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qui, voulant donner à son récit plus de couleur locale, fait d héroïques efforts pour imiter l’inimitable assent des pays de l’ail.
Cédéon, à son entrée à l’infirmerie, fut salué comme un héros. On lui adjugea d’emblée la place d’honneur au coin du poêle. Il rougissait presque du peu de gravité de sa blessure.
11 ne devait pas tarder à s’apercevoir qu’il était encore un des plus malades.
— Auriez-vous une brosse un peu dure? lui demanda le soir même son plus proche voisin.
— Certes! en voici une.
— Ah! merci mille fois! j’en avais, voyez-vous, le plus grand besoin.
— Quoi ! à cette heure, pensait Gédéon ; que prétend-il donc faire?
Mais déjà ce malade se livrait à une occupation vraiment singulière. 11 avait pris la brosse, et, avec une persévérance acharnée, s’en frappait la jambe à petits coups répétés, un peu au-dessous du genou. Celte place rougissait et enflait à vue d’œil.
— Quelle diable de folie vous prend donc? dit Gédéon.
L’autre le regarda d’un air comiquement surpris.
— Quoi 1 vous ne voyez pas que je renouvelle mon coup de pied de cheval !
Il avait quitté la brosse. Armé d’une cuiller d’étain, il s’en frottait avec non moins d’acharnement. Au bout de cinq minutes de cet exercice :
— Regardez, dit-il à Gédéon. Comment trouvezvous ma blessure ?
C’était à n'y pas croire. La jambe s’était tuméfiée et avait pris, à l’endroit attaqué, des tons violacés et noirs effrayants de vérité. On eût dit une contusion des plus dangereuses.
— Et voilà !... s’écria avec orgueil le faux malade. A moi le pompon pour le coup de pied artificiel ! Enfoncé le docteur Ipéca!
— C’est merveilleux ! murmura Gédéon abasourdi.
Chacun alors de montrer sa merveille à un bleu si naïf, que l’art de tirer une carotte de longueur lui était encore inconnu.
L’un était propriétaire d’une jolie entorse numéro un, fabriquée avec une forte bande de toile et de la ficelle un peu mince. L’autre, au moyen d’une solide ligature un peu au-dessous de l’épaule, trouvait le
moyen, tous les matins, de se donner une fièvre de cheval. Le troisième, profitant de sa mine pâle et allongée, crachait un peu de sang à l’heure de la visite.
Enfin il y en avait un qui avait réussi à se rendre malade pour tout de bon en s’amusant à avaler du tabac.
— C’est très-joli, dit Gcdéon, mais le chirurgienmajor ne s’aperçoit donc de rien?
— Il ne pince que les imbéciles !
— Quand une mèche est éventée, on sait trouver autre chose.
— Nous sommes plus malins que lui.
Je le dis à regret, mais au 13 e hussards il y a une foule de malins de ce genre, tristes troupiers dont le rêve est de battre leur flemme , c’est-à-dire de ne rien faire.
Ils ont élevé la carotte à la hauteur d’uue institution.
Ils glissent comme des anguilles entre les mains des brigadiers de semaine. On est sûr de ne jamais les trouver quand on en a besoin. On les appelle, ils fuient, ils se la cuvaient. Ils coupent à toutes les corvées.
En un mot, ils passent leur vie à éviter tout service, autrement dit, à tirer au grenadier.
Leur grande ressource, lorsqu’i's sont traques, est la maladie. Qu’y faire? Les hussards le savent si bien qu’ils ont appelé la sonnerie qui chaque matin annonce la visite du docteur, la sonnerie des carotders.
La carotte , au 15 e , a ses victimes et ses héros. Celuici, en cinq ans, a réussi à ne faire que dix-neuf demijournées de service; cet autre, depuis trois ans, a dé promené d'eaux en eaux pour un mal qu’il n’eut jamais.
Enfin on en cite. trois morts de maladies qu’ils n’avaient pas.
— Fort bien 1 dit-€édéon en s’endormant; il paraît que je suis ici dans une succursale de la Cour des miracles.
Comme Gédéon sortait guéri de l’infirmerie, son marchef le fil appeler et lui remit deux lettres qui lui étaient adressées.
L’une venait du père du jeune hussard, l’autre portait le timbre de Saint-Urbain même.
Voici ce qu'écrivait M. Flamhert:
« Mon cher fils,
« C'est avec douleur, et bien malgré moi, que je t’ai « laissé t’engager. Que n’as-tu, lorsqu’il en était temps d encore, écouté mes sages conseils? Enfin, tu l’as vou- « lu. Tu os pris un parti ; en changer serait de la versait lilité. Dans ton intérêt, je ne t’en faciliterai pas les
« moyens. Gagne l’épaulette, ainsi que tu me l’as pro- « mis, alors seulement je te verrai revenir près de moi « avec bonheur... »
Heureusement un billet de cent francs était joint à cette lettre; il calma un peu la colère de Gédéon.
— Gagne l’épaulette, murmurait-il, gagne l’épaulette ! Mon père en parle bien à son aise; ne dirait-on
pas, à l’entendre, que c’est aussi simple que de gagner une demi-douzaine d’oublies au tourniquet? Enfin, nous verrons bien.
La seconde lettre n’avait que ces cinq lignes :
« Mon bon Gédéon,
« Depuis ton départ, je ne dors plus. Je me suis dit : « 11 faut que je le voie en soldat; doit-il être beau! « Alors j’ai fait des économies pour le voyage, et me « voici. J’attends à l’hôtel des Postes que tu viennes « embrasser...
« Ta Justine. »
— O bonheur 1 s’écria Gédéon, transporté jusqu’au lyrisme. O Justine, ange de dévouement! tu seras une étoile de mon ciel, le rayon de soleil de ma nuit profonde, ia goutte d’eau dans mon désert.
Tout bien convenu, Gcoé^c, muni d’une permission de pansage , prit sa course dans la direction de l’hôtel des PosIps. Ce n’était plus des éperons qu'il portait aux talons de ses bottes, c’était des ailes.
Gédéon couvrait de baisers brûlants les mains mi« gnonnes et le cou charmant de mademoiselle Justine, la plus jolie, sans comparaison, de toutes les grisettes de Mortagne.
— O ma divine amie, jamais je ne t’avais vue si admirablement belle !
— Mon pauvre Gédéon! sais-tu que tu es affreux ainsi.
— Oui, tes yeux me semblent plus bleus, tes dents plus blanches, tes lèvres plus roses...
— Pourquoi donc as-tu coupé tes cheveux?
— C’est l'ordonnance... Mais laisse-moi plutôt tf répéter encore...
— Je te trouve l’air tout ahuri.
— C’est le bonheur!... Combien, depuis notre séparation, le temps...
— Tu crois, bien vrai?
— Quoi?
— Que c’est le bonheur qui te donne cet air?
— Puisque je te le dis... Le temps écoulé loin de toi...
— Je ne sais pas, je me trompe peut-être, mais il me semble... je sens... tu as une odeur...
— Ce sont les basanes de mon pantalon... la moindre des choses... Loin de toi m’avait semblé long.
— Gédéon !
— Justine I
— AhI mon ami! comme je t'aimais mieux en civil!
— En pékin ! c’est que tu ne t’y connais pas. Voyons, admire un peu mon dolman, mes broderies d’or, ma ceinture de soie. Regarde mon sabre et ma sabretache. Vois-tu, j’ai des éperons...
— Ah! l’uniforme ne te va pas... Oh ! mais, là, pas du tout.
— lu crois? C est que je suis à pied. Mais demain, si tu le veux, il te sera donné de me voir à cheval, tu pourras venir sur le terrain de manœuvres; je suis superbe lorsque je trotte en cercle, je suis devenu un très-bon écuyer. A propos, sais-tu, je me suis battu en duel, j'ai failli être tué...
— Malheureux!
— Ah! tu m’aimes toujours, tu as pâli. Vivat! aimons-nous encore comme autrefois; il y a du champagne à Saint-Urbain, et j’ai de l’or dans ma poche.
— Tu as fait d es économies sur la paye^
— Mon enfant, la patrie ne m’accorde que cinquante centimes tous les cinq jours.
— Ce n’est pas beaucoup.
— Sur lesquels on me retient deux sous pour la salle d’armes et un sou pour le cirage : reste sept, que j’abandonne généreusement à mon camarade de lit.
— Comment! tu es encore simple soldat! on disait à Mortagne que tu étais gradé.
— Cela viendra, ô ma douce amie! mais, en attendant, c’est à loi seule que je veux devoir tous mes grades. Je vais faire monter à dîner, car j’ai un appétit
LE i 3* HUSSARDS
d’en for, et du vin de Champagne. Nous allons oublier la terre
Gédéon oublia si bien ce bas monde, qu’il ne se souvint même plus qu’il était soldat. Vainement pour lui sonna la retraite, puis l’appel, puis l’extinction des feux.
Il était deux heures du matin lorsqu’il frappa à la porte du quartier.
Le marchegis de garde, qui était un peu de ses amis, le reçut à merveille et le conduisit tout droit à la salle de police, sur l’ordre de l’adjudant-major, qui lui avait flanqué quatre jours d'ours pour avoir été porté manquant à l’appel du soir.
C’est sur la planche si dure du lit de camp que Gédéon dut achever son beau rêve. Il s’en aperçut à peine : on rêve si fort à vingt ans.
Savoir à cent pas de soi une femme qu’on adore, et ne pouvoir la rejoindre! brûler du désir de s'élancer vers elle, et se sentir prisonnier! entendre sonner l’heure du rendez-vous, et être consigné au quartier!
O Dante ! tu as oublié ce supplice parmi tous les supplices de ton enfer.
Le lendemain de son escapade, Gédéon n’avait plus qu'une seule pensée : sortir! Comme une âme en peine, il rôdait autour de la porte du quartier.
Ma is hélas! sur le seuil de celle porte fatale, le marcliegis de planton fume, du matin au soir, d’éternelles cigarettes. 11 sait le nom de tous les hommes punis, il
a la liste dans sa poche et l’a dans la tête. Sortir sans se présenter à lui est défendu — et impossible.
Gédéorv, encore naïf, ne savait comment faire. Ah s’il l’eût su, avec quel bonheur il se fut évadé, ai mépris de toute discipline, bravant même la prison.
Après tout, qu’est-ce, la prison? la même chose exactement que la salle de police, si ce n’est qu’au lieu d’clre enfermé la nuit seulement, on est sous clef nuit et jour.
Ah ! la prison ! la belle affaire pour un hussard du 15* loisque sa belle l’attend 1
Pendant les deux premiers jours, Gédéon n'imagina que des expédients impraticables pour s’évader; toutes ses entreprises échouèrent avant même qu’il y eût tentative d’exécution.
Le troisième jour enfin, il put se glisser parmi les hommes qui chaque matin vont aux provisions et font ce qu’on appelle la corvée des vivres.
Perdu au milieu d’eux, il put franchir le seuil du h:;;rtier, sous le nez même du marchegis de planton, à la moustache du capitaine adjudant-major.
Au premier coin de rue il s’esquiva adroitement, fgna du terrain, et bientôt après, tout essoufflé,
palpitant, le cœur bondissant de joie, il frappait à la chambre qu’occupait, à l’hôtel des Postes, mademoiselle Justine.
Un officier — le lieutenant même de son peloton — vint ouvrir.
Il est impossible de rendre les mille douleurs qui déchirèrent le cœur de l’amant infortuné : honte, jalousie, stupeur, colère.
— Madame n’y est pas, dit le lieutenant d’un ton goguenard,
— C’est que, balbutia Gédéon, je croyais... je voulais... je...
— Elle ne reviendra pas de longtemps, continua l’officier, c’est moi qui vous le dis.
Et il referma la porte.
Ohl cette porte maudite, comme il eût voulu pouvoir la jeter basl II le tenta, elle tint bon. 11 dut /énoncer à cette satisfaction d’écraser l’ingrate, l’infidèle sous le poids de ses mépris. Bans son désespoir, il essaya de s’arracher les cheveux ; mais ils étaient coupés en brosse, et si courts, que cette ressource même, consolation suprême des désolés, lui fut aussi refusée.
Longtemps, l’œil hagard, les poings crispés, il se pio-
mena devant le grand portail de l’hôtel des Postes. 11 roulait en son cœur les plus sinistres projets de vengeance. Il ne souhaitait rien moins que de passer son sabre au travers du corps de son officier.
— A qui donc en veut ce hussard à l'air menaçant? se demandaient les postillons, les palefreniers et les portefaix qui passent leur vie assis sur lès bancs qui ornent la façade de l’hôtel; on dirait qu’il veut faire quelque mauvais coup.
Le mouvement, le grand air, la réflexion calmèrent un peu le triste ami de la trop légère Justine. Il finit par se rendre compte de son impuissance, et se dit que la traîtresse n’était pas digne de sa colère, qu’il lui avait fait trop d’honneur en s’exposant pour elle aux rigueurs de la discipline militaire.
Drapé dans sa tristesse, la tête courbée sous l’affront, plongé dans les plus amères pensées, il reprit à pas lents le chemin du quartier. Il avait oublié que, sorti en fraude, il devait, pour n’être pas découvert, prendre en rentrant les plus grandes précautions.
A la vue du quartier seulement, toute sa raison lui revint; avec la raison, la prudence. Trop tard. A trois pas de lui était l’adjudant-major, celui-là même qui lui avait infligé sa punition.
Il voulut s’échapper; il prit la fuite, espérant n’avoir pas été reconnu. Fatalité I dans sa course il perdit son schako, et cet accablant témoignage resta aux mains du capitaine, comme une irrécusable pièce de conviction.
Le numéro matricule n’est-il pas au fond de chaque couvre-chef? et le numéro matricule, c’est l’homme.
Si Cendrillon, après avoir perdu sa pantoufle, resta trois mois sans pouvoir remettre (.e pied dessus, si le prince qui avait trouvé ce bijou de chaussure fut obligé d’avoir recours à la quatrième page des journaux et au tambour de ville, c’est qu’on avait oublié de l’estampiller d’un numéro matricule.
Au 13®, les objets égarés ont vite retrouvé leur maître. Aussi les hussards qui sortent en fraude ont bien soin de ne rien laisser traîner après eux. Les plus malins, lorsqu’ils s’esquivent, poussent la prévoyance jusqu’à emprunter le képi d’un camarade, afin de se ménager un alibi en cas de malheur.
Pour Gédéon, il n’y avait pas d 'alibi possible. Lorsqu’il se présenta au quartier, après une course bien inutile, les portes de la prison s’ouvrirent pour lui à deux battants.
Quand il se vit seul entre quatre murs, ne sachant même pas quel serait le terme de sa captivité, il eut
comme une velléité d’en finir du même coup avec le régiment cl avec la vie. N’avait-il pas au côté son fidèle bancal! Il pensa fort à propos que ce serait peut-être une sottise et qu’il devait vivre pour se venger.
Il chercha une distraction moins dangereuse, et, pou user le temps, il s’amusa à compter les boutons de soi dolman. Il y en avait cent, quatre-vingt-dix sept.
Se souvenant qu’il était obligé de les astiquer, il trouva que c’était beaucoup.