‹ Le 101me régimentChapitre 40 sur 50 · CE QUI SE DIT DANS LES CAFÉS · texte numérisé non relu

CE QUI SE DIT DANS LES CAFÉS

Premier monsieur. — Après vous la Gazette des Tribunaux, s'il vous plaît?

Deuxième monsieur. — La voici» monsieur; vous y verrez une curieuse affaire : un propriétaire des environs de Melun assassiné pour six francs.

Premier monsieur. — Ce n'est pas cher.

Deuxième monsieur. — C'est-à-dire que ça ne vaut pas la peine. (Après une pause.) C'est tout de même dur, d'être assassiné pour six francs.

Premier monsieur. — C'est dur d'être assassiné pour n'importe quelle somme.

Deuxième monsieur. — Certainement, certainement. (Nouvelle pause.) Eh bien, chez nous , il s'est passé quelque chose de plus fort que ça. Un marchand de bœufs a été assassiné pour quarante sous.

Premier monsieur. — A la campagne...

Deuxième monsieur. — Ce qu'il y a de curieux , c'est qu'il s'en doutait : il avait laissé sa valise chez

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un aubergiste sur la route : les quatre voleurs ignoraient cette particularité , il3 l'attendirent dans un chemin creux et l'assommèrent à coups de maillet; le pauvre diable tomba en disant : « Misérables ! vous m'assassinez pour quarante sous ! & Il était mort. (Nouvelle pause.) Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'on n'a jamais pu mettre la main sur ceux qui avaient fait le coup.

Premier monsieur. — Alors l'homme n'en est pas mort?

Deuxième monsieur. — ... Mande bien pardon, mort, tout ce qu'il y a de plus mort.

Premier monsieur. — Mais alors comment a-t-on su qu'ils étaient quatre et qu'ils avaient assommé ce marchand de bœufs à coups de maillet ?

Deuxième monsieur. — Dame ! je n'en sais rien , moi.

Premier monsieur. — Si les assassins n'ont pas été arrêtés , comment a-t-on pu savoir que l'homme avait dit : « Misérables ! vous m'assassinez pour quarante sous? »

Deuxième monsieur. — Mais , monsieur , vous me faites-là un tas de questions...

Premier monsieur. — Avant tout , il faut être logique. Comment expliquez-vous cela? on n'arrête pas les assassins, la victime est morte : qui a raconté les détails ?

Deuxième monsieur (avec explosion). — Mais , monsieur, vous me faites là des questions... à la un... (Tapant sur la table.) Sacrebleu ! comment voulez-vous qne je sache ça, moi, puisque la justice ne le sait pas?

Premier monsieur (en s'en allant). — Quand on ne sait pas les choses, on ne les raconte pas.

Deuxième monsieur (à la dame de comptoir). — C'est extraordinaire comme, depuis quelque temps, il y a des gens sans éducation qui se faufilent dans les établissements.

LES HOMMES DE GARTOî;

On ne saura jamais combien les hommes de caiton encombrent l'univers, non que je leur en fasse ua

crime ; il vaut mieux qu'une nullité complète pose en buste qu'un talent avorté.

J'ai la manie des préfaces, c'est ridicule, et tout cela pour arriver à vous conter deux petites anecdotes.

En 1834, un journal légitimiste avait un garçon de bureau nommé Bertrand ; la pénurie du fonds social engagea le directeur à lui conférer les fonctions de gérant, et, chaque fois qu'un article dangereux paraissait dans la feuille, on le signait invariablement vicomte de Saint-Bertrand. Saint-Bertrand ne tarda pas à être populaire au faubourg Saint-Germain, et, chaque jour, il recevait des lettres qui faisaient son bonheur, tant elles flattaient son amour-propre.

Un jour, une marquise ne se contenta pas d'écrire, elle débarqua dans les bureaux.

— Monsieur le vicomte de Saint-Bertrand ? demanda-t-elle au garçon Bertrand, en train de cirer les bottes de la rédaction.

— Madame, dit le pauvre diable avec émotion, il est aux eaux.

— Oh ! tant pis! reprit la noble dame, il m'eût été bien doux de serrer la main de ce loyal gentil-

homme, de l'embrasser, ce brave défenseur de la noble cause.

— Madame! madame! s'écria Bertrand, qui ne pouvait plus se contenir , je vous dis qu'il est aux eaux, laissez-moi cirer mes bottes I

Dans un autre journal du même bord, mais d'un plus grand formât, un gérant qui occupe encore son emploi depuis trente-cinq ou quarante ans, avait été l'homme de confiance de M. G..., l'ancien directeur.

Maintenant encore, bien que son maître soit mort depuis longtemps, il conserve un excellent souvenir et un profond attachement pour sa mémoire.

— Ah! oui, dit-il en parlant de lui, c'était un bon maître, celui-là, plein de talent et de bonté ; seulement, il avait un défaut : lorsqu'on envoyait aa bureau des livres et des billets rîe spectacle, crac ! il mettait la main dess.us; pourtant livres et billets étaient à mon adresse; mais, que voulez -vous! c'était une manie.

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