elle l'achetait quelque part, son opium. Vous verrez qu'on étouffera la chose. Pas d'enquête, ou une enquête pour la forme, en vertu du grand principe : pas
d'affaire! C'est comme pour Talcoolisme... »
Engagé sur ce chapitre, le médecin ne devait plus s'arrêter, jusqu'au moment où l'automobile, déboucha sur la terrasse du Mont des Oiseaux, Un quart d'heure plus tard, le moteur ronflait de nouveau, emportant vers Hyères le vieil homme, et tout seul cette fois. Ces quinze minutes lui avaient suffi pour examiner son malade et conclure à Vexeat demandé :
— a Voilà qui est entendu, » lui avaitr-il dit, « puisque vous le désirez tant, je vous rends votre liberté dimanche. L'arythmie persiste, mais purement fonctionnelle. Il est possible que l'influence marine n'y soit pas étrangère. Faites -vous ausculter soigneusement à votre dépôt. Voilà tout... Je ne vous dis pas adieu, capitaine Graffeteau, mais au revoir.
Même si je vous manquais après-demain, lors de ma visite, je suis sûr que vous nous reviendrez. Vous serez plus juste alors pour notre beau pays... »
Et, tandis qu'il descendait prudemment les lacets de la route entaillée au flanc de la merveilleuse colline, il songeait :
— «Si le pauvre garçon doit être tué, là-bas, peut-être vaut-il mieux en effet qu'il s'en aille ainsi... Quel dommage pourtant! Deux charmants êtres, si bien faits l'un pour l'autre!... Bah! soyons optimistes. » Et il fredonna le couplet favori
qu'il avait cité Tautre jour à Graffeteau luimême i E la fé dins l'an que vên... (Et la foi dans Vnn qui ment!) « Tout le monde n'est pas tué, que diable I Et quand deux jeunes g^ns s'aiment. . . Mais que s'est^il passé pour qu'Émery m'ait fait oette tète l'autre jour, quand je lui ai parlé de son futur gendre? Car il le serai. Encore une de ses foucades sans doute! Ils auront discuté sur quelque bêtise. 11 ne pouvait pas laisser ces enfants s'aimer et se fiancer, tranquillement?... Pauvre Lazarine!... Mais c*est elle, je crois, qui rentre là^bas, avec sa sœur. Passons rite, pour n'avoir pas à m'arrèter et à leur dire que le capitaine s'en va. . . »
C'était, en effet, Lazarine qui rentrait à la Maison Verte avec Mme Journiac. Elles revenaient de leur visite, maintenant quotidienne, à eette chapelle de Consolation qui avait dominé toute leur vie d*enfants et d'adolescentes, comme elle dominait tout ce paysage, et Costebelle, et la plaine d'Hyères, et les marais salins, et la presqu'île de Giens, et celte mer. Leur ami anglais, aujourd'hui en train de se battre sur l'Yser, le major Garfield, leur citait toujours, en leur désignant cette flèche surmontée de la statue de la Vierge, le vers divin de Wordsworth :
^nd spîrei whoêê iitênt fin^êr pointé to hmay^t^.
LA THAGEDIR 243
Mais ni la « pauvre Lazarine, » comme Tappelait son vieux docteur, ni Madeleine n'avaient de re« gard en ce moment pour le blanc clocher
Qui leur montrait le ciel avec son dofgt rouet.
C'était une traduction essayée jadis» par leur mère, un peu poète comme elle était un peu artiste. Elles ne pensaient pas à se rappeler Fune à l'autre ce souvenir, absorbées qu'elles étaient dans leurs réflexions sur une lettre de Brissonnet à Mme Journiac reçue le matin. L'empressement du général à répoudre, courrier par courrier» était bien significatif. Évidemment, il regrettait l'extrême dureté de son billet au colonel Émery, rédigé dans un premier mouvement de colère, devant la fin de non-recevoir opposée par Graffeteau à sonultimalum. Dans cette nouvelle lettre, il racontait avec plus de détail le mariage du jeune homme, les légèretés et les trahisons de sa femme, leur divorce et ses vraies causes. U insis* tait sur le cynisme de Thérèse, « tombée depuis, t disait-il, « dans les plus dégradantes habitudes. » Il mettait sa correspondante en garde contre les intrigues probables de Mme Alidière. U donnait le nom, et confirmait qu'elle passait l'hiver à Tamaris. « Il est possible, » conoluait-'il, <» que le mutisme de Robert vis-à-vis de votre père s'explique par la souffrance que je l'ai toujours vu éprouver à la simple mention de l'e^stence de
cette malheureuse. Pour moi, cette faiblesse devant la vérité n'est pas une excuse. J'ai dû cependant, pour être juste, vous signaler ce trait de son caractère. »
— « Tu vois, » disait Mme Journiac, « que mon impression ne m'a pas trompée. Hier, il ne jouait pas la comédie. Tu la tiens, cette preuve que tu demandais. »
— «Oui,» répondait Lazarine, «tout s'éclaire: ses réticences, ses timidités, sa fuite consternée, quand je lui ai parlé au Mont des Oiseaux... Ah! comme je viens de demander là-haut la force de supporter sans révolte l'inutilité de notre amour! Car il m'aime, il me l'a dit, et c'est vrai, c'est vrai. Quand je pense qu'il a tant souffert, — cette lettre du général l'atteste, — qu'il m'a rencontrée, que j'ai en moi, dans le cœur, de quoi tout réparer de ses misères, tout guérir... Et puis, rien, rien, rien... La loi de Dieu est là. Je ne la discute pas, mais que c'est dur! »
— a Moins dur tout de même que le mépris, »
dit la sœur.
— « Et puiS; M continua Lazarine, sans paraître avoir entendu, « quand je pense aussi que je l'ai envoyé à elle, moi! » — Elle répéta douloureusement : — «Moi! Car il est allé à Tamaris en nous quittant, c'est trop certain, pour exiger un désaveu de la calomnie. Il l'a revue..* »
— « Chère petite » , fit Madeleine. « Tu es jalouse? »
— « Jalouse? » dit Lazarine. « Non. Si je la croyais toujours digne de lui, si je voyais en elle, comme hier, une femme abandonnée et méconnue, je ne regretterais pas de le lui avoir rendu. Je prierais Dieu, et de toute mon âme, je le jure, pour qu'il m'oubliât, pour qu'il fût heureux... Mais maintenant, après ce que nous savons, cette vie avec elle, que serait-ce? »
— « Il ne reprendra pas de vie avec elle, »
protesta Madeleine. « Il t'aime. »
— « Elle est si belle, >» gémit Lazarine, « si autre que moi ! »
C'était la femme, s'ignorant encore, qui venait de crier dans la vierge. Que lui répondre pour la consoler? Partout ailleurs que sur la grande route, la sœur ainée aurait serré l'enfant désolée dans ses bras. Elle ne put que lui prendre la main. Elle l'appuya contre ses lèvres, en donnant à ces frêles doigts frémissants un long baiser de tendresse et de compassion. Elles arrivèrent ainsi, sans plus parler, à la grille de leur jardin.
— « Nous ne montrerons pas à Père la lettre du général, n'est-ce pas? » dit Mme Journiac.
— « C'est vraiment beaucoup de silences, » fit Lazarine, « la visite de cette femme, la rencontre d'hier... »
— « Je prends tout sur moi, » interrompit
Madeleine. « Cette histoire n'a plus aucune suite possible, à présent. Pourquoi le mêler A des agitations où il ne trouverait que des moti^ à se tourmenter? 11 se fait déjà de si amers reproches! Il te l'a dit et il me l'a dît. Plus il croira cette aventure finie, moins it en souffrira. Tu hlâmes le silence? C'est un devoir dans certains cas. Mais oui, quand la parole n'aurait d'autre résultat que d'augmenter inutilement la peine d'un autre. Père croit que tu aimée un indigne et que cette indignité te guérira. Ne comprends-tu pas que c'est mieux ainsi? «
— «Et toi, ne comprends-tu pas qu'il m'est trop dur de ne pas jnstifier celui que j'aime? «
— £n ce moment, tu ne le justifierais pas.
Père discuterait. Il s'aigrirait davantage. Plus tard, tu pourras parler. Pas maintenant. Comme dit Ëlisa : il faut laisser le temps an temps. ■
— n Ta as raison, » répondit Lazarine avec accablement, n Je me tairai. »
Elles trouvèrent le colonel dans son fumoirbibliothèque, occupé & vérifier les renseignements du Communùjué sur une grande carte d'étatrmajor, clouée au mur. Des petits dra-
iaui, piqués de place en place, y marquaient
! situations respectives des armées.
— « Bonnes nouvelles! ■ cria-t-il à ses Biles, s la porte. « La bataille de Verdun se dessine . notre faveur. Dès l'instant que les Boches ont
manqué leur coup de surprise et que nous réagissons, nous tenons le boa bout. Quel outil que le soldat français, dans de bonnes mains! Et les chefs de là*bas, je les connais. Je les ai vus débuter : Gastelnau, Pétain, Nivelle, Mangin. Ce sont de fiers hommes, allez. Mats quelle guerre I... Suivez sur la carte» Tenez. . . «
Etde son vieux doigt, noué de rhumatismes, il montrait tel fort» telle colline» cherchant les noms sur le journal qui lui servait de guide. C'était un numéro identique à celui que Graffeteau avait acheté à La Garde. Seulement, le colonel, tout entier à la passion militaire, n'avait même pas vu Tannonce sensationnelle de la manchette. Sa démonstration faite, il déposa la feuille sur son bureau. Mme Journiac la prit d'un geste machinal. Elle commença de la parcourir des yeux. Tout d'un coup, elle se mit à trembler. Le saisissement décomposa son beau visage, si calme d'habitude. Son père, assis maintenant en face d'elle et qui la regardait distraitement, s'en étonna :
---^ « Mais tu es souffrante, Madeleine? » dit-il.
— « Ce ne sera rien, » répondit-elle en se forçant A sourire. « Lazarine, aide-moi à remonter dans ma chambre. Je m'étendrai jusqu'au diner. J'emporte le journal, papa? Ma sœur me lira les nouvelles. »
— tt Emporte, » fit le colonel. « Hors le Com-^
tnuniqué, rien ne m'intéresse. Je vais écrire quelques lettres. Soigne-toi bien. »
Il embrassa sa fille aînée sur le front, avec une complaisance qu'il se reprocha sans doute, car, au moment où Lazarine allait passer le seuil, il la rappela et l'embrassa tendrement aussi. Les deux sœurs sortirent de la chambre. Madeleine continuait à montrer un trouble si étrange que l'autre, dans l'escalier, lui demanda :
— « Qu'as-tu donc? »
— « Tout à l'heure, » répondit Mme Journiac à voix basse, « je te dirai. » Puis, quand elles furent dans la chambre : — « Ferme la porte à clef. C'est cela. Et regarde. »
£Ile tendit le journal à Lazarine. Celle-ci lut l'article qui, deux heures auparavant, avait soulagé Graffeteau d'un poids si lourd.
— « Mme Alidière? » fit-elle. « A Tamaris?. . . Mais c'est elle!... »
— « Évidemment,» dit Madeleine. « C'est elle. »
— «C'est bien cette nuit qu'elle s'est tuée? » interrogea la jeune fille. L'une après l'autre, penchées sur les lignes fatales, elles en relisaient chaque mot.
— « Il n'y a pas de doute, » conclut Madeleine, « c'est bien cette nuit. »
— « Après qu'il l'avait revue alors, qu'il avait causé avec elle, aussitôt après? Ah! Madeleine, qu'est-ce que j'ai fait? »
— a Toi? M protesta Mme Journiac, « mais tu n'es pour rien dans ce drame. »
— « Et qui lui a dit de la revoir? » s'écria Lazarine. « Qui lui a raconté qu'elle était venue, et notre entretien? C'est à cause de moi qu'il est allé la trouver! Car il y est allé. A cause de moi, il aura été trop dur pour elle! Et là encore, tout s'éclaire. Il fallait qu'elle eût un motif à sa visite ici, bien humiliante, avoue-le... » — Mme Journiac protesta d'un geste : — « Mettons qu'elle ait menti et sur leur divorce et sur son caractère, qu'elle ait voulu me faire de la peine, parce qu'on lui avait parlé de moi et de lui. Il n'en est pas moins vrai que cette démarche, que ces mensonges mêmes, supposent chez elle de la passion. Il l'aura brutalisée, désespérée, à cause de moi... Et alors, cela ! ... » — Elle repoussa le journal dans un mouvement convulsif. — « Il me semble que je vois ce sang. . . » Et de ses prunelles agrandies par l'épouvante, elle regardait une vision d'horreur.
— a Mais c'est insensé, insensé, m répétait Madeleine. Et, suppliante : — a Ma pauvre petite, ne cherche donc pas à ce suicide une autre explication que celle que donne le journal :
l'opium. Rappelle-toi la phrase de Brissonnet : les plus dégradantes habitudes? C'est de l'opium qu'il voulait parler. Remarque. Nous ne savons même pas si le capitaine Graffeteau l'a vue. II y a là une histoire d'une scène de folie dans un
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établissement public à Toulon, qui proure que cette femme n'a point passé Taprès-midi àTama* ris! Il Ta vue? Soit. Il lui a parié durement? Soit encore. Que lui avais*tu demandé, toi? D'être bon pour elle, de lui pardonner. Ainsi!... Et quand il aurait été implacable, au point de la désespérer, ce n'était que justice. Le témoignage de Brissonnet le prouve... D'ailleurs, pourquoi chercher des raisons, quand l'opium suffit, je te répète? C'était une malade d'esprit, qui n'était pas responsable. Cette visite ici, dont tu parles, mais elle n'était pas d'une passionnée. Elle était d'une méchante ou d'une détraquée. . . Non. Non. Ce suicide est lamentable. Mais tu y es absolument étrangère... Et puis, sommes-nous tout à fait sûrs que c'est un suicide? Après tout, nous n'avons là qu'un récit de journal, écrit après une première enquête, non poussée à fond. S'est-elle tuée, seulement?... n
— a Arrête-toi ! « implora Lazarine d'une voix étranglée. Elle s'arrêta elle-même. L'idée qui venait de surgir entre elles était si atroce qu'elles demeurèrent quelques instants silencieuses, jusqu'à ce que Mme Journiac dit, en haussant les épaules :
— « Décidément, c'est contagieux. Tu me rends aussi folle que toi. » — Puis, montrant sa taille déformée, avec cette grâce souffrante de future mère qu'elle employait comme le plus sûr moyen de calmer sa sœur : — « Si tu continues ,^
ton neveu naîtra dans un joli état. Finissons-en. Et d'abord... » — Elle avait saisi le journal qu'elle froissa vivement. Elle alla vers la chemi* née, prit les pincettes et maintint le papier dans les flammes. Quand il fut entièrement consumé : — " Ah! » dit-elle. « Si Ton pouvait faire des chag^fins inutiles un petit tas de cendres, comme celui-là ! »
— « On ne peut pas, » dit Lazarine. « Tu le sais aussi bien que moi. Tout de même, tu m'as rendu un grand service en m'empèchant de parler à notre père. Ses commentaires à lui, maintenant, me seraient vraiment trop durs. Je ne pourrais pas les supporter. Je vais le rejoindre. »
Elle quitta la pièce sur ce prétexte, en réalité pour fuir Madeleine. Gellê-ci s'en rendit bien compte, et que la malheureuse enfant ne pouvait pas supporter non plus ses commentaires , à elle . Le soir, et quoique le départ de la voyageuse fût fixé pour le lendemain, Lazarine ne monta pas faire la causette, comme à l'ordinaire, dans la chambre de sa sœur. Elle trouva le moyen d'échapper encore au tête-à-téte, pendant les quelques heures de la matinée du samedi qui précédèrent ce départ.
Vingt fois, Madeleine fut tentée de s'approcher d'elle, pour reprendre, seule à seule, l'entretien de la veille. Vingt fois, une appréhension invincible Ten empêcha. Elle n'arrivait pas à chasser
le soupçon, extraordinaire, et, pour son bon sens, absurde, qu'elle avait suggéré elle-même, par une phrase prononcée cependant au hasard. Ce fut seulement à la gare, durant les quelques minutes où leur père enregistrait ses bagages, qu'ayant entraîné Lazarine à l'extrémité du quai, elle lui dit :
— « Chère petite, fais-moi une promesse, mieux qu'une promesse, un serment. »
— «Un serment?» répéta Lazarine, «lequel?»
— « Si tu revois le capitaine Graffeteau, juremoi, sur la mémoire de maman, que tu me le diras, entends-tu, quoi qu'il arrive. »
La jeune fille regarda sa sœur fixement :
— a Que crois-tu donc qui puisse arriver? »
demanda-t-elle.
— « Je ne sais pas » , répondit la sœur ainée. Et dans un élan passionné : — « Mais je ne pourrai pas partir, je le sens, si tu ne me jures pas ce que je te demande. »
— « Je te le jure, » dit Lazarine.
— «Merci, » fit l'autre.
Le train avait disparu depuis longtemps, emportant vers Toulon, puis vers Marseille et Avignon, la soiur ainée, toujours bien anxieuse
lA tila<»:pis 5^
malgré le «craieiit. ei iUi jtLr&xie empiULtiqM trt- Faillait IlsuLgiikiitîoD à^ ceUp à qpoi ell^ Tenait d'arraciier cette ftoleiiDflie promesse :
— «Qu'a vonlti direMadeJeLDe?T s^e demandaitelle sor la loute an Tetonr, et. «e répétait sa propre qoestîcHi : — * <Joe croit-elle donc qui puisse arrnrer? » — rfle y répcHidait malgré elle. Une possibilité, qu'elle s'était interdite jusqu'alors de même conceToir, s'imposait i son esprit. Cne espérance folle se mélangeait à la terreur de responsabilité que le suicide de Thérèse continuait de lui infliger. Elle écartait la hantise d'une autre terreur, indéterminée, obscure, formidable. Thérèse morte, celui qu'elle aimait si profondément, si douloureusement, devenait libre. S'il était démontré pourtant que ce suicide était uniquement dû à uq désordre mental, provoqué par l'opium? L'obstacle entre eux serait brisé. Le mariage religieux serait permis. Elle imaginait Robert Graffeteau trouvant le moyen de la revoir, implorant d'elle, avant do retourner au front, cet engagement qu^ello lui avait offert, dans une heure de conBance exaltée. Que répondrait-elle? Un frisson in pnrcoiirnit. Elle regardait le colonel, en train de mnrchor A son côté. Ils suivaient le chemin qui, par (lontcbelle, mène à Saint- Pierre-des-IIortH et A In Mai" son Verte. Si Robert Graffeteau osait une pnroilli) demande, et si elle disait oui, comment «'«n t«iri9?
354 LAZAaiNE
D'autre part» comment expliquer au colonel, iutraitable sur le chapitre de la loyauté» qu'elle et sa sœur eussent dissimulé de la sorte? L'imposture de ce mutisme recommençait de tant lui peser I Gomment le rompre sans révéler rintensité de son amour, qui Teffirayait elle-même? Rien que de supposer cette porte ouverte à nouveau sur l'avenir lui faisait mal, tant son rêve entrevoyait de bonheur. Elle la repoussait, cette porte. Elle le rejetait, ce rêve. L'affreuse impression la ressaisissait, celle du sang de la suicidée sur ses mains. A un tournant de la route, les bâtiments du Mont des Oiseaux se découvrirent dans le lointain, pour quelques instants. Les yeux de la jeune fille se fixèrent, par-dessus la tête grise de son compagnon, sur la blanche construction aux toits rouges. « // avait promis de se justifier, pensaitelle. Il ne donne pas signe d'existence, Pourquoi?<.. V Et elle avait peur.
A cette question elle devait avoir une réponse, et trop complète, ce même jour. Vers les cinq heures et demie, après le thé, elle était seule dans sa chambre, à lire et relire, dans les journaux du matin et ceux de l'après-midi, des détails complémentaires sur le drame de Tamaris. Tous s'accordaient sur l'hypothèse du suicide et sur sa cause, ainsi qu'en témoignait leur unanimité à réclamer des mesures énergique» contre
LA THAGSDIE 255
la vente clandestine de Topium. La fidèle Élisa entra, porteuse d'une enveloppe fermée et sans adresse. Puis narquoise, comme à l'habitude ;
— « C'est l'infirmier de M. le lieutenant Duchatel qui a remis ceci pour Mademosell^, en disant comme ça : qu'on attendait une réponse, et que c'était pressé... Pressé, pressé, que je lui ai dit, moi, faut ben donner le temps à la médecine de faire, . . — * Il en rit encore. »
Elle riait, elle aussi, de sa rustique plaisanterie, la malicieuse Angevine, mais sans gaieté. Tous ces derniers jours, elle avait observé la tris* tesse grandissante de sa Demoselle, comme elle continuait de l'appeler avec la prononciation de son village. Trop fine pour ne pas en deviner vaguement le motif, mais trop peu renseignée pour soupçonner la cruelle vérité, elle en voulait au capitaine Graffeteau, et, à cause de lui, aux officiers du Mont de$ Oiseaux en bloc. « Qu'est-ce qu'ils peuvent bien lui écrire encore? » pensat-elle, en voyant le visage déjà si tendu de Laxarine se contracter à la lecture du billet enfermé dans cette enveloppe. Il se composait de ces quelques mots, tracés d'une plume incertaine et qui n'avait pas su diriger ses lignes : » Mademoiselle, il faut que je vous voie immédiatement . Pardon et Respecta, » •»*- Que je vous voie? — Dans son trouble, l'aveugle employait machinalement une formule qui n'avait plus de signification pour lui^
S56 LAZARINE
hélas! Cet indice n'était pas nécessaire pour prouver à Lazarine qu'un incident très grave l'avait seul déterminé à une pareille démarche, lui, si réservé. Venait-il lui parler du drame de Tamaris et de Robert Graffeteau?
— « Le lieutenant Duchatel est en bas? » demanda-t-elle.
— a Oui, » fit la servante, « assis sur la borne du chemin. Il n'a pas voulu entrer. »
— « Va le prévenir que je descends, » dit Lazarine, et, à part elle : « Il ne veut pas entrer? A cause de mon père, évidemment... Hé bien!
je lui parlerai sur la route. »
Le temps de poser un chapeau sur ses cheveux, de jeter une mante sur ses épaules, et elle descendait l'escalier, le cœur battant.
— « Si mon père m'entend, pensait-elle, cette fois je lui dirai tout. »
Par bonheur pour la pauvre fille, — ou par malheur, qui sait? — le colonel ne parut pas. Suivie du regard par la seule Élisa qui murmurait : « Seigneur, ayez pidié de nous et jetez des pierres aux autres! » elle traversa le jardin, et, la grille passée, vint droit vers Duchatel. Quoique son pas fût bien léger, l'aveugle l'entendit venir. Il se leva.
— « Laissez, » dit-il à l'infirmier qui voulait le soutenir, « Mlle Émery me conduira quelques pas.«. » Et il appuya sa main sur le bras de Laza-
rine, du même geste à peine posé qa*il avait eu dans ce retour de nuit, dont la jeune fille racontait la poésie heureuse à sa sœur, au cours d*une de ses lettres. Trois semaines depuis lors ; et que cette joie était loin!
-— « Mademoiselle, » commença l'aveugle à mi-voix, «je me rends bien compte que je viens d'être très incorrect avec vous. »>
— a 'Ne vous excusez pas, lieutenant Duchatel, w dit Lazarine. « Du moment que vous m'écrivez ainsi, vous obéissez à des raisons impérieuses, j'en suis sûre. Dites-les-moi, simplement.»
— « Merci de votre confiance, » répondit-il.
tt J'étais si sûr que je ne me trompais pas sur
votis!... »> — ^ Et, tout simplement^ en effet : — a Mademoiselle, il s'agit du capitaine Graffeteau. Je crois que vous avez de l'amitié pour lui. Vous regretteriez certainement de ne Tavoir pas aidé, le pouvant, dans une crise terrible de sa vie. 11 est bien étrange! J*îgnore si vous l'avez vu ces derniers jours et si vous vous êtes rendu compte de son état. Cet état m'a paru, à moi, tellement inquiétant que vous m'en voyez bouleversé. .. »>
— tt Mais enfin, qu'est-ce qu'il a ? » fit Lazarine. ft Qu'avez-vous su? »
— a II a, mademoiselle, » dit Duchatel, tout baâ cette fois, a quUl veut se tuer. »
La jeune fille demeura comme sidérée. Cn
cri lui vint, qu'elle étouffa. L'évidence s'imposait à elle. Le hideux soupçon, repoussé d'abord comme une imagination insensée, revêtait soudain une précision sinistre. Il se faisait dans son esprit un de ces raisonnements foudroyants dont l'éclair nous illumine aux minutes tragiques. Celui qu'elle aimait et qui l'aimait était libre. Il pouvait l'épouser. Et il pensait à se tuer? A cause de ce drame de Tamaris, c'était certain. S'il n'y était pas mêlé, pourquoi? S'il y était mêlé, et qu'il y eût eu simplement suicide, pourquoi encore? Par remords d'avoir été trop dur? Les torts de sa femme l'absolvaient d'avance... Restait une troisième hypothèse. A l'épouvante dont elle emplissait Lazarine une appréhension affreuse se mêlait, celle que son propre trouble ne mît Duchatel sur la piste du crime. Savait-il que Graffeteau fût marié et divorcé? Que sa femme s'appelât Mme Alidière? Qu'elle fût morte, et où, et comment?
Elle pensa : « Moi, je ne dirai rien. Il faut qu'il parle... » Cette idée lui donna la force d'interroger :
— a II veut se tuer? » répéta-t-elle. u U vous l'a dit? »
— tt Non. Mais je le comprends. Je le sens.
Je le sais. »
— a A cause de son étrangeté? Cette étrangeté, quand avez-vous commencé dejla remarquer? »
— « Il y a une^ semaine environ. »
— « Mais vous prononciez le mot de crise? »
— « En effet, c'est depuis quarante-huit heures seulement qu'il m'inquiète ainsi. »
— « Depuis ces quarante-huit heures, lui estil arrivé quelque chose? »>
— Rien que je sache. . . »
— tt Alors, ce n'est chez vous qu'une impression? ï»
— « Oui et non... Mais, voyez-vous, madeselle, le mieux est que je vous raconte, par le détail, mes observations, à partir d'hier au soir. Vous jugerez. Hier donc, je ne l'avais pas rencontré de tout l'après-midi. Je vais le chercher, pour le diner. Je frappe à sa porte. Il était là. Pas de réponse. Je l'entendais qui marchait, marchait... Je lui dis mon nom. Il me crie qu'il ne dinera point. Il n'ouvre pas... Après le diner, je retourne à sa chambre. J'écoute. Toujours le pas d un homme qui se fuit lui-même entre quatre murs... J'y retourne au milieu de la nuit. Toujours et toujours ce va-et-vient infatigable et affolé du prisonnier dans son cachot... Ce matin, il arrive chez moi. 11 me dit qu'il voudrait me demander un conseil, pour son testament, tt J'ai une certaine fortune, » m'expliquet-il, «et pas de proches parents. Je désire laisser « ce que je possède à une œuvre de charité. En cona naissez-vous une^que vous considériez comme
« très utile et que vous puissiez jne reoommander
« particulièrement? »> Cette preuve d'amitié me touche. Je le lui dis. L'émotion le gfa^e, et il me pose une question que je vais vous répéter, mademoiselle, textuellement : « Vous croyez à
« une autre vie, Duchatel?» — « Et vous aussi, »» lui ai-je répondu. — « Oh! moil v a-t«il repris,
«j'espère bien qu'il n*y en a pas, mais je n'en
tt suis pas sûr. »
— « Le malheureux!... » ne put s'empêcher de gémir Lazarine.
— tt N'est-ce pas? » fit Duchatel, « mais
écoutez la suite. Il continue : a Et dans cette
a autre vie, vous croyez que nos actes nous soi-
(i vent?— «Naturellement,»» ai-je répondu. «C'est
« même ça, l'autre vie. » — « Si o'était vrai, »
s'est-il écrié, « ce serait affreux ! u II faut vous dire,
mademoiselle, qu'en Champagrne, à la veille de la
grande offensive, nous avions causé religion. Son
incroyance alors m'avait d'autant plus attristé
qu'elle était tranquille. Je pensai : a II va repar«
« tir. Un travail s'est fait en lui. Il doute. » Et je
lui dis : « Vous êtes plus près de Dieu qu'il y a « sept mois, Robert, puisque vous commencez à « le craindre. »» Il ne releva pas ma phrase. Il remit la conversation sur son testament et l'œuvre à choisir. Et tout d'un coup, sans transition aucune : « Avez-vous eu des amis qui se Il soient tués, Duohatel? » **^- a Ouî^ » lui diê-je^
très étonné, «j'en ai eu un. » En effet, mademoiselle, un de mes camarades dû lycée de Lyon, que j'aimais beaucoup. Employé de banque, il était pauvre. Il aimait le luxe. Dans une heure d'égarement, il a volé. Sur le point d'être découvert, il s'est tiré une balle dans la tête. Je raconte cette histoire à Graffeteau. — «llaeu raison,» me dit-il, « vous ne trouvez pas? » — « Non, » répliquai-je. Et lui : — « Qu'auriez-vous donc voulu « qu'il fît? » — a Qu'il se repentit et qu'il « réparât. » — « Se repentir? » a-t-il répondu. « Quand on ne croit pas!... Réparer? Mais il y a a des choses irréparables... » Il est sorti, làdessus, comme il était entré, avec cette brusquerie des gen9 qui souffrent trop et qui ne se supportent nulle part. Mademoiselle, j'ai été tellement effrayé de cet entretien que j'ai osé une action extraordinaire. Elle vous prouvera ma certitude d'une catastrophe possible. Je suis allé chez lui, le sachant absent. J'ai 'cherché son revolver. J'ai arraché de mes doigts toutes les balles et remis les douilles vides dans les chambres. Puis, m'étant retrouvé avec lui cet aprèsmidi, il s'est montré de nouveau si nerveux que ma terreur a encore grandi. Ma précaution m'a paru puérile. S'il veut en finir, il y a tant d'autres moyens I . . . Alors, j'ai pensé à vous. . . n
11 s'arrêta de marcher et de parler. Il semblait attendre une réponse qui ftt écho à sa confidencOf
S62 LAZARINE
et, comme la jeune fille se taisait, atterrée, il balbutia :
— M Si je vous ai froissée, mademoiselle, pardonnez-moi. »
— « Comment vous en voudrais-je? » réponditelle, et, appelant d'un geste Tinfirmier : — « Il faut que je rentre, lieutenant Duchatel. Je réfléchirai. »
— « Si je ne me trompe pas, pensez qu'il s'agit de la perte ou du salut de cette âme... » dit Taveugle d'une voix où frémissait une imploration, tt Moi, je ne peux rien. Je n'ose plus frapper à sa porte. Et, à cette minute peutêtre... »
Il n'acheva pas. Elle le vit qui reprenait la route du Mont des Oiseaux, appuyé d'un bras sur son guide, et de l'autre s'assurant du sol avec sa canne. Il marchait aussi rapidement que le permettait son infirmité. Ses dernières paroles expliquaient trop clairement cette hâte.
— « A cette minute peut-être... w se répétait Lazarine, en marchant elle-même du côté de la Maison Verte. A un moment, elle se retourna.
L'uniforme bleu de Duchatel disparaissait dans un repli de la route. En avant de ce repli, débouchait un sentier très rude, qu'il avait laissé à sa gauche et qui menait plus vite au Mont des Oiseaux, Subitement, impétueusement, la jeune fille se
dirigea vers ce raccourci, dont elle connaissait tous les méandres, tous les arbres, toutes les pierres. Elle s'y engagea, sans plus se soucier de rheure tardive, de son père qui s'inquiéterait, de l'extraordinaire audace de son projet. «Pourvu que je n'arrive pas trop tard ! »> Elle n'avait plus d'autre pensée. Un irrésistible élan la précipitait vers Graffeteau. Ce qu'elle lui dirait? Elle n'en savait rien. Elle venait, à travers Duchatel, d'entendre son appel de détresse, et elle allait au secours de cette agonie. Dès les premiers mots de l'aveugle, ce sentiment de pitié avait tout emporté. Elle qui gardait une farouche pudeur de ses émotions intimes, elle avait écouté jusqu'au bout cette confidence qui supposait son plus cher secret deviné. Lui demander qu'elle sauvât Graffeteau, n'était-ce pas lui dire : « Il vous aime et vous l'aimez? » Que lui importait? Et pas davantage le roman que l'officier avait pu imaginer autour des désespoirs de son ami : sans doute un désaccord avec le colonel, une demande en mariage repoussée. Elle courait, elle volait entre les arbousiers et les lentisques, les myrtes et les genévriers, sans cesse accrochée aux épines de cette végétation de maquis, et s'en arrachant. . . Enfin elle avait rejoint la grand'route. Un autre raccourci s'y amorçait, aménagé à même le parc du Sanatorium^ celui-là, et transformé en escalier par une savante succession de larges degrés d'un
ciment qu'un ouvrier artiste avait façonné en aspecU de planches et de troncs d'arbres. En deux minutes elle les eut franchis. Elle était devant Ténorme façade du bâtiment. Au portier qui la connaissait et s'avançait vers elle hors de sa loge, elle demanda le numéro de la chambre du capitaine Graffeteau, sans rougir sous le regard étonné de cet homme.
— a Le capitaine est bien chez lui? n insistat-elle.
— a Je ne l'ai pas vu sortir, v dit le concierge. tt Si Mademoiselle veut, j'enverrai quelqu'un... »
— «Ce n'est pas la peine, » répondit-elle, et elle entra dans l'hôpital sans plus hésiter que si elle eût été la sœur ou la femme de celui qu'elle voulait à tout prix sauver. En était-il temps?
Que ces deux étages lui parurent hauts, nombreuses les marches, long le couloir! Le pressentiment qu'elle arrivait trop tard l'immobilisa devant la porte, et, quand elle eut frappé, elle' crut défaillir, au bruit du pas qui s'approcha. Les deux tours de clef, que donna l'occupant de la chambre, et un bruit de chaises déplacées témoignaient qu'il s'était barricadé en dedans. Cette précaution s'accordait trop bien au funeste projet dont elle venait empêcher l'accomplissement I Mais le battant était ouvert. Robert Graffeteau avait vu Mlle Émery. De surprise, il recula sans rien dire. Ce fut elle qui poussa la porte, et,
tA TRAGEDIE 265
marchant sur lui, sans explication, sans préparation, d'une voix qui n'interrog^eait pas, qui n'ac* cusait pas, mais qui imposait, qui exigeait la vérité.
— «Vous l'avez tuée? » dit-elle.
— « Oui, » répondit-il.
— « Et vous voulez vous tuer? »
— « Oui » , fit-il encore.
Elle détourna de lui sa tête, comme si, à cette minute, elle ne pouvait pas supporter de le voir, et elle s'agenouilla. Un fauteuil était là. Elle y posa ses coudes, cacha sa face dans ses mains et resta ainsi à prier longtemps. Quand elle se releva, son visage, si clair d'habitude, avait comme une expression obscure et convulsée. Le ravage du tourment intérieur, en décomposant ses traits délicats, l'aurait rendue presque laide sans la profondeur de ses yeux, sublimes de passion et de douleur. Les bras serrés sur sa poitrine, et les poings crispés l'un contre l'autre, elle gémit :
— « Si vous vous tue«, que voulez- vous que je devienne? Il ne vous suffit donc pas de m'avoir associée à un premier crime? Car c'est en me quittant que vous êtes allé tuer cette femme, et à cause de moi! Voilà ce que j'ai été pour vous. A cause de moi, vous avez assassiné, et maintenant vous voulez vous tuer. Alors, toute ma vie, je devrai me dire : « S'il ne m'avait pas rencon-
«i trée, il vivrait, il serait un honnête homme! ».
Hé bien! A cause de moi, vous m^entendez, vous n'avez pas le droit de vous tuer. Vous me devez de ne pas me désespérer. Si vous m'aimez, comme vous Tavez dit, ne me condamnez pas à ce remords. C'est bien assez de l'autre... »
— a Ah! j'aurais dû me taire, ne rien avouer! » répondit-il. « Vous, des remords, vous, vous?... Mais vous n'avez jamais été pour moi que bienfaisance, que lumière, que consolation... Mais avant-hier, quelques heures avant, vous me demandiez d'être indulgent, de pardonner. J'avais encore vos paroles dans le cœur et dans l'esprit... Une fureur m'a entraîné, que je ne comprends plus moi-même. Cette femme, c'était le passé, avec ses chagrins, ses rancœurs, ses hontes, auxquelles je ne peux pas vous mêler, même en idée. Alors, quand je me suis trouvé devant elle, toute cette misère a reflué en moi... J'ai eu horreur et j'ai eu peur. Oui, peur de moi-même, peur de cette femme. J'ai eu la sensation du monstre, d'une méchanceté, d'une perversité acharnée de nouveau contre moi. Un vertige m'a pris, et je me suis délivré... Vous voyez bien que vous n'êtes pour rien dans ce crime. Si une influence avait pu m'arrèter, c'était la vôtre, votre souvenir, la pensée de l'être que vous aviez fait de moi. Vous ne savez pas ce que vous êtes pour moi, depuis que je vous ai connue!... Ce que vous étiez... Car
LÀ TBA6EDIE S67
c'est fini. C'est moi qui peux vous dire : <( Que a voulez-vous que je devienne?... » J'ai tué. Mon crime est sur moi. De cela aussi il faut que je me délivre. Comment?... Je serais découvert, arrêté, emprisonné, à la veille d'être jugé, peutêtre trouverais-je dans cette abjection un apaisement, une impression 3e dette payée. Vous avez appris cette mort par les journaux. Vous savez donc qu'on ne me poursuivra pas... Me dénoncer? J'y ai songé. Je ne le ferai pas, à cause de ces galons, de cette croix, de mes camarades^ de tout ce que cela représente et qu'il m'est odieux d'associer à ma déchéance... Retourner au front, me faire tuer? Oui, si c'était comme simple soldat. Mais c'est impossible, et comme officier, comme chef, je n'en suis plus digne.. . »
Il s'arrêta. Elle l'avait écouté, les paupières baissées, sans qu'aucun mouvement, ni de son visage ni de son corps, révélât les sentiments que cette horrible confession éveillait en elle. Comme si ce mutisme était un acquiescement, il reprit :
— « Vous ne pouvez pas me répondre, et il n'y a rien à me répondre. Il ne me reste qu'à disparaître... Je m'en rends compte : c'est le bon Duchatel qui vous a avertie. Il m'a deviné. C'a été ma dernière faiblesse de lui parler. J'en suis bien puni. Mais j'étouffais!... Encore là, j'aurais dû me taire. Vous auriez lu, dans une
â68 LAZAEINE
feuille quelconque, un jour, que le capitaine Graffeteau avait été la victime d'un accident de chemin de fer. C'est si aisé de se mettre sur une voie, quand un train passe! J'avais pris cette résolution, aBn de vous faire douter. Vous ne douterez plus maintenant. C'est pour moi une douleur de plus. Mais,*» — et il secoua la tète, — a je me suis condamné à mort, j'exécuterai la sentence. Je me ferai justice. Je payerai ma dette... »>
— « Et à qui? » interrogea-t«elle. — Elle le regardait fixement, avec ce mélange de supplication et de volonté que l'on a dans les yeux, quand on désire passionnément projeter dans un autre une conviction dont on est possédé. — « Pas à la société, puisque votre mort ne sera un exemple pour personne. Pas à cette pauvre àme, que vous avez précipitée, chargée de ses péchés, aux pieds de son Juge. Pas à Dieu, qui défend tous les homicides. Vous n'aurez rien payé, rien effacé. Voua vous serez délivré de la vie, comme vous dites, et, se délivrer, ce n'est pas racheter, c'est déserter... Ce que je veux que vous deveniez? Mais un homme qui se repent, un homme qui expie. Bappelez*vous votre enfance. Quand vous aviez commis une faute qui pesait sur votre conscience, où alliez-vous demander pardon? Et on vous l'accordait, et on vous disait pourquoi, parce qu'il y a Quelqu'un qui a donné
son sang pour vous, pour moi, pour nous tous, pour toutes nos défaillances, pour les péchés des enfants, pour les crimes des hommes. Il y a un Rédempteur, et il y a une Rédemption. Votre âme porte des traces sinistres. Vous vous feriez justice à vous-même, comme vous dites, votre suicide ne vous rendrait pas Tinnocence. Ces traces, vous ne pouvez pas les effacer. Un autre le peut, si vous vous jetez sur son cœur. Même souillé, même abominable, il vous aime, il vous plaint, il vous veut. Ah ! mon Dieu I mon Dieu ! w — Et elle joignait ses mains : — « Si je pouvais faire passer en lui cette certitude qu'il a un moyen d'être guéri, d'être lavé, un seul!... Mon Dieu ! mon Dieu ! ... »
-— « Mais ce moyen, » dit Graffeteau, « je ne peux pas l'employer. Il faudrait croire et je ne crois pas. »
*-^ « Je le sais bien, » dit-elle avec une exaltation grandissante, « mais vous croirez. Je vous forcerai de croire. Je prierai Dieu avec tant d'ardeur qu'il m'accordera cette grâce! Ne vous y refusez pas, en fermant à jamais la route à sa miséricorde! Je m'en rends trop compte, allez; ne croyant pas, un remords comme le vôtre est un fardeau terrible à porter. Je vous y aiderai. Tant que vous n'aviez parlé à personne, vous étiez seul à le porter. Vous ne pouviez pas, mais maintenant nous sommes deux* Non. Ne regrettez pas
de m'avoir tout avoué, comme cela, tout de suite. C'est si noble! C'est si droit! Je vous en estime tant! C'est une telle preuve d'amour que vous m'avez donnée, en ne supportant pas de me mentir! Je vous en aime tant!... Oui, » répétat-elle, — et c'était un accent d'extase tout ensemble et de désespoir. — « Nous nous aimons. Nous nous aimons. Ah! Robert, » supplia-t-elle dans un cri déchirant. — C'était la première fois qu'elle l'appelait tout haut ainsi. — « Jurez-moi que vous ne vous tuerez pas^ et moi je vous promets que je serai votre femme. »
Graffeteau s'étaitassis, tout pâle. Sur ses joues des larmes commencèrent de couler, longues et lentes. Il les montra d'un geste à la jeune fille, et, cédant à l'émotion qui entrecoupait chacun de ses mots :
— « Mademoiselle... » — Comment aurait-il osé, lui, prononcer son prénom? Et ce contraste même était si poignant ! — « Je ne pensais pas que j'aurais pu connaître encore une minute de bonheur. Vous venez de me la donner. Ces larmes sont les premières qui me viennent, depuis l'horrible chose. Comme elles me soulagent! Quelle douceur émane de vous, quelle générosité! Cette belle âme si fière, si grande, que j'avais pressentie, je la vois! Oui, nous nous aimons. Seulement, moi, c'est Tadoralion pour un être tellement au-dessus de moi, tellement
unique! Et vous, c'est une pitié pour un déchu. En ce moment, vous me voyez si misérable et vous êtes si bonne, si charitable^ et alors cette offre!... Non. Je ne peux pas, je ne dois pas l'accepter... Quand vous m'aurez quitté, peutêtre pas aujourd'hui, mais demain, après-demain, je ne serai plus ce que je suis en ce moment, une douleur qui ag^onise là sous vos yeux et qu'à tout prix vous soulagez. Je redeviendrai pour vous l'assassin, » — il insista, — a Tassassin, celui qui s'est condamné à être seul toujours, par une action inexpiable, je vous répète, inexpiable... Ce pacte, si j'y consentais, loyale et fidèle comme vous êtes, vous le tiendriez. Mais, au fond de votre conscience, que penseriez-vous? Que vous êtes la femme d'un assassin. Et moi, je lirais cette pensée en vous. Je vous aurais infligé cette honte. Je m'en mépriserais plus encore que de mon crime. C'en serait un pire. Non. Non. Non. Laissez-moi. Ne me tentez pas. »
— a Ah!» dit-elle, « comme vous m'avez peu comprise! C'est tout naturel. Vous ne croyez pas. Alors vous ne voyez pas. Vous vous trompez : ce n'est pas la pitié qui m'a fait vous parler comme je vous ai parlé. C'est l'amour, tout simplement, pas celui qui aime une créature à cause de son charme et de son attrait, cet amour qui change, qui tombe avec les années, avec la vieillesse^ avec la mort* Peut-être vous ai-je aimé
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ainsi les premiers temps. Ce que cette heure, cette minute vient de m'apprendre, c'est que je vous aime d'un amour plus haut, plus pur, plus vrai. C'est que j'aime votre âme et que je veux, enten* dez^vous, je veux la sauver... Sans cela, ce crime, en effet, m'aurait séparée de vous. Pourquoi m'en a-t-il rapprochée? Parce que mon sentiment pour vous est autre chose que ce que j'en savais... C'est comme ma foi en Dieu et en Notre-Seigneur. Maintenant seulement je sens combien elle est complète, absolue. Maintenant seulement je comprends que cette vie n'est qu'une étape du chemin, un passage vers l'Éternité, et je veux la partager avec vous, mon Éternité. Je veux que vous soyez sauvé... En vous offrant d'être votre femme, après cet assassinat, je fais mien tout votre passé. Nous l'expierons ensemble. Tout ce qui est à moi est à vous : ma vie, mon cœur, mon Rédempteur. Tout ce qui est à vous est à moi : vos doutes, vos angoisses, votre crime, vos tentations de désespoir. Cn autre que moi se les est appropriés avant moi, c'est Notre-Seigneur. Je vous ferai croire en lui, par ma propre desti-* née... Mais il me faut le temps. Vous ne me le refuserez pas. Vous ne vous le refuserez pas, à vous-même. . . Vous avez dit à Duchatel que vous doutiez de l'autre vie, que vous ne saviez pas. Alors vous n'êtes pas sûr qu'il n'y ait pas une autre vie. Vous ne pouvez pat vous abîmer vôlon-*
tairement dans cette nuit, sans avoir cherché un peu de lumière, surtout quand il dépend de vous d'être encore utile, de servir. Ne dites pas que vous n'êtes plus digne d'être un officier, un chef. Ce n'est pas du repentir, cela, c'est de l'orgueil. Quand on veut servir, on* ne choisit pas. On sert à son rang, et, si l'on pense qu'il est trop haut, on trouve dans sa secrète indignité une occasion de s'humilier intérieurement... Mais dites-moi donc que j'ai raison, que ce second vertige est passé, que vous vivrez, que vous ne vous tuerez pas!... Ah! bourreau, bourreau! Vous m'aimez. D'un mot vous pouvez faire cesser mon martyre, car je suis au martyre, vous le voyez pourtant, et, ce mot, vous ne le prononcez pas ! ... »
Elle s'était laissée tomber sur le fauteuil, les paupières baissées de nouveau, la bouche frémissante, les mains jointes, pâle et défaillante comme si elle allait s'évanouir.
— a Mademoiselle..., mademoiselle..., » balbutiait Graffeteau, enfin vaincu par tant d'amour, de charité, de magnanimité, de détresse. «Revenez à vous. Apaisez-vous. Je ferai tout ce que vous voudrez. Je me remets entre vos mains. »
Elle ouvrit ses beaux yeux brûlants, et, haletante :
— a Vous me promettez de ne pas vous tuer?
J'ai votre parole? «
— o Je vous le promets. Vous avez ma parole. »
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— u Quelle minute de bonheur vous venez de me donner, à moi aussi!... » dit-elle. La voix lui manquait. Elle restait assise, immobile à présent et silencieuse. Le crépuscule tombait, ce brusque frisson de nuit qui succède si vite dans le Midi à la chute du soleil. Graffeteau la contemplait, si blanche, si fine, si émue! Elle était là, devant lui, comme un fantôme béni et qui exorcisait l'autre, comme Timage de son pur amour, venu pour effacer toutes les souillures, pour panser toutes les plaies. A ce moment, il s'approcha d'elle, il s'agenouilla, et humblement, pieusement, il appuya ses lèvres sur le bord de sa robe. Elle se dressa, debout. Il s'était relevé aussi.
— « Quand partez-vous? » demanda-t-elle.
— tt Demain dimanche. »
— a A quelle heure? »
— « Le matin. »
— <( Alors nous ne nous reverrons pas. En vous en allant, regardez du côté de Consolation, et pensez que j'y aurai communié pour vous.
Adieu. Ayez foi en moi, comme j'ai foi en vous. »
Elle marcha vers la porte sans qu'il essayât ni de la retenir, ni même de lui prendre la main. Sur le seuil, elle se retourna pour le regarder avec ses prunelles profondes, et elle lui dit :
— a Adieu, mon fiancé! »
Le général Brissonnet au colonel Émery.
« Aux armées, ce mercredi 19 juillet 1916.
a Mon cher colonel,
a Vous m'avez montré trop de confiance en m'initiant au chagrin que vous avaient causé, il y a trois mois, les fiançailles secrètes de Mlle Lazarine avec Robert Graffeteau, pour que je ne considère pas comme de mon devoir de vous apporter un dernier témoig^nage sur ce valeureux garçon, qui vient d'être tué dans des circonstances vraiment héroïques. Cette mort achève de me confirmer dans l'idée que vous exprimait ma dernière lettre : ma sévérité pour lui, quand vous m'avez demandé des renseignements, n'a pas été juste. Certes, son silence sur son divorce, et vis-à-vis de vous, était bien coupable. Bien coupable sa résistance à mon injonction d'avoir à vous parler, dans les conditions où je la lui faisais. Mais il y a des hommes qui valent mieux
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que certains de leurs actes. C'était son cas. Il portait réellement deux êtres en lui. Je n'aime pas beaucoup cette théorie des dédoublements que les intellectuels d'aujourd'hui ont imaginée, pour justifier leurs défaillances de volonté. Comment expliquer pourtant d'une autre manière des contrastes si déconcertants? Ce qui est certain, c'est qu'il avait, depuis son départ du Mont des Oiseaux y tenu la main à ce que le meilleur de lui prit le dessus. Il n'était plus dans mon armée, mais j'ai trouvé moyen de le suivre, quasi jour par jour, d'abord dans son dépôt, puis dans le poste de seconde ligne où il commandait encore voici deux semaines. Il semblait que la disparition de sa femme l'eût comme délivré d'une possession. Vous ignorez peut-être que la malheureuse a fini par un suicide dans une chambre d'hôtel, transformée en fumerie d'opium, après un scandale dans un lieu public! Cette lamentable aventure avait du Aoins cet avantage qu'elle permettait à ce pauvre garçon de refaire sa vie. La perfection de son service, durant ces trois mois, l'impeccable rigueur de sa tenue, ses qualités de chef, de plus en plus marquées, m'avaient décidé à l'y aider. Je voulais et lui par-" donner moi-même et tout essayer pour que vous lui pardonniez. Je ne pourrai que vous inviter à ce pardon, dans votre pensée et sur une tombe. Le soldat en vous ne le refusera pas à ce soldat.
« C'est le vendredi 14, qu'il a été tué. Son escouade occupait dans la Somme une tranchée située en arrière d'un ruisseau, près de ***. Ce ruisseau coule au fond d'un ravin. La tranchée ennemie était de l'autre côté. L'espace intermédiaire, planté de saules, était un peu considéré par les Allemands comme leur propriété, notre tranchée à nous ayant été occupée longtemps par des territoriaux qui ne sortaient guère de leur trou. C'est justement afin de changer cette situation que l'on y envoyait un officier connu pour avoir du cran et du mordant. Robert était arrivé le mercredi 12. Il passa le jeudi dans une étude attentive des lieux. Le vendredi, à l'aube, constatant qu'un brouillard épais pesait sur le ravin, il juge l'occasion propice pour faire réparer les fils de fer en avant de la tranchée. Il avait, la veille, observé leur état défectueux. Il y met une équipe, et, pour la protéger, il envoie un caporal avec trois hommes battre le ravin. La besogne avançait, quand une fusillade éclate. Graffeteau crie aux travailleurs : « A vos tranchées ! » Deux des patrouilleurs reviennent en courant. Us racontent qu'ils ont été canardés par des Allemands cachés dans les saules. Le caporal avait été tué raide, et un soldat restait là-bas, au delà du ruisseau, la jambe fracassée, a Une carabine, » dit Graffeteau, « j'y vais. » On la lui donne, et il sort de la tranchée, pour aller chercher son sol-
dat blessé. Plusieurs poilus veulent suivre leur capitaine : « Je n*en veux qu'un. Restez, les a autres, » ordonne-t-il, et il part, sans même se baisser, suivi d'un homme. Ils sont repérés. Première décharge. Ils ne sont pas touchés. Ils passent l'eau, trouvent le blessé évanoui, le prennent sur leurs épaules et vont pour rentrer. Nouvelle décharge. Cette fois, le bras gauche de Graffeteau est traversé. Il continue de marcher. A cinq mètres de la tranchée, une autre balle, envoyée sans doute par un a tireur d*officiers » , l'atteint à la tète. Il tombe. Ses hommies s'élancent et le ramassent mort. Le soldat qui l'accompagnait n*avait rien reçu. Le blessé non plus! il gisait, toujours évanoui, mais sauvé, à côté du cadavre de son capitaine.
a Qu'ajouter, mon colonel, à ce simple récit que je transcris tel qu'il m'a été communiqué par son général, qui savait mon intérêt pour Robert? Communiquez-le vous-même à Mlle Lazarine, si vous croyez devoir le faire. Vous avez la preuve que la romanesque exaltation dont vous vous êtes inquiété chez votre noble enfant y avait vu plus clair que vous et surtout que moi. J'avais condamné Robert, pour ce silence, où je n'avais voulu reconnaître que de la feiblesse et de la duplicité. Elle avait fait à ce cœur troublé un crédit qui s'est trouvé n'être qu'une justice. Il m'est cruel, je vous l'avoue, de penser que ce
fils de mon meilleur ami s'en est allé, sans que je lui aie serré la main! Je ne trouve un adoucissement à ce reproche intime que dans Funanimité de Tadmiration dont sa mémoire est entourée. Elle le restera. Et pensant au magnifique relèvement moral que cette mort représente, à ce geste d'un officier donnant sa vie pour sauver un de ses hommes, je me souviens de nos lointaines conversations au Tonkin, lorsque j'avais la joie de servir sous vos ordres. Nous avions, vous et moi, la fierté de notre métier de soldat. Nous en cherchions la mystique, comme disait Ernest Psichari, ce lieutenant que j'ai tant aimé, et que j'ai perdu à Charleroi. Et sans cesse nous en revenions à discuter ensemble sur la guerre. Nous tombions d'accord qu'elle est, pour les peuples et pour les individus, une épreuve terrible. Nous convenions qu'elle emporte avec elle des misères affreuses, qu'elle met à nu de sinistres égoïsmes, de hideuses brutalités. Mais nous disions aussi qu'elle est la grande et nécessaire réparatrice, et qu'elle découvre, qu'elle exalte nos plus hautes puissances et les plus humaines. Elle ne donne pas seulement, aux dévoyés de la vie, une occasion de se racheter, et devant les autres, et, ce qui est plus essentiel, devant eux-mêmes. Elle amplifie, elle développe des énergies de dévouement qui prouvent Tàme, qui prouvent
Dieu. J'ai souvent douté de l'autre Révélation, vous le savez, et qu'à cause de ce doute je me suis fait depuis des années un scrupule de pratiquer. De cette révélation-là, celle du sang volontairement offert, je n'ai jamais douté. Vous me direz, comme autrefois, que les deux se confondent, puisqu'elles reposent sur le même dogme : la vertu du sacrifice total. Sachez que je suis bien près de penser comme vous sur ce point. Et, à ce propos, je me reprocherais de ne pas vous apprendre ce dernier détail : il me revient de bonne source que Robert Graffeteau s'était confessé et qu'il avait communié, quelques jours avant ce fatal vendredi 14. Peut-être le chagrin de Mlle Lazarine recueillera-t-il une consolation dans ce retour? Vous-même, ne trouverezvous pas là un motif de garder un souvenir sans amertume à ce malheureux et courageux jeune homme?
a Au cas, mon colonel, où vous désireriez des renseignements plus complets encore, je reste à votre disposition. Je vous quitte, avec l'espérance qne l'offensive commencée marque la victoire. Si la mauvaise chance voulait qu'il en fût autrement, on recommencera. Voilà tout.
a Je suis votre dévoué
a BrISSONNET. »
Robert Graffeteau à Madame Journiac,
« Aux armées. Le 1"' juillet 1916.
» Madame,
Si ce billet vous est remis, c'est que je ne
serai plus. Nous attaquons demain et nous
sommes première vague. Il y a beaucoup de
chances pour que j'y reste, et, si ce n'est pas
pour cette fois, Téchéance n'est sans doute
qu'ajournée. J'ai trouvé un moyen sûr, pour que
cette enveloppe qui en contient une autre vous
parvienne. Je la confie à M. l'abbé Lartigue, un
infirmier qui est au repos, et dont je suis sûr
comme de moi-même. A notre dernière rencontre
dans ce chemin creux de Saint-Pierre-des-Horts,
et au cours d'une bien douloureuse explication,
j'ai lu au fond de vos yeux une pitié à laquelle
j'ose faire appel aujourd'hui. Non, la femme qui
m'a regardé ainsi ne repoussera pas la prière
d'un mort. Je vous demande donc de faire tenir
à Mademoiselle votre sœur la lettre ci-incluse.
Ai-je besoin de vous donner ma parole qu'elle ne
contient pas un mot que je n'aie le droit de lui
dire et qu'elle n'ait celui d'entendre? Que Dieu, — ce Dieu en qui elle m'a fait croire, et dont je me suis enfin rapproché, — vous garde, Madame, vous et les vôtres, et qu'il vous récompense de l'acte de charité que vous accomplirez en réalisant le vœu d'un homme dont c'eût été le suprême bonheur de se dire votre frère, — et qui ne l'avait pas mérité.
« Robert Graffeteau. »
Madeleine Journiac à Lazarine Èmery.
tt Du mas Journiac, ce samedi 22 juillet 1916.
« Ma sœur aimée,
« Tu attendais en priant la souffrance. La voici, et je ne puis être auprès de toi pour te secourir, moi par qui le coup t*arrive. J'ai reçu pour toi une lettre, que je te fais tenir avec le billet qui l'accompagnait. Lazarine, enfant que m'a léguée notre mère, celui à qui tu avais donné ton cœur et qui t'envoie par moi cet adieu est entré dans l'Éternité. Il a quitté cette terre, où
VOUS avez tant lutté, Tun à cause de Tautre. Mais dis-toi bien q4ie c est par toi qu'il n'erre pas dans les ténèbres. C'est par toi qu'il a retrouvé Dieu ; il a voulu que je le sache. Pourquoi? Sinon pour que j'aie le droit de te dire, en Rapprenant sa mort : que la paix soit en toi, ma sœur bienaimée, la paix de ceux qui, dans la souffrance, se sentent exaucés. Ton cœur a été plus fort et plus sage que la sagesse du monde. Il a sauvé celui qu'il aimait. I/amour ne peut pas faire davantage.
a Peut-être devrais-je en rester là, et attendre, avant de t'approcher à nouveau, que les premières heures soient passées, celles où la crise est trop aiguë pour que toute consolation ne soit pas vaine et tout conseil importun. Si nous étions dans ta chambre de notre Maison Verte, je t'assoirais sur ta chaise basse de petite fille. Je me raettrais sur le fauteuil à côté de toi. Tu poserais ta tête sur mes genoux, et nous pleurerions ensemble, et c'est moi qui te demanderais de me parler, de me raconter votre dernière entrevue sur laquelle tu as été si secrète, celle qui t'a déterminée à ces fiançailles. Père s'en effrayait tant, et moi pas, depuis cette rencontre à laquelle ton cher disparu fait allusion. Je te l'ai dit, là, sur place : j'avais lu en lui pour la première fois, et il m*était apparu si sincère ! Je m'associerais à toutes tes espérances trompées, à tous tes regrets.
Que puis-je de loin?. . . Si je t'avais ici, je t'amènerais devant le berceau que j'ai sous les yeux en t'écrivant, et dans lequel dort l'autre Lazarine. Elle n'a que deux mois, et déjà elle te ressemble tellement! C'est trop naturel. Je pensais à toi avec une si constante inquiétude, pendant que je la portais. Je te dirais : a Ëmbrasse-la, sans la réveiller ; » et puis je te rappellerais ta promesse, quand, en m'annonçant tes fiançailles, tu m'écrivais : a Sois bien sûre que ma future filleule n'en a garde pas moins sa place entière dans mon « cœur. » Alors sans doute je trouverais la force de t'avouer l'anxiété qui se mélange en moi à la profonde pitié pour ta peine.
« Je viens de m'interrompre pour la regarder dormir, notre toute petite, et cette force me vient. Devant ce menu visage aux paupières fermées, à la bouche ouverte, si attendrissant de confiance dans cette vie où elle est entrée, — durant quelle tempête! — je songe qu'elle grandira. Je la verrai, comme je t'ai vue, si enfant moi-même, essayer ses premiers pas, puis marcher, courir, puis grandir encore. Elle aura ses dix ans, ses quinze ans, ses vingt ans. Âura-t-elle encore sa mère? La nôtre est partie, quand tu étais à peine une jeune fille. Alors, si sa tante et marraine lui manquait également? Il n'y a pas que la mort qui sépare. Il y a. .. Tu vois, j'hésite. Il y a le couvent. Je l'ai toujours un peu redouté
pour toi, Jki le sais, et tu sais aussi mes idées : je comprends, j'admire le renoncement, l'ascétisme, la noblesse des Religieuses, de toutes les Religieuses, des Carmélites aussi bien que des Petites-Sœurs des Pauvres. Mais je considère que ce sont là des existences d'exception, auxquelles il ne fout aller que bien sûre de n'être pas humblement et simplement foite pour les humbles et simples tâches de la famille. Ma crainte maintenant, c'est que, frappée d'un malheur vraiment exceptionnel, tu ne l'interprètes comme un signe et que tu ne prennes pour une vocation le chagrin qui va t'accabler. Oh! ce n'est pas pour aujourd'hui que j'ai peur. Tu ne voudras pas nous abandonner, tant que notre Jacques et mon mari seront en danger. Tu ne laisserais pas notre père seul, avec de telles inquiétudes. Mais si tu faisais le vœu d'entrer au couvent dès que tes devoirs de fille te le permettront, je te connais, tu tiendrais la promesse de ces fiançailles-là comme tu aurais tenu la promesse des autres, si celui envers qui tu t'étais engagée était revenu.
a Douce chérie, cette lettre est pour t'en supplier : au nom de ta petite filleule, au nom de l'affection qui nous a toujours si tendrement unies, au nom du souvenir de maman qui t'a confiée en mourant à ton aînée, ne prends, sous le coup du désespoir, aucune résolution immédiate. Ne te laisse pas emporter. L'àme a besoin
de méditer lentement ses douleurs. Tu ignores où te conduira la tienne. Laisse-toi faire par elle, et surtout ne me cache rien de tes sentiments les plus intimes. Tu te rends compte, n'est-ce pas? qu'il n'y a dans ces pages qu'affection pour toi, que dévouement, que sollicitude. Du jour où tu m'as dit : « Je suis fiancée au capitaine Graffett teau, » je m'étais mise à penser à lui comme à un frère, et j'ai pleuré, quand j'ai reçu la terrible nouvelle, des larmes très sincères. Pardonne-moi d'avoir tant besoin de toi, dans le présent et dans l'avenir, et de n'avoir pu m'empêcher de te crier : Reste-nous ! Je t'embrasse comme je t'aime, ma pauvre petite sœur, si tristement et si tendrement.
tt Madeleine. »
Robert Graffeteau à Lazarine Émery.
c Aux armées, ce 1"'' juillet 1916.
(( Quand aurez-vous cette lettre, mademoiselle? Dans quelques jours ou dans quelques semaines? Je l'ignore. Je sais seulement, par un de ces pressentiments qui ne trompent pas, que vous l'aurez. Quand vos yeux liront ces ligpaes, les
miens qui vous ont tant aimée seront fermés pour toujours. Ils ne regretteront que vous d'un monde, où désormais je n'ai plus le droit d'être heureux, même par vous. J'ai été trop coupable. Le crime que j'ai commis a cela d'effrayant qu'il ne permet pas, comme Jes autres, l'effacement du mal causé. Celui qui a volé peut restituer, celui qui a menti se rétracter, celui qui a frappé s'humilier, faire des excuses. Moi, je ne peux rien qu'expier, mais d'une manière cruellement inefficace. Tout mon sang versé ne ranimerait pas celle que je vois toujours, gisant devant moi, immobile. Tenez, je vous écris à vous, et elle est là, dans cette chambre!... Quel symbole de la destinée qui nous attendrait, si je revenais de l'offensive pour laquelle je pars demain ! Ma raison me dit qu'il est mieux que j'y reste. Hélas ! m'en aller sans vous avoir revue, sans m'être enchanté une fois encore du magnétisme de votre présence, sans vous avoir entendue me parler, de cette voix dont la musique résonnait si profondément, dans mon cœur ! Il faut qu'il en soit ainsi, et qu'à cet a Adieu, mon fiancé, » que vous avez murmuré sur le pas de ma porte, au Mont des Oi" seaux j avec un regard d'une si douce espérance, je doive répondre de si loin et dans une telle solitude, par un « Adieu, ma fiancée », qui vous porte le soupir d'un renoncement suprême! Ah! C'est bien amer!
« Pardonnez cette plainte, la dernière, à un cœur qui vous aime et que cet adieu martyrise. Je me rends trop compte qu'elle est une ingratitude. De moi à vous, il ne devrait être prononcé que des paroles de pieuse reconnaissance. Quand je vous dis que je n'ai plus le droit d'être heureux, je blasphème le lien sacré que vous avez noué entre nous. Il y a un bonheur, presque surnaturel, que vous m'avez fait connaître et qui me suit même dans mon immense chagrin, le bonheur de m'être senti aimé par la plus rare, la plus fervente, la plus tendre, la plus belle des âmes, la vôtre! Une extase me reste, que rien ne saurait dissiper, de cette heure qui fut vraiment l'heure de ma vie. Instant sublime pour lequel je remercierai Dieu, en mourant, de me l'avoir donné. Et il me l'a donné, dans sa miséricorde, alors que j'en étais le plus indigne, quand je venais de démériter et de vous et de Lui, d'une si hideuse manière! Il a voulu que je fusse l'objet, à ce moment même, d'un miracle d'amour. Il s'est servi de la créature de lumière que vous êtes, pour indiquer la voie à l'être de perdition que j'étais devenu. De quel accent vous m'avez dit, quand j'allais sombrer dans l'abîme : u Je vous forcerai « de croire ! » Sachez du moins que votre admirable geste de cœur n'a pas été fait en vain, et que celui qui vous écrit est allé demander l'allégement du poids qui l'écrase, là où vous l'avez envoyé.
« Le temps me manque, — et c'était pourtant l'objet de cette lettre, — pour vous raconter les étapes par où j'ai passé depuis cette heure, notre heure, avant d'en arriver à cet après-midi d'hier où, dans une pauvre église de campagne, au bruit du canon déjà rapproché, je me suis agenouillé au confessionnal. J'ai beaucoup réfléchi, beaucoup lu, durant ces trois mois. Bien des objections, que j'avais admises comme irréfutables, sont tombées ainsi. Mais ce qui a tout emporté, c'a été votre souvenir, celui du mouvement d'âme qui vous a fait vous pencher vers moi, dans ma dégradation et ma détresse. Cette brûlante source de charité, d'où jaillissait-elle? Des profondeurs d'une foi » qui ne peut pas ne pas être « une vie, » me disais-je, « puisqu'elle produit « ainsi la vie. » — « Cette vie, si j'essayais d'y a participer? » me suis-je dit un autre jour, et j'ai commencé de prier, — oh ! bien humblement ! — de prononcer à genoux les quelques phrases du Pater que je gardais au fond de ma mémoire. J'ai recommencé, recommencé encore, et peu i peu une évidence a grandi dans le plus secret de ma pensée. J'ai senti qu'une force de consolation entrait en moi. Les hasards du service m'avaient mis, depuis ces trois semaines, en rapport avec un prêtre infirmier, vicaire à Clermont-Ferrand, un abbé Lartigue, homme d'un dévouement admirable, et d'un tel rayonnement de bonté! Il
ne lui a pas été difficile de deviner quelle place rinquiétude des choses relig^ieuses était en train de prendre dans mon esprit, — grâce à vous, et soyez-en bénie! — Ces jours derniers, il m'a parlé. J'avais rencontré, chez lui, deux de mes soldats auxquels il serrait les mains, en les quittant, et qui le regardaient avec un large sourire d'enfant sur leurs rudes visages, o Ces braves a garçons viennent de faire leur paix avec le bon a Dieu. Vous avez vu comme ils sont contents. tt Ça ne vous donne pas l'idée de les imiter? » m'a-t-il demandé. — « Ils n'ont pas sur le cœur ce que j'y porte, » ai-je répondu. — « Raison a de plus, M a-t-il dit, avec un regard où j'ai retrouvé la pitié du vôtre, quand vous êtes entrée chez moi. Vous aviez tout deviné. Lui ne pouvait que soupçonner un grand remords. L'accent dont il a ajouté : « Mon pauvre enfant! » a fini de me briser. C'était Dieu qui me plaignait par lui, comme il m'avait plaint par vous, et, cette fois, je me suis rendu. C'est M. Lartigue qui m'a donné hier l'absolution, lui qui m'a communié ce matin dans la pauvre église, à moitié ruinée par le bombardement. Quel autre symbole ! Vous avies raison : le baume sur la blessure était là, uniquement là.
tt Elle saigne toujours, cependant. La preuve en est cette lettre d'adieu, si troublée, quand je la voulais si apaisée ! Je sais que la condition de
mon rachat est que j'accepte le sacrifice, tout le sacri&ce. Je suis décidé, dans la bataille où je vais entrer, à me donner sans réserve, absolument, éperdument, à payer ma dette, avec une gratitude immense envers Dieu qui me permet de la payer dans Thonneur et non dans Tignominie. Pour la vie que j'ai détruite, je dois ma vie. Je ne peux pas faire que la morte se relève de son tombeau. Je peux contribuer, pour une bien petite part, pour une part tout de même, à ce que la Patrie, cette somme de millions et de millions d'existences, soit préservée, et le chrétien renouvelé par le Sacrement est prêt à cette immolation. Je n'irai plus au combat avec l'insouciance presque joyeuse d'il y a deux ans. J'y porterai un autre cœur. Mais avant de mé jeter dans la fournaise, comment le Juge m'en voudrait-il de retourner ma tête vers mon plus cher passé et de pleurer à l'idée de ce qui aurait pu être? A cette minute, Costebelle et le Mont des Oiseaux m'apparaissent, et la Maison Verte et le haut clocher blanc de Consolation, ennoblissant, sanctifiant ce paysage, et les pins d'Alep sur les pentes, et les chemins creux parmi les oliviers, les chênes verts, les mimosas, les chèvrefeuilles, et vous, guidant par le bras le pauvre et bon Duchatel, auquel, après vous, je devrai de ne pas m'être en allé comme je méditais sinistrement de le faire, sur un autre crime. Je revois la
roseraie de votre jardin, et vous, parmi vos roses, votre pur profil détaché sur le ciel si pur, avec la mer là-bas, si bleue, si douce! Tout donner, tout donner! Il faut tout donner, même cela!
Que la volonté de Dieu soit faite, et qu'il vous garde, vous, mon salut, ma rédemption, ma fiancée enNotre-Seigneur, dans cette vie éternelle à laquelle vous m'avez fait croire.
Lazarine Émery à Madeleine Journiac.
u Lundi 24 juillet 1916.
a Chère Madeleine,
a J'avais appris déjà par une émouvante lettre du général Brissonnet à notre père la mort de mon fiancé, quand cette douceur m'est venue de recevoir par toi son adieu. Tu sais si je l'aimais. J'ai le cœur brisé, mais j'essaie d'être calme. Je n'ai jamais senti avec plus de certitude la miséricorde de Dieu. Robert est mort dans le repentir, et l'espérance, et l'humilité. Plus tard, quand je pourrai tout te raconter, tu comprendras qu'il a
dû être heureux de mourir. S'il était revenu, sa vie aurait toujours eu un coin d'ombre et de douleur — malgré moi! Hélas! Je m'en rendais compte et néanmoins je rêvais de cela. Je l'ai* mais tant! J'aurais voulu continuer, de jour en jour, jusqu'au bout de ma vie, le don que je lui avais fait de moi. Il aurait tellement souffert! Je le savais, mais j'avais tellement soif de le consoler! Dieu est meilleur. Je renonce maintenant à ma propre volonté. Je m'abandonne, comme lui> dans le moment même de mourir, a dû s'abandonner. Je suis avec lui dans la paix et la reconnaissance. Je sais que son nom est inscrit au livre des vivants avec le sang de Jésus-Christ. Mon nom esta côté du sien, mais il n'est pas encore entièrement tracé. Il faudra ma douleur pour qu'il s'achève. Puissé-je y consentir chaque jour ! Je n'ignore pas que demain sera pire qu'aujourd'hui. Mais dussé-je pleurer toutes les larmes de mon corps, dussé-je agoniser de regret, toujours je répéterai, dans la certitude heureuse de son salut : « Je donne à Dieu celui que j'aime. » Quand je pense qu'il voit Dieu, j'ai l'intuition fugitive de son bonheur. Il m'en reste dans l'âme comme une trace de lumière. Je me sens alor»
capable d'une paix beaucoup plus profonde qu'avant mon malheur. Et cependant, — ô contradictions du cœur! — quand je me le rappelle si attaché à moi, je me demande quel est ce
bonheur qu'il peut trouver là-haut sans moi, et comment il peut y avoir pour lui une plénitude, de l'autre côté de la mort? A ces moments-là, mon €nal devient affreux. Je suis sur le bord du désespoir. Je le mérite. Ce doute est une méconnaissance de Dieu, de notre amour qui est en Dieu. Je nie calme de nouveau avec cette pensée. Mais je t'avoue qu'il m'en coûte tout le sang de ma pauvre nature pour lutter contre l'illusion de la mort. Ceux qui n'ont pas traversé ces défilés d'angoisse disent que la foi nous console! Moi, la foi ne me consolerait pas, si celui que j'aime pouvait être arraché à l'embrassement de ce qu'il y a en moi d'immortel. Elle me console, parce qu'elle me permet de comprendre ce que j'éprouve. Elle m'assure qu'au delà de ce monde, où je suis, il en est un autre auquel je n'appartiens que par le désir et l'espérance. Tout s'explique alors de ce combat qui se livre dans mon âme. Te rappellestu cette phrase si belle de saint Paul, que maman aimait à nous réciter dans ses derniers jours? ■a Maintenant nous voyons à travers un miroir et 4( dans une énigme. Mais alors nous verrons face *i à face. Alors je connaîtrai comme je suis a connue. » Plus je me la répète, et plus j'y puise une énergie de confiance et de résignation. Plus aussi je me persuade qu'il y a une intention, dont nous comprendrons un jour tout le sens, dans ces rencontres comme celle de Robert Graffeteau
avec moi, que notre courte vue attribue au seul hasard. Je le pensais déjà, tu te le rappelles aussi, quand je m'engag^eais, d'une âme si légère, sur cette route de Tamour, qui se développait, devant moi, toute plane, toute fleurie. Combien davantage aujourd'hui que mon cœur ensanglanté aux épines n'est plus que souffrance et que plaie !
« Chère Madeleine, ne crains pas pour moi Tattrait consolateur du couvent. Oui, quelquefois, avant d'avoir connu Robert, j'ai pensé que ma vocation était là. Maintenant, je ne le pense plus. Je n'ai jamais conçu que l'on pût cacher sous le voile un chagrin, une déception, le sacrifice d'un amour humain. J'ai assez fréquenté de Religieuses pour savoir que leur vie est une vie particulière et complète, une harmonie pleine et juste, et que les cloîtres ne sont pas des hôpitaux pour des sensibilités blessées. Si Dieu m'avait voulue Religieuse, et consacrée uniquement à lui, je ne crois pas que j'aurais aimé aucun être, comme j'ai aimé Robert, comme je l'aime, si entièrement, si ardemment. Non, vois- tu, cela ne peut s'effacer. Ce que sera mon existence, je ne le sais pas, mais avant d'avoir reçu ta lettre, j'avais pris de moi-même le parti que tu me conseilles : me laisser faire par ma douleur, par mon amour. Eux me traceront ma voie. Dans le présent, je vois mon devoir comme toi. Notre père
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est là. Je le sens triste, ébranlé. Il a été si g^énéreux pour moi, depuis ce jour de Pâques où, me relevant de communier, je lui annonçai mes fiançailles. Je comprends qu41 s'est tant appliqué à me cacher le tourment que je lui causais ! Cher père ! Je ne lui en causerai plus ! ... Il me semble, — cela me fait mal à écrire, — qu'il a vieilli. Je le trouve maigri, raidi, courbé. Il a de longs et mornes silences. Dire que ce changement est beaucoup mon œuvre! Il serait juste que les enfants donnassent à leurs parents un renouveau de joie par leur propre joie. Et moi, à Tàge où tendaient les espérances de notre pauvre maman, de notre père, je me découvre vouée à souffrir. Est-ce que ma dette de gratitude et d'amour ne s'accroît pas d'autant?
a Et puis il y a l'autre Lazarine, ce recommencement de notre vie à tous, notre foyer continué. J'ai retrouvé ta délicatesse de cœur dans la tendre idée que tu as eue de me montrer cette enfant, de loin, pour que je lui sourie à travers mes larmes. Tu n'as pas besoin de me demander de lui rester. Je ne l'aurais pas quittée, même*; si j'avais eu quelque jpur, dans un berceau, à caresser une autre Madeleine dont j'aurais été l'heureuse mère. Ce n'est pas maintenant, dénuée et dans mon veuvage solitaire, que j'abdiquerai ce cher devoir. Elle est née, comme tu dis, au fort de la tempête, dans un universel
malheur, dont mon humble deuil n'est qu'un épisode, parmi tant d'autres, innombrables et tous tragiques. Dieu ne serait pas Dieu, la création n'aurait pas un sens de justice et d'amour, il n'y aurait pas dans la vie spirituelle cette g^rande loi de réversibilité des âmes les unes sur les autres, dont je viens encore de rencontrer, dans mon histoire, une évidente manifestation, si les épreuves de la France d'aujourd'hui, ses misères, ses sacrifices, ses repentirs n'étaient pas comptés à la France de demain. Embrasse pour moi, pendant qu'elle dort, ta petite Française. En donnant sa vie pour notre pays, Robert l'a donnée pour elle. Dis-toi cela, Madeleine. J'ai tant besoin, moi aussi, que tu aimes un peu dans ta pensée celui qui a vraiment aimé, ne l'oublie pas non
plus, ta pauvre sœur
« Lazarine. n
Paris. Août 1916— JanTÎer 1917.