COI
vent être les chevaux d’officiers! Ceux-ci sont nions dorlotés, il est vrai, leur repos est moins assuré, ils sont montés plus souvent. Mais quelle morgue aussi lorsqu’ils sont à l’écurie, quelle hauteur, quels dédains ! Toujours placés dans un coin, dans une stalle plus large, c’est à peine s’ils daignent regarder leurs camarades, et rarement ils s’entretiennent avec leurs voisins.
Tristes chevaux de fiacre, vous qui du matin au soir usez vos fers et vos sabots sur le pavé de Paris, de cet enfer qui chaque année dévore quinze mille des vôtres, pauvres chevaux qui nuit et jour trottez, exposés à toutes les intempéries, qui mangez au hasard, qui vous reposez en mangeant, n’avez-vous jamais envié le sort de ces heureux du monde, qui ont la gloire et le bonheur de servir dans l’armée française, et qui piaffent la crinière au vent, lorsque sonnent les fanfares guerrières?
Maigres prolétaires du fiacre, bien des fois sans doute, en ruminant votre pauvre pitance, foin échauffé ou avoine aigrie, vous avez dû vous dire que Dieu pour les chevaux n’est pas plus juste que pour les hommes. Quelqu’un de vos poètes vous a-t-il chanté le sic vos non vobis?
Tristes rosses aux flancs haletants, n’avez-vous jamais songé à vous cabrer sous le fouet brutal du cocher
* exaspéré par l’appât d’un pourboire? N’avez-vous jamais rêvé l’égalité de l'écurie, ne fût-ce que pour un jour, et ne désirez-vous pas aussi votre 89, pour chasser à jamais ces aristocrates de la cavalerie, et vous engraisser à votre tour à leur plantureux râtelier?
Non, pliés à votre joug, vaincus du sort, vous trottez la tête basse, trop heureux lorsque arrivés à la station vous pouvez plonger votre tête jusqu’aux oreilles dans la musette à avoine qu’attache autour de votre cou le cocher votre bourreau.
Mais laissez faire, l’heure de la justice sonne toujours.
Vienne la guerre, et vous verrez ce cheval par vous si envié. Les soins dont on l'a entouré tourneront contre lui-même. Les intempéries ne vous font rien, à vous; mais lui, un courant d’air lui donne une fluxion de poitrine, et il meurt, juste au moment où l’on a besoin de lui.
Le colonel du 15 e connaissait bien ce grave inconvénient, ce vice radical de notre cavalerie. Souvent il eut l’idée d’aguerrir véritablement les chevaux, de faire de
ses hussards de vrais cavaliers en leur laissant plus de
liberté individuelle, plus d’initiative... Il ne l’osa jamais. Son prédécesseur lui avait légué des poulets-dindes charmants, mais abrutis par l’oisiveté. Une expérience
pouvait lui coûter le cinquième de ses chevaux. C’est grave, on note ces choses-là en certain lieu.
Le seul temps désagréable que le cheval ait à passer au régiment, est celui où il fait ses classes , car on l’instruit exactement comme un conscrit. Mais il est intelligent, et il en a vite fini avec les ennuyeuses leçons. Au bout de six mois il sait son affaire.
Après deux ou trois ans de présence au corps, il en remontrerait à n’importe quel hussard, et connaît les sonneries aussi bien que le plus vieux brigadier.
Si bien que, pourvu qu’un conscrit ait un pouletdinde de bonne volonté — il y en a quelques-uns — il n’a qu’à lui laisser la bride sur le cou. L’animal ne se trompera jamais et exécutera à point nommé tous les commandements.
Enfin arrive pour le cheval du 13 e l’heure où les dettes se payent, et avec intérêt.
Il a vieilli sur la litière de l’oisiveté, ses dents sont devenues Jongues, ses jambes roides. On le déclare impropre au service. On le met à la retraite. On le réforme. On lui fend l’oreille , — ô douleur ! — et on le conduit au marché.
Mis aux enchères par le receveur des domaines, il est adjugé à vil prix, Dieu sait à qui !
Alors l’expiation commence. Le civil qui a avancé son argent veut rentrer dans ses fonds. Adieu les beaux jours de l’écurie régimentaire. Il a mangé son avoine blanche la première ! A l’heure où sa vieillesse aurait besoin de repos, il lui faut faire le dur apprentissage du travail.
Plus de caprices, plus de fantaisies ; le fouet et le bâton. Hue! ia!... tout chemin mène à Montfaucon.
Aussi que de regrets, que de tentatives de révoltes ! Il ne peut oublier qu’il porte sur la hanche le chiffre d’un régiment français.
Si jamais il vous arrivait, ô lecteur, d’acheter un cheval de réforme pour traîner votre cabriolet, croyezmoi, évitez la rencontre d’un régiment de cavalerie, passez à distance du terrain des manœuvres. Malgré tous vos efforts, voyez-vous, votre coursier vous entraînerait, et, le cabriolet aux lianes, irait prendre son rang à la gauche de son ancien escadron.
Tel fut le sort du curé de Lovère. Un matin, comme il se rendait chez un desservant du voisinage, monté sur son poulet-dinde de réforme, sa vieille servante en croupe, il rencontra sur la route un régiment de cuirassiers.
Aux éclats de la trompette, le vieux cheval dressa les
oreilles, hennit, et, malgré les efforts désespérés de son cavalier, s’élança au milieu des escadrons. Pendant toute une matinée, le curé et sa servante manoeuvrèrent. . firent les tirailleurs , sautèrent les fossés et courureiA les tètes.
Vous voilà prévenu.
N’importe, si jamais la race chevaline eut quelque grand philosophe, il a dû s’écrier, parodiant sans le savoir la phrase du grand Buffon :
— De toutes les conquêtes du cheval, la plus noble et la plus utile est celle de ce patient et doux animal qu’on appelle le cavalier français.
L'époque de l’inspection approchait, et cet événe ment, d’une haute gravite pour tous les officiers du 15 e , mettait le régiment en émoi.
Les hussards n’avaient plus une minute pour respirer. Il ne fallait plus même songer à sortir. Les travaux se succédaient sans une heure de répit. Le matin, manœuvre à cheval; l’après-midi, revue dans les chambres; le soir, exercice à pied. Le pansage était devenu relativement une recréation.
Les officiers, les sous-officiers et les brigadiers perdaient k littéralement la tète, et déployaient une foudroyante activité pour faire exécuter tous les ordres du capitaine commandant do l’escadron.
Précisément, le général que l’on attendait en était à sa première tournée, on ignorait ses habitudes. Quel tic avait-il '? Car tous les inspecteurs en ont un. Celui-ci ne s’adresse qu’aux détails, cet autre ne voit que les manœuvres. L’un s'attache particulièrement aux chevaux, un dernier n’v fait pas la moindre attention.
D'ordinaire ces choses-là se savent d’avance, et on se prépare en conséquence ; mais avec un nouvel inspecteur pas de renseignements. Il s'agissait donc de parer à tout.
De là les manœuvres ordonnées par le colonel, de là les revues de détail commandées par les capitaines. Chaque jour, inspection attentive de quelque nouvel objet.
— Sacrebleu ! disait Gédéon, le gouvernement ne nous donne donc des effets que pour fournir des prétextes à revues.
Et, malgré l’aide de son camarade de lit, il était toujours en retard de cinq minutes. De sorte que son officier de peloton ne l’appelait plus que rossard — une épithète fort en vogue au 15* — et que comme il pleuvait de la salle de police, il était toujours sous la gouttière.
Bon gré mal gré, son éducation de hussard s’ache-
vait. Il commençait à savoir astiquer proprement un mors de bride, blanchir ses bufilcteries, monter et démonter son fusil, brûler sa poignée de sabre, jaunir ses parements, et une foule d’autres choses encore, qui sont bien moins faciles qu’elles n’en ont l’air.
On lui avait appris aussi à faire son paquetage — science ardue, mais indispensable à un hussard
Ah! c’est une terrible opération que le paquetage! le plus malin s’y fait pincer. Tel qui va au peloton de parade croyant avoir réussi le sien, revient avec deux jours de consigne, qui lui prouvent péremptoirement le contraire.
Il s’agit de faire tenir sur la selle et dans les fontes tout l'équipement du hussard. Seul, le porte-manteau est une œuvre d’art : il doit renfermer trois fois plus d’objets qu’il n’en peut contenir, être rond, cintré, plus mince aux extrémités qu’au milieu. Et le manteau à rouler! il faut se mettre à cinq pour le réussir à l’ordonnance.
Puis, Gédéon s’écorcha les mains à fabriquer des bottillons. On appelle ainsi des tortils de foin fortement serrés et comprimés, la ration d’un cheval pour vingt-quatre heures, réduite à son plus mince volume. On apprend aux hussards à les fabriquer pour les expc-
ditions et les marches forcées en campagne. Mais comme, pour faire un bottillon à l’ordonnance, il faut une demi-journée à deux hommes, je n’ai jamais entendu dire qu’on s’en fût servi. Le filet est d’ailleurs infiniment plus commode.
Quant aux revues dans les chambres, elles variaient suivant les escadrons, chaque capitaine ayant son objet de prédilection : pompons de schako, étuis à plumet, boutons de sous-pied, bretelles de sabre, molettes d'éperons, il y en a pour tous les goûts.
Le capitaine du 1 er escadron, celui de Gécîéon, s’attachait surtout aux trousses ; il en passait l'inspection au moins deux fois par semaine.
— Sans trousse complète, disait-il souvent, pas de bon soldat possible, pas de hussard ficelé.
Peut-être avait-il raison. La trousse est en effet le nécessaire à ouvrage du troupier ; c'est un petit sac de cuir, dit sac-à-malice , qui doit renfermer un nombre incalculable d’objets.
En voici à peu près l’énumération : une paire de ciseaux, un dé, un étui, six aiguilles, du fil, bleu, blanc et rouge, huit boutons d'uniforme, quatre pour les manches, douze boulons d’os blanc, autant de noirs, quatre boulons doubles pour sous-pieds, de la cire
jaune, de la cire à giberne, une alêne, un bouchon, ui peigne, etc., etc., etc.
Gédéon m’a souvent avoué que cette revue lui avait T apporté plus de soixante jours de salle de police. Elle avait aussi valu au capitaine du 1 er escadron le surnom de La Trousse, si connu au 15 e , que ses collègues mêmes ne l’appi laient jamais autrement. Il ne s’en fâchait pas. Un motif analogue avait attiré au capitaine du 3* le sobriquet de La Molette.
A mesure que le grand jour approchait, l’activité devenait de plus en plus fiévreuse.
Du réveil «à l’extinction des feux, le trompette de planton soufflait à perdre haleine.
C’était l’adjudant-major : Trompette 1 sonnez aux consignés. Et en avant le pinceau. Puis, le capitaineinstructeur qui voulait avancer l’instruction de ses conscrits : Trompettes, sonnez les classes. Et les corvées, et les manœuvres ! Le régiment était sur les dents.
Gédéon ne savait où courir. Entre deux exercices, également obligatoires pour lui, il n’avait pas le bon esprit de ne pas choisir. Il courait à l’un; porté manquant à l’autre, il était puni. Ses journées étaient une colère continue. Il ne cessait de jurer, mais il buvait des gouttes de consolation.
S’il avait une minute à lui, il réclamait , pour le principe, bien entendu; car réclamer, c’est cracher en l’air : il vous en tombe toujours quelque chose sur le nez.
— Si je ne me suis pas brûlé la cervelle à cette époque, disait-il plus tard, c’est que je n’ai pas trouvé le temps de charger mon pistolet.
Enfin il vint, ce grand jour.
Les trompettes sonnent, la garde prend les armes, les officiers sont en grande tenue, l'or ruisselle sur leurs uniformes, le régiment retient sa respiration. C’est le général.
Une seule chose parut le préoccuper : l’armement.
A son départ pour l’Afrique, où il s’est illustré, entre parenthèses, le 15 e avait reçu des fusils comme ceux des dragons. Le général voulait faire rendre la carabine.
Il eut à ce sujet de longues conférences avec le coionel, et le changement fut résolu en principe.
Puis il passa quelques revues à pied. 11 était manœuvrier et tenait à faire montre de son habileté et de son
expérience. Il avait aussi une voix superbe, ce qui est bien plus important qu’on ne se l’imagine.
Le jour de son départ, eut lieu une grande revue d honneur, à cheval. Tout Saint-Urbain était accouru sur le terrain de manœuvres. Pour celte grande occasion, le colonel avait fait venir un premier piston soliste et une petite flûte également soliste qui firent merveille.
Ce fut le début de Gédéon. Il était là, à cheval, le corps en arrière, le sabre au poing; la musique lui montait à la tète, il eût voulu devant lui une batterie pour la charger, prendre les canons et gagner la croix. Aux fanfares des cuivres se mêlaient le cliquetis de l’acier et l’odeur de poudre. Car on avait tiré des coups de pistolet. Il était ivre, de cette ivresse folle qui fait les héros.
A la fin de la revue, on commanda une charge en ligne, et Gédéon eut la jambe droite si fortement pressée entre son cheval et celui de son voisin, qu’il faillit s’évanouir. Du coup, tout son enthousiasme tomba. Il venait aussi de s’apercevoir que les femmes ne faisaient pas la moindre attention aux simples hussards. Tout au plus daignaient-elles regarder les maréchaux des logis. Tous leurs regards, toute leur admiration se concentraient sur les officiers, qui caracolaient autour de leurs escadrons.
LE 13* HOSSÂRDS
Gédéon était devenu plus froid (pie marbre, il faisait ses observations. Le régiment était alors en colonne, on commanda un en avant en bataille! 11 calcula que pour obtenir cette formation, il n’avait pas fallu moins de cent quarante commandements, faits à tue-téte par trentequatre officiers 1 .
Enfin, à deux heures de l’après-midi, après trois heures d’attente sur le terrain et cinquante-cinq minutes de revue, le régiment put regagner son quartier et manger la soupe.
Le soir il y eut une distribution de vin. Gédéon remarqua que chaque homme avait une ration fort inférieure à celle annoncée. On lui expliqua que cela vient des nombreuses mains entre lesquelles elle passe avant d’arriver au hussard.
Les liquides perdent énormément à être dépotés; à passer de chez le fournisseur chez le chef, et du chef au brigadier d’ordinaire, ils s’évaporent plus qu’on ne saurait se l’imaginer.
L’inspection terminée, les gorges chaudes commencèrent.
Le général-inspecteur, qui avait gagné tous ses grades
1 Le 13* à cette époque avait six escadrons.
dans l’infanterie, n’était pas cavalier; sa tournure, à cheval, était grotesque, de l’avis même des simples soldais. Quelques-uns assuraient qu’à un changement de front, il avait eu recours à la cinquième rêne.
Même le brigadier Goblot ne craignit pas d’affirmer que, subsidiairement, il montait infiniment moins bien que le grand Bulfon.
Gédéon ayant ouvert l’avis que tout le monde ne peut pourtant pas servir dans la cavalerie, ses camarades lui rirent au nez.
Puis un sous-officier lui raconta comme quoi un général commandant l’école de cavalerie de Saumur avait été surnommé Trousqnin , parce qu’il n’était pas précisément le meilleur écuyer de l’armée.
Le lendemain de la grande revue, toutes les punitions furent levées, à la grande joie de Gédéon, qui depuis près d’un mois, n’avait pas couché dans ses draps.
On lut ensuite un ordre du jour du colonel, où so /rouvait celte phrase : « Le régiment a été à la hauteur de sa réputation ; hussards, je suis content de vous.»
Gédéon la traduisait ainsi ;
— Hussards, j’esj ère bien ne pas tarder à passer général ; je suis assez content de moi.
Peut-être n’était-ce pas exact, au moins était-ce bien trouvé.
Le soldat n’est-il pas la matière première de la gloire ? •••
Le colonel du io® hussards a une idée fixe : yasset général. Il subit son grade comme une transition né* ccssaire. On lit sur sa figure l’ennui de la résignation.
Jeune, riche, de fa promotion de l’année dernière, il se demande très-sérieusement s’il doit, longtemps encore, moisir sous les épaulettes de colonel.
S’estime l'homme le plus malheureux du régiment, et cela se conçoit : mille hommes sont infiniment plus faciles à conduire qu’un pensionnat de demoiselles, mais il y a huit cents chevaux — sujets aux deux terribles maladies sus-nommées. — Voilà ce qui trouble les nuits du colonel.
Il aime à se dire le père du soldat, sans prétendre que
«t qui aime bien châtie bien. » Il a les punitions en horreur et exècre les punisseurs. Il punit rarement luimême, mais alors il sangle serré.
Il n’a jamais compris qu’on fît des dettes, peut-être parce qu’il est riche ; est impitoyable pour ceux qui en font, mais flanque à la porte sans commisération les fournisseurs qui viennent réclamer, avec celte seule phrase de consolation : « Il ne fallait pas faire crédit. »
Tout ses galops aux officiers dont il est mécontent commencent ainsi « Pardieu I j’ai été capitaine aussi, moi... » ou : « Monsieur, lorsque j’étais sous-lieutenant... »
Cette fiction oratoire lui est si familière, qu’il l’emploie même avec les troupiers • « Lorsque j’étais simple hussard, et que j’étais de garde d’écurie... »
— Pardon, colonel, vous oubliez que vous êtes sorti de Saint-Cyr avec le numéro 3.
Ses visites au quartier sont assez rares, et encore le plus souvent se borne-t-il à examiner les chevaux avec le vétérinaire.
Quelquefois, madame la colonelle accompagne son
mari. Elle ne manque jamais de demander la levée dcf punitions, ce qui lui est toujours accordé.
Enfin il autorise et encourage la fantaisie; — au 1 5' on dit fantasia.
Mais ce mol mérite bien les honneurs d'un chapitre à part.
plus fin, des pantalons plus larges, des bottes fines et des éperons à vis.
C’est toujours l’uniforme, mais embelli, revu, enrichi. C’est quelque chose qui diffère de ce que portent tous lès autres, une contravention à l’ordonnance, par conséquent.
Telle était dans le principe la signification de ce mot, qui depuis a pris la plus grande extension.
Un sous-officier qui s'en croit , un lieutenant qui punit plus que de raison, un troupier qui se fait toujours mettre à l’ours, un homme qui trotte à l’anglaise, tous ceux-là font de la fantaisie.
La fantasia, au reste, ne prend d’importance que lorsqu'elle est interdite. Alors c’est une rage, une fureur* outre le plaisir intimé de se distinguer, on a celui d risquer une punition. C’est une question de chance et d’adresse ; un jeu, en un mot.
C’est à qui fera le plus d'extravagances.
Le précédent colonel du 15 e ne pouvait souffrir la fantaisie; c’était un terrible Alsacien, troupier de ses éperons à son pompon, et plus dur encore pour les au* très que pour lui-même. Il portait des bottes d ordon* nance et se faisait faire des pantalons en drap de troupe;
ce n'était pas pour tolérer des superfluités d’uniforme chez les autres. La moindre contravention lui semblait une épigramme amère.
Il fit donc son possible pour bannir la fantaisie. En vain. Soldats, sous-officiers, officiers, résistaient à qui mieux mieux.
Sous le porche du quartier, un sous-officier de planton était chargé d’inspecter minutieusement tout hussard qui se* présentait pour sortir, avec ordre d e faire faire demi-tour à quiconque n’était pas absolument à l’ordonnance.
Peines et soin perdus. Les coquins changeaient de vêtements en ville.
C’était bien une autre chanson pour les officiers. Lorsqu’ils étaient de service, le contrôle devenait facile, mais comment les atteindre au dehors?
Jusqu’au jour de sa retraite, car il ne passa jamais général, ce terrible colonel chercha vainement un moyen.
Lui-même cependant s’occupait activement de ce qu’il appelait la chasse à la fantaisie; il ne sortait jamais sans avoir dans sa poche un petit bout de ficelle de quarantecinq millimètres, largeur réglementaire de la bande d’or des pantalons noirs du 15 e hussards.
Une bande lui semblait-elle trop large, il appelait l’officier suspecté d’être en contravention et ne dédaignait pas, sa ficelle à la main, de s’assurer de la justesse de son coup d’œil.
S’il eût continué longtemps encore, lçs lieutenants du 13 e porteraient à l’heure qu’il est une bande de drap noir sur un pantalon d’or*
Une tête un peu ronde, des moustaches et des cheveux blancs, ont valu au lieutenant-colonel du 15 e le surnom de la boule d'argent.
Jusqu’à ces jours passés, il espérait devenir colonel. Il 11 e l’espère plus. On vient de lui envoyer la croix d’oflicier de la Légion d’honneur. — Chacun sait ce que parler veut dire. C’est une fiche de consolation avant la retraite.
Un lieutenant facétieux qui ne lui a jamais pardonné certains huit jours d’arrêts, a prétendu que ce n’était pas la croix du bon larron.
Le lieutenant-colonel n’est riche que de trois filles ; chaque matin il sort à cheval avec l’une d’elles, vêtue en amazone. Quelquefois il attelle ses deux chevaux à
une voiture qu'il acheta d’occasion après certaine lettre reçue de Paris, où on lui disait encore d’espérer.
11 vient au quartier le moins possible, encore trouvet-il que c’est trop. C’est aussi l’avis des hussards.
Dernièrement, pendant une absence du colonel, il i commandé le régiment par intérim. Ce fut dur. Heureusement il n’a pas en main le tableau d’avancement.
Depuis qu’il est officier de la Légion d’honrfêur, sûr de sa retraite par conséquent, il émet toujours et en toutes circonstances, respectueusement, un avis diamétralement opposé à celui du colonel.
Ne lui parlez pas de fantaisie, il l’a en horreur et prétend que c’est pour l’armée un germe de corruption et de démoralisation.
Le grade de chef d'escadrons, dans la cavalerie, correspond à celui de chef de bataillon dans l’infanterie. En s’adressant aux uns et aux autres on dit : mon commandant.
Il y a deux chefs d’escadrons au 13*. L’un est jeune, riche, beau cavalier, porte fièrement un grand nom.
c’est un des généraux de l’avenir. L’autre est vieux, il s’attend tous les jouis à être mis à la retraite.
Le premier est le type achevé du brillant militaire : il va beaucoup dans le monde, -où il a le plus grand succès. Ses chevaux, ses uniformes, les livrées de ses gens sont tenus avec une correction digne d’un grand seigneur anglais. Fait de fréquents voyages à Paris, a des amis au ministère, est garçon.
Fait exactement son service, mais jamais de zèle. Ne paraît au quartier que lorsqu’il y est forcé. Change de gants deux fois par jour quand il est de semaine. Ti ès-doux pour les simples hussards, sangle dur les sous-oftieiers, et avec les officiers est roule comme la justice.
Excellent théoricien, manœuvrier habile, il pèche par la voix. Son organe est grêle et pointu ; mais, comme Démosthènes, il espère triompher de celle difficulté, et s’est logé hors la ville pour pouvoir s’exercer aux commandements dans son jardin, sans efaav er ses voisins ni troubler leur repos.
Le vieux chef d’escadrons n’a jamais eu de chance. Ne riez pas, c’est la vérité, seulement il en abuse. Il a vu tous ses contemporains lui passer sur le cor).iS, et cependant son caractère ne s’est pas aigri; il est toiyours
ce qu’il était il y a trente ans — le plus gai des souslieutenants.
Adore les charges militaires qui font tant rire tous ceux qui n'en sont pas l’objet, et pour trouver un peu de gaieté recherche la société des jeunes officiers.
C’est lui qui, faisant un jour fonction d'aide de camp près d’un maréchal qui avait le malheur d’ètre la plus triste des écuyers, s’amusait à imiter — à s’y méprendre — le bruit éclatant que font les chevaux lorsqu’ils vont ruer. Le maréchal se retourna un peu ému :
— Prenez garde, messieurs, dit-il aux officiers de l’escorte, prenez garde, tenez bien vos chevaux.
Dieu sait les rires. Mais imaginez une douzaine de charges de ce genre, toujours ébruitées, et vous ne serez pas surpris du peu de chance du commandant.
Il est du dernier bien avec tous les généraux actuels, beaucoup ont été ses collègues à Saumur ; il les tutoie • et ils le tutoient, ce qui n'empêche qu’il aura sa retraite bientôt.
On dit qu’il n’est pas sérieux.
Jamais cependant soldat plus soldat ne ceignit un ceinturon.
Il jure comme un diable après le service : tout retombe sur lui, il a un mal de chien; mais s’il est libre un seul jour, il s’ennuie à périr. Hiver comme été, tous les matins à six heures, il e?t debout, habillé et rasé. Do semaine ou non, on est bien sur, quand sonne le pansage, de le voir arriver au quartier. 11 y vient, assuret-il, pour savoir la nouvelle et prendre un peu l’air ; il en profite pour prendre la goutte.
Les soldats l’adorent, les officiers le chérissent, il est aimé de tous; mais c’est parfois un malheur d’avoir trop d’amis.
Plus dissemblables encore sont les deux adjudantsmajors, qui de semaine chacun à leur tour font la police du quartier.
L’un est froid, triste, presque doucereux, et ne jure jamais. Parement il ouvre la bouche, mais c’est toujours pour punir. On le craint comme le feu, il a élé surnommé pince-sans rire ou tape-sec. Son grand bonheur est de lutter de ruse avec tous les carotliers possibles. 11 fait le désespoir des marchegis et des brigadiers de semaine, et se promène loules les nuits pour surprendre les gardes d’écurie endormis.
L’autre est une tempête. Tous scs mots il les ponctue de deux jurons — lorsqu’il n’est pas en colère. Il ne vous adresse jamais la parole sans débuter par quatre ou cinq grosses injures. Son mot d’amitié quand il est coulent d’un troupier c.-t : aifreux rossai il. Mais là se bornent ses fureurs, il 11e punit presque jamais, et son collègue va jusqu’à prétendre qu’il gâte le métier d’adjudant-major.
Sa carrière militaire n’a été qu’une longue épreuve, qu’une série de passe-droits. Jamais il n’a passé qu’à l’ancienneté, il 11e connaît le tour de faveur que par ouïdire. Il a été quatorze ans maréchal des logis chef, avant d’arriver à la lieutenance; aussi l’épaulette de capitaine est-elle son bâton de maréchal. C’est peut-être le dernier troupier fini de l’armée française.
Son grand épouvantement est sa retraite qui approche; que fera-t-il une fois pékin ?
— Sacré mille nom de nom de tonnerre de s. n. d. D ! , s’écrie-t-il quelquefois, je suis f...iehu le jour où on ine fendra l’oreille.
Que cette pittoresque locution, qui d’ordinaire s’applique aux chevaux réformés, ne surprenne pas. Le capitaine adjudant-major a transporté dans la vie privée toutes les expressions de la cavalerie.
LE 15* HUSSAliDS.
Sa main gauche est la main de la bride , il ne dit ni la gauche ni la droite, mais bien le côté montoir et le côté hors montoir. Si on lui résiste, il prétend qu’on se cabre ou qu’on rue à la botte; un homme qui devient fou a perdu ses étriers.
Ne lui demandez jamais de vous indiquer votre chemin, il vous donnerait des renseignements de ce genre :
— Faites sentir l'éperon , un demi-tour, rendez la main; à la hauteur de la première rue, côté montoir , la botte à gauche , rendez , et au trot, en avant...
C’est lui qui, furieux, un jour que son déjeuner était en retard, disait à sa femme :
— Cré nom ! on ne donne donc pas la botte , ici 1
Mais le capitaine a beau hérisser ses moustaches, il n’a jamais réussi à effrayer sa femme, qui est, à ce qu’il prétend, bon cheval de trompette et n’a pas peur du bruit; on dit meme qu’elle le fait trotter très-doux.
Comme signe particulier, Gédéon remarqua que lorsque le capitaine était très-irrité, il ne fumait pas ses cigares, il les mangeait. •
11 y a encore, en ce montent, au i 3 e , un adjudantmajor supplémentaire. C’est un ofiieier d'état-major
qui fait dans la cavalerie ses deux années de stage réglementaires.
En un an Gédéon ne l'aperçut pas dix fois. On savait seulement qu’il montait tous les jours à cheval avec le capitaine-instructeur; cavalier plus que médiocre, il aspirait à devenir écuyer.
Il traîne mélancoliquement le boulet de son ennui, considère Saint-Urbain comme un lieu d’exil, et porte des lunettes.
Par une curieuse exception qui prouve bien que le 15 e hussards n’est pas un régiment comme les autres, le gros-major est sec comme un clou. Cette maigreur est même la source d'une foule de plaisanteries toutes plus originales les unes que les autres.
Chacun des cinq escadrons du 15* hussards a deux capitaines. Un en premier, un en second. En tout dix pour le régiment.
Le capitaine-commandant désire passer chef d’escadrons. C’est tout naturel. Pour son avancement, il compte sur son escadron comme le colonel sur son régiment; aussi g’occupe-t-rl beaucoup de ses hommes» C’est lui
qui chaque jour ordonne dans les chambres des revues, tantôt d’un effet, tantôt d'un autre.
Son bras droit est le maréchal des logis chef.
Avoir un bon chef est un vrai quine à la loterie pour tin capitaine, et on sait si les quines sont rares. Peutêtre y a-t-il cette raison qu’il est extrêmement dangereux d'être un très-bon marchef, on a trop l’air d’être créé pour l’emploi, et le capitaine est capable, autant par affection que par égoïsme, de ne pas mettre tout l’empressement possible à faire avancer son bras droit.
La revue des chambres par le colonel est l’affaire capitale du capitaine-commandant. Ces jours-là, il est comme un hérisson, surtout s’il croit avoir trouvé quelque combinaison nouvelle pour disposer la charge des hommes, c'est-à-dire leurs effets, combinaison qui doit produire un agréable coup d’œil.
Les jours de revue des chambres, le capitaine tracasse les lieutenants, qui embêtent les maréchaux des logis, qui bousculent les brigadiers, qui bloquent les hussards. Tout est ricochet au 45 e .
— Sacredieu I je ne puis pourtant tout faire par moimême, et être partout.
Tel est le refrain du capitaine-commandant.
Il n'y a au 15* qu’un seul capitaine insouciant, celui du 4 e escadron. Il ordonne peu de revues, et dit à tout propos : Je m’en bats l’œil. Chose surprenante! ses hommes sont tout aussi bien tenus que les autres.
Gédéon n’a jamais connu son capitaine en . second. Il est tlélaché; c’est sa spécialité. En remonte, en mission, en fonction extraordinaire. Il écrit de temps à autre à scs collègues du régiment, pour savoir si le 15 e est toujours en garnison dans la meme ville.
On dit qu’il est très-appuyé d’en haut. Voilà deux ans qu’il habile Paris, on le rencontre presque tous les jours, de cinq à six, au lleidev.
un
Bien que le 13* hussards soit peut-être l’endroit du monde où l’argent — le tyran du siècle — a le moins de valeur réelle et de prestige, les officiers sont cependant divisés en deux classes bien distinctes :
Ceux qui sont riches, et ceux qui ne le sont pas.
Au 13*, l'officier qui n’a que sa solde est plus malheureux, cent fois, que les maréchaux des logis.
Lorsqu’il a payé sa chambre, sa pension, le tailleur, le bottier, le sellier, l’armurier et dix autres fournisseurs, il ne lui reste plus un sou pour aller au café, pour fumer quelques cigares, pour faire un peu de fan« taisie, etc., etc.
Et même payer les choses indispensables lui est ma-
tériellement impossible, ce qui fail qu’il garde son argent pour le superflu, qui est le véritable nécessaire.
Alors il fait des dettes !
Or, l’officier qui s’endette est à peu près perdu, au 13* s’entend. Son avancement est entravé, brisé!
Il n'ira pas à Clichy, mais que d’ennuis, de tracasseries! Puis viennent les oppositions. Et lorsque la solde entière était insuffisante pour joindre les deux bouts, la solde diminuée des retenues ne suffit pas davantage.
Le colonel ne badine pas avec les dettes. N’a-t-il pas fait une fois manger à l’ordinaire des sous-officiers un lieutenant que serraient de trop près ses créanciers? On a vu, pour ce motif, des officiers mis en demi-solde.
Choisir la cavalerie lorsqu’on n’a pas une famille riche, est un trait d’insigne folie : la solde est insuffisante, quoi qu’on fasse. Outre qu’on est malheureux comme les pierres, l’avancement même devient un désastre.
Changer de régiment, passer des lanciers dans les dragons, des hussards dans les chasseurs, est une véritable ruine. Tout est perdu de l’ancien uniforme, il faut s’équiper à neuf. On ne peut utiliser que deux objets, le col et les bottes.
Après trois avancements de ce genre, un officier de fortune, c’est-à-dire sans fortune, est obéré pour toute sa vie. Jamais il ne s’en tirera, à moins d’un mariage. Et on ne trouve pas si aisément à contracter.
Mais presque tous les officiers du 15 e hussards sont riches, ou du moins ont quelque chose de chez eux. Quatre ou cinq ont plus de vingt mille livres de rente, deux viennent au quartier en tilbury quand ils sont de semaine.
Ils font donc peu ou point de dettes, et se soucient fort peu de l'état des fournisseurs qui leur a été laissé par les officiers qu’ils ont remplacés à Saint-Urbain.
Cet état est un document précieux que se transmettent les régiments lorsqu’ils changent, de garnison. Tous les marchands de la ville y sont portés avec des notes détaillées à côté de leur nom.
Ce legs, essentiellement utile, devient pour les nouveaux venus un indispensable guide des étrangers , bien lulrcment renseigné que les livrets J vanne.
Voici un extrait textuel de celui qu’avaient reçu à leui arrivée les officiers du 15®.