LA CARTE FORCÉE
Méry dînait un jour avec le vicomte d'Arlincourt dans une maison aristocratique du faubourg Saint- Germain. Il s'agissait de l'inauguration d'un service d'orfèvrerie sortant des magasins de la maison Thouret. Les premiers lieux communs épuisés, les mets loués suffisamment, les conversations particulières s'engagèrent et je ne sais à quel propos les mots « carte forcée » sortirent de la bouche de l'auteur à'Héva.
— Qu'est-ce que cela, la carte forcée? lui demanda an voisin.
— La carte forcée ? Mais c'est la chose plus que probable : de même que les prestidigitateurs vous font prendre telle ou telle carte en vous la poussant dans les doigts, de même on peut forcer une personne à dire ce qu'on veut qu'elle dise, même une énormité.
— Allons donc !
— En voulez-vous une preuve ? je vais faire avouer une monstruosité à M. d'Arlincourt, et, ce qui est mieux, je vais l'écrire d'avance, afin que vous ne suspectiez pas ma bonne foi.
Sortant son carnet, Méry écrit quelques mots à la hâte et s'approche de l'auteur des Êcorcheurs.
— Que je suis aise, monsieur, lui dit-il, d'avoir l'insigne honneur de vous rencontrer !
M. d'Arlincourt salue.
— Je ne saurais vous dire depuis combien de temps je désire contempler les traits de l'auteur du Solitaire.
M. d'Arlincourt rayonne.
— Ah ! monsieur, que vous m'avez fait passer de doux moments ! Je sais tous vos vers par cœur.
M. d'Arlincourt ne se possède plus.
Méry récite les vers du vicomte.
Le vicomte est transporté, Méry continue.
— Je ne m'étais point trompé dans l'idée que je me faisais de vous. Vous êtes bien le gentilhomme que j'avais rêvé. Je vois sur votre front l'auréole ossianique que j'y avais placée. Oh ! oui, vous ête> bien le vrai barde des anciens temps ; il me semble
voir luire à votre côté la poignée d'acier de votre claymore, et, s'il vous manque quelque chose, c'est... e'est...
— Une lyre? s'écria M. d'Arlincourt. Mais, monsieur, j'en ai une chez moi, à côté d'une harpe éolienne.
Méry déchira la feuille de son carnet et la passa à son voisin.
Celui-ci lut :
« Je vais faire avouer à M. le vicomte d'Arlincourt, à haute et intelligible voix, qu'il possède une Ivre. »