LES TICS
Le tic est une manie du corps, comme. la manie est un tic de l'esprit.
Il y a quelque chose de si singulier dans le tic physique, qu'on a employé le mot au moral pour désigner une manie originale.
Le tic moral est blâmable ; le tic physique est respectable, parce qu'il est involontaire, mais il est agaçant.
Les gens peu lettrés se figurent que le tic a 6té intenté par Caton; c'est un tort.
Par exemple, il a été fort perfectionné par Nestor Roqueplan, l'un des grands maîtres de l'esprit en notre temps.
La semaine dernière, Bocage — pas Paul, l'autre —
va à l'Opéra-Comique demander une loge à Achille Denis, le plus attique de tous les secrétaires de Paris et l'un des écrivains les plus consciencieux des journaux de théâtre.
— J'ai deux places à votre disposition, répond M.Denis; mais, à cette heure, je ne puis disposer d'une loge sans l'assentiment du directeur.
Au même instant, le directeur apparaît, clignant de l'œil et secouant la tête ; c'était son jour de tic. On lui explique le cas de Bocage.
— Comment donc! mais avec plaisir, mon cher, répond M. Roqueplan, enchanté de vous être agréable.
On cause de tout et d'autres choses encore ; mais Nestor Roqueplan ne cesse pas de secouer la tète et de cligner de l'œil avec rage.
Bocage, qui interprète mal ces mouvements nerveux, lui dit d'un air fâché :
— Écoutez, cher monsieur, j'ai été directeur aussi., moi; je connais toutes les exigences du métier; vous eussiez dû me refuser net, cela eût mieux valu que de m'offrir une loge et de faire signe à Denis de ne point me la donner.
M. de Rochefort avait un tic qui manqua lui coûte; fort cher : il fermait l'œil gauche et baissait la lête à chaque instant.
Un jour, à la salle des commissaires-priseurs, il suivait la venta d'un tableau, qui s'éleva à trente mille francs.
— Yolre nom, monsieur? lui demanda le commissaire-priseur, après avoir adjugé.
— Mon nom, pourquoi faire?
— Mais pour vous envoyer votre tableau, à moins que vous n'ayez les trente mille francs sur vous...
— Quel tableau? quels trente mille francs?
— Mais ce tableau que vous venez d'acheter.
— Moi?
. — Oui , vous ; voilà deux heures que vous me faites signe de pousser.
— Je n'ai fait aucun signe.
— Je le demande à ces messieurs?
— C'est vrai. — C'est vrai. — Oui. — Oui.
— Du tout! du tout! criait M. de Rochefort en fermant l'œil et en baissant la tête avec frénésie.
On s'aperçut de la méprise. Le tableau fut remis à l'enchère et adjugé à quatorze francs !
Le plus célèbre arrive le dernier.
Le père Mennessier faisait des pièces pour le théâtre Comte; son tic consistait à remuer la tête de gauche à droite et de droite à gauche ; le brave homme avait toujours l'air de dire non, même en disant oui.
Ce tic lui coûta fort cher.
Dans ses conventions avec le directeur du passage Choiseul, il lui était accordé deux représentations à bénéfice tous les ans.
Mennessier savait bien que la confiance est une vertu, mais il ne la pratiquait pas.
Pendant vingt- quatre ans, il vint s'installer au contrôle pour voir par ses yeux si la recette était fidèlement perçue et rendue.
Or, les spectateurs arrivaient en foule, demandant s'il y avait encore de la place.
— Oui, répondait le bénéficiaire.
Mais, comme on l'entendait peu et qu'il secouait la tête, personne n'entrait, les banquettes restaient vides.
La vingt-cinquième année, M. Comte comprit le secret de la comédie. — Il était trop tard.