‹ Le 101me régimentChapitre 10 sur 50 · XV T · texte numérisé non relu

XV T

Les sergents forment trois catégories :

1° Le sergent ,

2° Le sargent ,

3° Le chargent.

Le sergent n'a que sept ans de service, le sargent quatorze, le chargent vingt et un.

Le sergent est un portrait mal dessiné , dont les traits sont mollement accusés. Il est naïvement présomptueux.

Dans la nouveauté de sa supériorité relative, il

éprouve un besoin immodéré de faire de l'autorité ,

il tracasse le soldat. — Si le colonel le savait !... —

Jamais il ne sort de la chambre sans avoir puni son

homme. Le soldat français ne murmure pas , mais ii

chante , c'est sa vengeance. A peine le sous-officier

punisseur a-t-il tourné les talons, que la brise légère

porte à ses oreilles le finale de la romance du Sergent

vexé:

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c Merci bien, monsieur le sergent.

Lui répondit la belle enfant; Mais vous ne sauriez me plaire, Pour vous je ne puis rien faire; Car j'ai déjà deux lieutenants, Et rrantanplan. »

Il devient sombre , la fureur le transporte ; mais il se tait pour ne pas avoir l'air d'un sergent vexé.

Le sargent, c'est autre chose. Troupier fini, servant par amour pour l'art , ayant conscience de sa valeur., rien n'émeut , rien n'étonne cette figure placide et martiale.

Prévôt d'armes, — prononcez provôt, — il fait partie de tous les duels.

Au régiment , on se bat plus volontiers que dans le monde : il suffit qu'un soldat dise à un autre : « T'est-un maladroit! » on s'aligne.

Arrivés sur le terrain , les adversaires se saluent ; puis , la garde de l'épée au cœur , l'un dit :

— A vous, monsieure.

— Je n'en ferai rien , répond courtoisement l'autre.

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— C'est par obéissance , reprend le premier en se fendant à demi.

Les fers vont s'engager. Le sergent s'avance et prononce gravement ce speech, qui ne varie jamais :

— Une estant!

« Avant de croiser le fer , il faut que vous sachiez que , depuis les temps les plus reculés de l'antiquité, même jusques aux Romains, les divers différends de l'honneur se sont toujours vidés par les armes , notamment par le fleuret, qui est la plus noble, sans vouloir ici humilier le sabre aucunement. Mais, avant que la fureur vous emporte au delà des cornes de la politesse, réfléchissez qu'il est plus beau de réparer une îa"te que de ne l'avoir point commise. 11 n'est jamais trop tard pour réparer ses torts et s'éviter les plus grands remords dans la vie de ce monde. Si vous vous sentez fautif, jetez-vous dans les bras de votre adversaire, qu'il vous accordera votre pardon. Dans le cas contraire que vous avez la bonne cause , battez-vous jusqu'à votre dep^ aier soupir; car rappelez-vous l'un et l'autre que celui qui se rétracte par peur et par pusillan'mité , ou par d'autres motifs, n'importe lesquels, il est

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considéré comme un lâche et... et... comme un pignouf, quoi ! indigne d'être un soldat français.

Le combat commence ; on sait comment il finit : ane égratignure à la main droite , l'accolade , et toir est dit.

Le chargent est un brave à tous crins. Depuis vingt ans cent mille hommes ont salué ses galons ; il lui a fallu peu d'efforts pour se persuader que ces saluts s'adressaieut à lui. Cela justifie la bonne opinion qu'il a de sa personne. Il a tout vu , il connaît tout ; aimé et respecté au 101e , il veut qu'il en soit ainsi partout. Louis XIV tenait moins à l'étiquette que lui à ses prérogatives.

Un carabinier négligea, «m passant près de lui, de porter la main au casque.

— Pourquoi vous ne me saluez pas ? dit le chargent en allant droit à lui.

— Pardon, sergent, je n'avais pas aperçu vos galons.

— Voudriez-vous insinuer que vous êtes myopre !

— Non, mais...

— Il n'y a pas de mais. Je pourrais prendre votre numéro matricule et vous faire fourrer dedans, mais

je ne suis pas susceptible de faire de la peine à quiconque; seulement, écoutez que je vous dise : Vous appartenez au 1er carabiniers, qu'il est le plus beau régiment de France; eh bien, par votre insolente incongruité, vous en détruisez tout ie prestige... Voilà tout ce que je vous dis, moi.

Le carabinier fut épaté, il y avait de quoi.

Instruit dans les choses de la vie, il est abreuvé de questions.

— Chargent, qu'est-ce c'est que cette graisse qu'elle est dans des terrines jaunes chez le marchand de comestibles?

— De la graisse, animal? C'est du pâté de foie gras, tout ce qu'il y a de plus délectable ; ça coûte vingt-sept francs la demi-livre, sans les truffes.

— Oh ! oh ! et avec les trufles?

— Au poids de l'or.

— Que vous en avez mangé, vous, chargent?

— Approximativement.

— Je ne sais pas ce que ça veut dire.

— Ca veut dire que je n'en ai pas mangé perso oellement moi-même, mais j'avais dans les temps

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camarade de lit, qui avait un pays qui était brosseur d'un capitaine qui en mangeait très-souvent.

— Chargent, c'est vrai ce que dit comme ça le caporal Siphlet, que vous avez connu à Bordeaux une femme noire ?

— Certainement que c'est vrai.

— Une négresse?

— Pas précisément.

— Une mulâtresse?

— Pas précisément; c'était une de mes payses que son mari était charbonnier.

— Chargent, pourquoi donc que le commandant du 1er il a des lunettes vertes ?

— Cruchon ! c'est pour, lorsque sa femme lui fait prendre de l'orgeat, se figurer qu'il boit de l'absinthe.

De mémoire de troupier, le 101e a toujours possédé dans ses rangs un sergent qu'il a sauvé un général. A Fontenoy, le 101e, qui s'appelait alors Loyal-

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Infanterie, marchait aux Anglais avec le régiment des Vaisseaux; un sous-officier de Loyal-Infanterie sauva le maréchal de camp de Guerchy, qui avait été renversé de son cheval.

Devenu, pendant la République, une demi-brigade, Loyal-Infanterie vit un de ses caporaux enlever, à Valmy, sous la fusillade et la mitraille, son colonel blessé, qui, sans lui, restait entre les mains de l'ennemi. Le lendemain, le colonel était général, le caporal passait sous-officier. Le corps avait donc encore dans ses cadres un sergent qu'il avait sauvé un général.

Sous l'Empire, à Wagram et à Montereau, de semblables actions honorèrent le 101e.

En Espagne, pendant la campagne de 1823, un sergent trouva l'occasion de sauver un lieutenant général; ce dernier, il est vrai, n'était pas en grand danger; mais, vu les difficultés de se procurer pour le moment un général plus exposé, on ne se montra paf trop difficile, et le 101e conserva sa tradition de héros.

Le prédécesseur de celui qui tient aujourd'hui l'emploi s'était illustré en Afrique, je ne sais plus dans

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quelles circonstances1. Lorsque le 101e reçut son ordre d'embarquement pour la Grimée, il venait d'être admis à la retraite.

Aima et Inkermann s'inscrivirent sur le drapeau du égiment en lettres glorieuses, sans qu'il eût été posjible de sauver un général. On avait sauvé des officiers supérieurs, des capitaines, des lieutenants, des sousofficiers, des caporaux et des soldats, mais pas de général. — Un homme est un homme, et certes, c'est déjà bien beau de sauver son semblable; mais, l'humanité satisfaite, la vanité redresse la tête, et l'on aura beau dire, il est plus flatteur d'avoir sauvé un général qu'un musicien, voire même un sapeur. — D'ailleurs, il le fallait pour l'honneur du corps, le colonel s'en était expliqué plusieurs fois avec amertume. — Mais je crois que l'application des sous-officiers du 101e à veiller sur leurs généraux écartait jusqu'à la probabilité de les voir jamais en danger.

Les sous-officiers du 101e en causaient beaucoup au camp, a la tranchée, à la corvée et même ailleurs, lorsque, dans la nuit du 15 février 1855, le sergent

1 Le 101e était alors le 26" léger.

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Blandureau, des voltigeurs du 2% détaché aux éclaireurs, fut posté avec quatre volontaires dans une embuscade placée à quarante mètres des parallèles françaises, et à soixante et dix environ des batteries russes. 11 faisait un temps de chien, un silence de mort et une nuit épaisse à ne pas distinguer un boulet de vingt-quatre d'un bonnet de police.

Le sergent Blandureau devait rester là quatorze heures, de quatre heures et demie du soir à sept heures et demie du matin, et, pour charmer ses ennuis, il n'avait pas même la ressource de fumer: la lueur de sa pipe aurait dénoncé sa présence à l'ennemi, et il était là pour prévenir la garde de la tranchée en cas de sortie. L'œil au guet, le cou tendu, l'oreille attentive, le brave sous-officier songeait bien un peu qu'il devait faire meilleur là-bas au village, autour de la cheminée paternelle ; il allait suivre sa pensée qui revenait vers la patrie absente, lorsque le son du clairon vint le rappeler à la réalité.

— Sergent, dit tout bas un des volontaires, c'est le garde à vous sur la gauche ; il paraît que ce ne sera pas pour nous, ce soii .

Au garde à vous succèdent bientôt l'assemblée, qui

indique que l'ennemi arrive sur les tranchées, puis le rappel, qui réclame le secours des troupes de soutien,

— Ma foi, sergent, reprend le volontaire qui veille à côté de Blandureau, il m'est avis, puisque l'on va se flanquer là-bas une distribution de tabac dans le grand numéro, que ce n'est pas une pipe de plus ou de moins qui nuira à notre sollitude, et, ma f...

Le pauvre diable n'a pas le temps d'en dire plus long, une baïonnette russe lui cloue la fin de la phrase dans la gorge. L'ennemi, mettant à profit l'obscurité et la diversion opérée sur la gauche, cherche à pénétrer dans la batterie française couverte par les embuscades. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, les quatre compagnons du sergent sont tués à côté de lui : aussi heureux que d'Assas, il donne l'éveil à la garde de tranchée en déchargeant son fusil, et tombe lui-même assommé à coups de crosse.

Mais un sergent du 101e ne meurt pas comme ça, pour une vingtaine de horions, il a la vie plus dure; c'est tout au plus s'il est étourdi.

Les Russes ont été vigoureusement refoulés. Le calme a succédé à la canonnade; le sergent Blandureau reprend ses sens; il cherche ses compagnons, les ap-

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pelle... Morts 1 tous morts! seul il survit. Que faire? Regagner la tranchée ; c'est à quoi il se décide. Encore abasourdi par les contusions qu'il a reçues, il a de la peine à s'orienter; il hésite; il voit du noir devant, derrière, à gauche et à droite, toujours du noir: son embuscade a été bousculée par l'ennemi et ne peut lui servir de point de repère. Blandureau prend bien vite son parti ; il recharge son fusil, adapte avec soin une capsule, et, la baïonnette croisée, il se met en marche, à la grâce de Dieu! A chaque pas, un cadavre l'arrête et le fait trébucher. — Est-ce que le 101e ne reverrait plus son sergent? Aallon s donc! — Et il continue. Une fois encore il tombe sur un corps étendu à terre. C'est celui d'un Français vivant encore, car il a dit un N. de D. tellement énergique, que les Russes, dont on n'est qu'à vingt pas, l'ont entendu.

Un coup de canon éclaire le tableau. Blandureau entend la mitraille labourer la terre, un biscaïen fracasse son fusil. — A quelque chose malheur est bon, la lumière lui a indiqué la route qu'il doit suivre : il charge résolument sur ses épaules le camarade qui lui a valu ce salut amical des Russes et retourne en arrière.

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— Sacrebleu! pense-t-iltouten marchant, voilà un gaillard qui a un fameux caporal d'ordinaire, il doit crânement se nourrir.

Mais plus il approche du côté des tranchées, plus les cadavres deviennent nombreux, et Blandureau, pour ne pas culbuter avec son fardeau, n'avance plus qu'avec lenteur et précaution.

— Nom de nom ! dit-il tout à coup en entendant sonner trois heures à l'une des horloges de Sébastopol, voilà une heure que je me promène avec ce brigand-là sur le dos et je n'arrive pas. Ça n'est pas Dieu possible, il faut que le diable ait comblé nos tranchées I

Et il pose son blassé à terre pour respirer un instant. Une éclaircie dans le ciel laisse entrevoir la lune, et fait reconnaître sa nouvelle erreur à Blandureau; il a longé les tranchées françaises, il est presque arrivé à celles des Anglais. C'est égal, malgré la lune qui peut le trahir, il n'abandonnera pas son blessé, qu'il considère déjà comme un ami; il le ramène à sa tranchée à lui, et, une demi-heure plus tard, après avoir risqué vingt fois d'être blessé, tué ou pris, il le dépose dans la batterie que garde son régiment et tombe évanoui.

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Le lendemain, Blandureau se réveille aussi frais que s'il avait passé la nuit dans son lit.

— Mon blessé ! s'écrie-t-il en se frottant les yeux ; que je le voie, cet agneau qui ne peut pas marcher parce qu'il a deux balles dans le ventre?

— Le voilà, lui dit-on en lui montrant un homme entouré de chirurgiens et auquel on prodigue les plus grands soins.

— Le général?

— Oui, mon brave... Viens, que je te serre dans mes bras.

— Le général 1 c'est le général ! crie Blandureau ivre de joie, c'est le général!

— Eh! oui, c'est moi... Viens, te dis-je.

— Oh! mon général...

— Tu es un brave; merci, je n'oublierai jamais que je te dois la vie.

— Pour ce qui est de ça, mon général, faut pas trop m'en savoir gré; je vous prenais pour un camarade, si tellement que je vous ai appelé agneau ; mais, puisque c'est vous, mon général, vous pouvez croire que... que... certainement que... je suis très-content,

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et que, si je l'aurais su... naturellement.., je vous au» rais sauvé la même chose, quoi!

Le caporal — ce commandant subalterne — est le trait d'union entre les soldats et les bas officiers, comme on disait autrefois. Chargé de conduire ses quatre hommes, vous savez avec quelle modestie il s'acquitte de cette importante mission. Forcé quelquefois de faire des rapports, il prodigue une orthographe fort abréviative qui a bien son mérite:

Le vin marsosoirnou zavons rancontré ca trome.

(Le 20 mars au soir, nous avons rencontré quatre hommes.)

Très-souvent le caporal est Alsacien ; dans ce cas, il écrit : gadrome.

En 184., M. de X..., préfet de ***, donnait sa démission pour se faire journaliste; il n'y a pas de sot métier. Monsieur son fils, âgé de vingt ans, ne lui donnait pas toute sorte de satisfactions; aussi

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résolut-il de le faire engager, pour ne pas l'emmener à Paris. La capitale effrayait ce père prudent.

De X... fils arrive au 101e, bien convaincu qu'il allait éblouir tout le monde par son esprit et son argent.

Le premier jour de son arrivée, il entend un caporal l'appeler par son nom.

— Présent ! s'écrie-t-il ; qu'est-ce qu'il y a?

— Il y a, jéne homme, que vous êtes de corvée, que faut balayer la cour.

— Bien. On y va.

Et voilà le jeune patricien se mettant bravement à la besogne. Après deux heures de travail, la cour était un peu plus sale qu'auparavant. Le caporal survient.

— Eh bien, eh bien, qué-ce que vous avez fait là?

— Dame ! j'ai tait ce que j'ai pu ; mais je ne sais pas...

— Vous ne savez pas... et on dit que vous êtes ur j'éne homme éduqué ? Ah çà ! mais qué-ce que vou,faisiez donc dans votre famille, qu'on ne vous a pas appris à balayer ?

— J'attendais d'avoir fini mon droit pour apprendre.

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— Cette explication suffit ; recommencez et tâchez de mieux faire ; sans ça, je vous colle au clou pour vingt- quatre heures.

— Oh I caporal, vous êtes trop intègre...

— C'est bon, c'est bon, n'ajoutez pas l'insolence a l'insubordination.

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