‹ Le 13e [i.eChapitre 3 sur 11 · XX. uv · texte numérisé non relu

XX. uv

Lorsqu’une querelle s’csl élevée entre deux hussards du iô e , et qu’ils veulent la vider sur le terrain, ils se font porter pour un coup de sabre.

C’est-à-dire qu’ils vont ensemble chez le marrhef de l’escadron et lui expliquent les motifs vrais ou faux de leur dispute. Le chef en prend note, et le lendemain, au rapport, soumet la demande au colonel, qui autorise ou détend le combat.

Le colonel du 45 e aime trop ses soldats pour leur refuser jamais cette petite satisfaction.

Muni de son permis de duel pour le lendemain, Gédéon n’était pas sans inquiétude, mais il eût mieux aimé souffrir mille morts que d’en laisser rien voir. El pour* tant on eût été préoccupé à moins.

En dépit de sa réputation de Mortagne, c’est à peine s’il savait tomber en garde, et son adversaire pouvait être très-fort. Son camarade de lit, heureusement, en trepril de lui faire un peu la main, et, tout en lui démontrant un bon coup, lui rendit quelque assurance.

Au 15 e , les cavaliers fréquentent peu la salle d’armes, bien qu’elle soit obligatoire, pendant les trois premières années au moins, et qu’on leur retienne dix centimes par prêt pour- les fournitures et la haute paye des prévôts.

Les hussards, qui ont toute leur journée prise pour le service des chevaux, ne peuvent aller à la salie d’armes que le soir; or, s'ils sont libres, ils aiment infiniment mieux se reposer sur leurs lits ou aller so promener, que d’ajouter une fatigue de plus à leurs autres fatigues.

Aussi, généralement, sont-ils beaucoup moins forts que les fantassins, dont l’escrime est à peu près la seule occupation et, avec la danse, le seul art d’agrément.

Pendant qu’il donnait à son bleu ces renseignements, La Pinte, qui avait été prévôt autrefois, essayait de f initier à la science du maître d’armes, à cet « art dillicile de donner sans jamais recevoir. » Les ban juiers enjoignent le contraire à leurs élèves. U lui apprenait à dou-

ner et à parer les coups de tête, de flanc, de banderole, de manchette, 'et bien d’autres encore.

Car au 15% l’épée et le fleuret ne sont pas admis pour les duels; les hussards, lorsqu’ils s’alignent pour se flanquer un coup de torchon , se servent toujours du bancal.

— Une arme effrayante, le sabre! pensait Gédéon, longue, large, pesante, bien tranchante, bien pointue, qui tombe comme une massue et coupe comme un rasoir !

Eh bien ! non ! le sabre est terrible, c’est vrai, son aspect est formidable, mais il est peut-être moins dangereux que l’épée, moins perfide que le fleuret; ces armes souples comme le serpent, acérées comme l’aiguille, qui vous tuent sans vous tirer une goutte de sang.

Avec le bancal, au moins, on voit sa blessure. Pas n’est besoin qu’un des témoins y vienne coller ses lèvres pour arrêter l’épanchement intérieur, elle saigne pardieu bien d’elle-même !

Voulez-vous des entailles et des estafilades? parlezmoi du sabre. Tudieu ! quels beefsteacks il vous enlève, lorsqu’ habilement manié il tombe sur une partie charnue.

— Et voilà pourquoi, conclut La Pinte, le bancal est pour un maladroit comme la meilleure des armes. 11 ne te tuera pas en traître, comme un carrelet, tu auras le temps de le voir venir, et si lu es estropié, sois tranquille, tu le sentiras bien.

Le lendemain, à la pointe du jour, Gcdéon et son adversaire se rencontraient sur le terrain de manœuvres, théâtre ordinaire de ces expéditions. Ils étaient suivis de leurs témoins et assistés du maître d’armes.

Sans ce dernier, pas de duel autorisé au 15 e . Arbitre absolu, il remplit les fonctions de juge ou maître de camp. Il décide des coups, et, le moment venu, déclare l’honneur satisfait.

Un homme charmant, le maître d’armes du 15 e , et le meilleur tireur de contre-pointe de l’armée! Un bras de fer, des muscles et des jarrets d’acier, et quel coup d’œil 1 (

Il faut le voir à sa salle, lorsqu’il a mis bas le dolman pour revêtir le plastron blanc, sur lequel brille un cœur

écarlate. Sans peine et sans fatigue, il suit les cinq ou six leçons que donnent ses prévôts. Un joli coup se présente-t-il? crac, son épée étincelle comme l éclair ol arrive comme la foudre, à l’un, à l’autre. Il pare, riposte, attaque, il a dix engagements à la fois. Les scintillements des sabres et des épées font à son Iront comme une auréole, il est le dieu du fer.

On n’a vraiment à lui taire qu’un seul reproche. Lorsque lui-même daigne donner une leçon avec les sabres de bois d’étude, il prend un malin plaisir à faire de temps à autre pleuvoir une grêle de coups sur les doigts, les bras et les épaules de ses élè\es trop lents à la parade.

D’ailleurs, d’une fabuleuse urbanité, d’une politesse méticuleuse, esclave des formes et des belles manières; beau diseur, démonstrateur prolixe et recherchant volontiers cette line pointe qui jaillit dans la conversation comme l'éclair de l’épée.

Aimant l’art pour l’art, il ne comprend pas le duel entre deux maladroits, il pleure encore un de ses amis tué dans une rencontre, moins parce qu’il est mort que parce qu’il a été mis bas par un de ces coups qui, s ns être déloyaux, sont hors de toutes les règles — et ne devraient pas compter.

Lui-même a eu bon nombre d’affaires, car dans sa

jeunesse il avait la trie près du bonnet de poîice, mais Gédéon ne lui en entendit jamais parler. A coup ^ ùi il ne devait pas avoir tort. Demandez au premier hussard du 13* que vous rencontrerez, il vous allumera que le maître d’armes du régiment est incapable de chercher une querelle à un enfant, et ne massacrerait pas une mouche de propos délibéré.

Il tombait, ce matin-là, une jolie petite pluie, bien line, bien serrée, bien glaciale.

— Habit basl commanda le maître d’armes.

Alors, tandis que Gédéon et son adversaire se mettaient en tenue de combat, il appela leur attention, par quelques paroles bien senties, sur l’avantage immense des armes, qui substituent l’adresse à la force, et égalisent les chances entre le fort et le faible. En terminant il leur recommanda d’éviter autant que possible le coup de pointe.

Au 13 e , en effet, dans les duels ordinaires, le coup de pointe n’est pas admis. Si, emporté par l’ardeur de la lutte, un des combattants se fend la pointe eu

avant, le maître d’armes, qui a une épée à la main parc le <oup, et le coup est jugé nul.

Le colonel permet l'estafilade, mais il ne veut pas, autant que possible, la mort du hussard, excepté dans les cas très-graves — fort rares au régiment.

Après ça, on peut fort bien être descendu par un coup de banderole. Essayez.

Lorsque Gédéon se vit le torse nu devant le grand sabre de son adversaire, il sentit courir dans ses veines ce petit frisson taquin qu’une fois au moins en leur vie ont connu les plus braves.

— Suis-je niais I se disait-il; bien évidemment une chemise ne serait pas un bouc lier, eh bien ! il me semble pie le plus léger tissu sur mes épaules me donnerait' de l’assistance.

Les adversaires étaient placés, les fers erbisés.

— Partez ! dit le maître d'armes.

Gédéon avait recouvré tout son sang-fioid. Tant bien que mal il para les trois ou quatr e premiers coups. 11 voulut alors attaquer à son tour, se lendit, et... le sabre de son adversaire lui dessina proprement sur le bras un magnifique chevron de quinze centimètres.

LE 13* HUSSAHDS.

— Assez ! prononça le maître d’armes en relevant les sabres.

Et il engagea les combattants à se donner une poignée de mains « loyale et sincère, » et l’accolade fraternelle, gage d’oubli des « torts de l’un et de l’autre et réciproquement. »

— Parce que, ajouta-t-il, entre deux braves qui ont croisé le fer, et se sont mutuellement donné dc 3 preuves de courage, il doit y avoir amitié à la vie à la mort.

Donc, on s’embrassa, et une goutte à 1* cantine acheva l’œuvre de réconciliation si heureusement commencée par le bancal.

D’un coup d’œil, le docteur jugea la blessure de Gcdéon.

— Ce n’est rien, lui dit-il, dans huit jours, il n’y paraîtra plus; rendez-vous à l’infirmerie.

C’est une vaste chambre, située dans le coin le plus reculé du quartier, et qui ressemblerait à toutes les chambrées, n’était son aspect lugubre. Elle est bien plus malpropre aussi, et au parfum du bivac se mêlent d’horribles émanations pharmaceutiques.

Prison pour prison, Gédéon regretta la salle de police.

A l’infirmerie commande et règne despotiquement le chirurgien-major. Là il purge, déterge et vaccine à

son gré, pour le plus grand désespoir de scs malades.

Je ne dirai pas qu’il y taille et qu’il y rogne, ce scra : t exagérer. Tous les hussards un peu gravement attcinls sont envoyés à l’hôpital, le docteur ne se réserve que les indispositions très-légères, les contusions, les luxations, lés foulures simples, les petites coupures, et les clous, qui sont sa spécialité.

Gédéoh rte sut jamais le nom du chirurgien du 13 e hussards.

On l’appelait le docteur Ipéca,

Sans doute à cause de sa drogue favorite, l’ipécaeuana, panacée universelle, à son avis, dont il use et abuse dans de fabuleuses proportions.

Cette plante rubiacce et le bistouri composent tout, son arsenal de guérisseur. Souvent il laisse le choix au patient. Dans les cas graves, il emploie les deux.

Maintes fois Gédéon lui entendit aflîriner que pas un malade n’est dans le cas de résister à ce traitement. On aime à le croire sur parole.

Rarement il lui est arrivé de se tromper, sauf peutêtre lorsqu’il enfonçait son bistquH dans utie tumeur, croyant panser un furoncle* ou lorsqu’il s’obstinait à

traiter par l'ipécacuana, pour des coliques de miserere, un pauvre diable qui avait une côte enfoncée.

Il n’en est pas plus fier pour cela, et n’en fait pas plus un vain étalage de science. On dit seulement qu’en secret il est jaloux du vétérinaire, qui possède une recette infaillible contre certaines affections dont moururent autrefois, à ce qu assure Voltaire, deux parentes de l’homme aux quarante écus.

La grande prétention du docteur Ipéca est d’éventer toutes les ruses que peuvent imaginer les hussards paresseux afin de se faire passer pour malades.

Sa méthode à ce sujet est d’une simplicité admirable, il nie toutes les maladies qu’il ne voit pas de ses yeux. Les troupiers qui savent cela lui en font voir de toutes les couleurs.

De plus, il n’admet pas qu’un homme puni puisse ne pas se porter très-bien. Inutile donc, à moins d’avoir une jambe cassée ou quelque chose d’aussi apparent, d’aller le consulter lorsqu’on est à la salle de police.

A tous ceux qu’il soupçonne vouloir mettre sa science et sa perspicacité en défaut, il inflige une dose d’ipccatuana et quatre jours de salle de police.

Jamais, dans aucun régiment, les soldats n’ont joui d’une aussi florissante santé qu’au 13®.

Hîl

A sps moments perdus, le chirurgien-major s’occupe de statistique : il a calculé le nombre de bras et de jamj bes qui ont etc authentiquement cassés dans les combats européens depuis cent ans. Il a trouvé qu’en moyenne, dans une bataille rangée, il n’y a guère plus d'un homme et quart de tué par mille balles tirées. Enfin, c’est lui qui répétait avec variante cet axiome d’un instructeur de Saint-Cyr,*

— Quand un boulet pénètre dans les rangs ennemis, et qu’il tue treize hommes, on ne peut rien lui demander de plus; il a donné tout son rendement.

Le personnel de l’infirmerie se composait, lorsque Gédéon y fut admis, de quatorze malades, dont neuf engagés volontaires.

L’infirmerie, pour ces jeunes seigneurs, troupiers par coups de tête, est une maison de repos, un séjour Leni exempt de corvées, et de grand cœur ils y élisent domicile, surtout pendant les mois d'hiver.

Et pourtant, les heures s’y traînent lourdes et monotones, car il est formellement interdit de communiquer avec le dehors, interdit de sortir, ne fùt-cé que pour un quart d heure.

On y tue le temps comme on peut. La pipe et les caries sont les principales distractions. Les fonds sont-

ils en hausse, on fait un peu do contrebande. Le brigadier qui veille aux portes de l’infirmerie n’est pas féroce à ce point d’empêcher l'introduction de quelques bouteilles de vin ou d’une bouteille de schnick.

On se couche avec la nuit. C’est le moment de la causerie. L’orateur de la troupe raconte ses plus belles histoires : Les aventures du soldat La Ramée avant et après son congé , ou les Amours de la fille du vieux général , ou encore, les Voyages et souffrances d'un malheureux régiment de cavalerie qui , pour avoir laissé brider son quartier , fut condamné par un conseil de guerre à marcher pendant cinq années, nuit et jour , sans s'arrêter jamais , sauf pour faire boire les chevaux.

Épopées étranges, où se mêlent et se confondent des traditions populaires de toutes les provinces de France, travesties, mais fort reconnaissables encore sous leur déguisement militaire.

Le Normand a fourni le plan de ces histoires, le Breton y a glissé quelques-unes de ses légendes fantastiques, l’élément dramatique revient de droit à l’ouvrier des grandes villes, le Provençal enfin y a mis pour sa part l’esprit, la gaieté et les jurons.

Le tout forme quelque chose d’assez indescriptible. Mais ces histoires peuvent atteindre les dernières limites du grotesejue, surtout racontées par un Alsacien,

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