XL I II
Tout le jour, Gédéon fumait; quand il ne fumait pas, il dormait.
Dans les intervalles, il écrivait à son père que, plutôt que de rester soldat, il était décidé à se faire sauter le caisson.
Le complaisant La Pinte usait ses bottes à porter des lettres non affranchies.
Eh bien, en dépit de toutes ces distractions, diversifiées encore par quelques gouttes introduites en fraude, Gédéon en était réduit à s’avouer qu’une quinzaine de prison est terriblement dure à tirer , lorsque la Providence qui avait, pour cette fois seulement, emprunté les épaulettes de l’adjudant-major, lui envoya un compagnon.
— Ouf!... s’écria le nouveau venu, lorsque la porte se fut refermée, me voilà tranquille pour un mois.
— Comment! dit Gédéon, vous avez un mois de prison, et vous vous réjouissez!
— Et beaucoup, encore, répondit cet effronté ; plus de service, vivat!
Celui-là encore était un engagé volontaire, mais de vieille date. Il passait au 13 e pour une forte tête, et devait à ses aventures une grande célébrité.
En cinq ans, il n’avait pas changé de corps moins de onze fois. Tour à tour dragon, lancier, chasseur, spahis même, il était enfin venu s’échouer dans les hussards, où, depuis son arrivée, il faisait le désespoir de tous les officiers de son escadron.
Déjà il avait fait l’impossible pour quitter le 15 e , et, désespérant d y réussir, il travaillait de son mieux à se faire envoyer aux compagnies de discipline, histoire de changer un peu. — 11 était d’ailleurs en fort bon chemin pour cette dernière destination.
Du matin au soir, il criait contre la discipline du 13'’.
A l’entendre, c’était le plus dur des régiments de l’armée française. 11 ne parlait que d’un ton enthousiaste des autres corps où il avait servi. Là, au moins,
il n’y avait rien à faire : les chevaux se pansaient seuls, la salle de police n’existait que de nom, les officiers fraternisaient au cabaret avec les simples troupiers, les alouettes, enfin, tombaient plumées, rôties et bardées de lard dans la marmite.
Malheureusement pour ce hardi conteur, ses assertions se trouvaient en contradiction flagrante avec son folio de punitions , ce dossier irrécusable qui suit le troupier dans toutes ses pérégrinations.
Le militaire modèle doit avoir son folio blanc, ou à peu près. Celui de ce vilain soldat , chargé outre mesure, témoignait hautement que partout et toujours il avait été la clef de voûte de la salle de police.
Il est vrai que les troupiers ignoraient généralement ce détail; et deux ou trois pauvres diables, convaincus par l’éloquence de ce bohème de l’armée, avaient cassé leur fusil , pour quitter au plus vite un régiment de malheur, et aller goûter dans un autre corps les délices d’une discipline plus douce.
C’est la mode au 15 e . Quand un hussard s’ennuie par trop, il brise une de ses armes. Il passe alors au conseil de guerre, est condamné à six mois de détention, et de là envoyé au bataillon : — c’est réglé comme lo papier du chef de musique.
Il y a des années où, dans certains régiments, il y a comme des épidémies; tout le monde veut casser soa fusil.
Cependant, pour en revenir au compagnon de Gédéon, plein de hardiesse lorsqu’il s’agissait des autres, il était pour lui-mème assez prudent. Protégé de trèshaut, connaissant sur le bout du doigt ce qu’il pouvait faire à peu près sans se compromettre, il ne dépassait pas certaines limites.
— Sacrebleu! dit-il à Gédéon, on est heureux ici; rien à faire! Quand les autres, las de pivoter , veulent battre leur flemme , ils vont à l’hôpital : moi je préfère la prison.
— Je dois avouer, soupira Gédéon, que je n’aime ni l’un ni l’autre.
— Penh!... reprit l’autre, vous êtes encore de votre village, vous.
Alors, ce hussard peu scrupuleux entama les théories les plus subversives.
— Vous croyez encore aux vertus champêtres des troupiers, vous, allons donc! Le mérite au régiment est de savoir tirer sa paille. Tout est là. Il s’agit de faire le moins possible, tout en ayant l’air d’agir beaucoup.
Moins on pivote , moins on a de chances d’être puni. Et à tout prendre, j’aime mieux être bloqué pour n’avoir rien fait, que pour avoir fait mal.
— Pardieu! dit Gédéon, j’admire votre systèi ae...
— Bast ! c’est celui de tout le monde. Ces vieu x hussards que vous voyez chevronnés jusqu’au col, irnés des galons de cavalier de première classe, que sont-ils? D’adroits carottiers. En voilà qui ont le chic pour couper à toutes les corvées. On veut leur faire prendre leur tour , crac, ils se dérobent. Aussi, jamais une punition... et on les appelle bons soldats. Yous connaissez le proverbe : Le soldat est comme son pompon, plus il est vieux, plus
— Je sais, je sais, interrompit Gédéon.
— Eh non 1 vous ne savez pas. Plus il est carottier... C’est ici comme ailleurs, l’adresse est tout. Voulez-vous monter en grade?
— Merci, je préférerais m’en aller.
— Quoi! vraiment? Mais c’est très-simple, cassez votre fusil. Ah! il y a longtemps que j’ai envie de prendre ce parti. On est si bien en Afrique, au bataillon, pas de manœuvres, rien, place-repos , tout le temps.
— Pardieu! que n’y allez-vous?
— Mes parents m’en empêcheraient. Ils arrêteraient la chose, car ma famille est très-influente. J’ai mon oncle général, mon cousin député, mon bcau-frèiv. millionnaire... je serais très- protégé, si je le voulais. Il inc soi lit très-facile d'être au moins sous-lieutenant à celle ’icurc. Et même si un officier m'embêtait trop, je pour ais lui faire flanquer s: r les doigts.
— Oh! je vous sais par cœur, répondit Gédéon en riant, vous êtes l’engagé volontaire qui a des protections : connu!
— Certainement, dit l’autre, j’ai des protections; après?
— Rien. Sinon que vous devriez bien me les prêter, pour me tirer de prison d’abord, du régiment ensuite !
XLl V
En sortant de prison :
— Il faut, ditGédéon, d’un ton décidé, à son ca*na< jade de lit, il faut que j’aille moi- même relancer Justine.
— Malheureux ! s’écria La Pinte épouvanté. Ne fais pas ça, ou ton avancement est perdu.
— Je me moque de mon avancement.
Contre l’enlèlement du jeune hussard, toutes les bonnes raisons du vieux troupier vinrent se briser. Désespéré, il appela à son aide les galons et l’éloquence du biigadicr Gohlot, lequel avait Gédéon en haute est : me et en grande amitié.
Il lui exposa la question. Le brigadier hocha grave
ment la télé.
— Que vous avez tort, subséquemment, junc homme, dit il à Gédéon, de vous cabrer el de ruer à la botte quand votre ami il vous explique ses raisons.
— Ah ! vois-tu 1 fit La Pinte.
— Cependant, essaya Gédéon,..
— Qu'il n’y a pas de cependant. Chacun, je le sais, il est né pour une chacune, mais il n'y a qu’un civil ou un musicien d’infanterie qui soient dans le cas de regretter une particulière, vu qu’ils ont assez de peine à en conter à la beauté. Un hussard du 15 e doit se contenter de toutes les chacunes de chacun sans avancement au choix, et uniquement par rang d’ancienneté.
— Je comprends très-bien, répondit Gédéon, mais néanmoins...
— Nonobstant taisez-vous, et tâchez de prendre modèle sur votre brigadier. Quand un hussard du 13 e il est dans votre os, et qu’il veut faire une connaissance, il n’a qu’à prendre son sabre et son schako, et à sortir ; toutes les particulières elles viennent lui manger dans la main.
— Hélas! soupira Gédéon, qui se souvenait du peu d’effet produit duis les rues de Saint-Urbain par son uniforme, vous parlez pour vous en ce moment.
- Mais non, répondit le brigadier Goblot en se déhanchant agréablement, mais non. Votre tour viendra, june homme, pour l’instant vous êtes trop nouvellement immatriculé. Nonobstant, vu mon amitié pour vous, je veux vous faciliter, pour ce qui est en dehors du service, les agréments de la vie. Donc subséquemment, je vous présenterai ce soir dans une société.
— C’est cela, exclama La Pinte.
— Donc je vous consigne au quartier pour jusqu'à ce soir, que vous aurez l’avantage d’avoir celui de nous offrir la moindre des choses à votre camarade de lit et à moi
Le brigadier Goblot n’avait qu’une parole.
Itérativement, le pansage fini, il vint prendre le jeune hu ssard et son camarade de lit, et les conduisit à un affreux petit cabaret situé à l’extrémité du faubourg militaire de Saint-Urbain.
— Qu’on nous serve à dîner, dit en entrant le brigadier, qui s’était chargé de faire la carte, sinon de la payer, et pas de vin de fantassin, surtout!
On apporta des litres, et Gédéon eut cet insigne lion-, neur d être présenté à des particulières qui, de l’avis du brigadier Goblot, n’étaient pas démouchetées.
Ces beautés étaient les particulières en pied du 15* hussards — les beautés officielles.
Pauvres filles! un jour, le régiment passait, musique en tête, elles l’ont suivi,, sans savoir pourquoi. Tout comme Chamboran, ce barbet à l’œil intelligent que vous avez remarqué, accroupi à la porte du corps-degarde.
Comme Chamboran, elles ne connaissent plus qu’un maître : le régiment.
Autrefois, peut-être, leur amoureux faisait partie du 13 e , mais bientôt elles n'ont plus su distinguer leur amoureux. Tous les hussards ne portent-ils pas le meme dolman et le même schako? n’onl-ils pas sur les boutons le même numéro ?
Et elles vivent, à la grâce de Dieu, comme le barbet, des bribes de l’ordinaire, des miettes tombées du banquet quotidien.
Le 15 e change-t-il de garnison, elles changent aussi. La trompette a sonne le départ, elles sont prêtes. Les troupiers ont fait leur paquetage , elles ont fait comme les troupiers. Leur mince bagage, tout ce qu’elles possèdent au monde, tient dans un panier qu’elles ont sous le bras. S’il y a du surplus, quelque hussard complaisant l’aura glissé dans son porte-manteau.
On part. Étape par étape, elle font la route, si longue qu’elle soit, de leur pied.
Elles suivent la colonne, mais de loin; moins favorisées que le chien, qu’on laisse courir à côté des chevaux, et que de temps à autre un hussard hisse à côté de lui, sur le devant de sa selle, pour le délasser.
Lorsqu'elles tombent harassées de fatigue, elles n’ont que le revers d'un fossé. Trop heureuses si quelque roulier pitoyable consent à leur laisser faire une lieue ou deux sur sa charrette.
Le soir, après une pénible journée de marche, souvent par un temps affreux, trempées de pluie, souillées de houe, harassées, les pieds en sang, elles s’abritent où elles peuvent ; encore ne trouvent-elles pas toujours
LE i 3* HUSSARDS,
un abri. Les quelques sous nécessaires pour payer un grabat dans un taudis peinent leur manquer, et les sous- officiers ne sont pas tous disposés à 1er nier les yeux, et à leur laisser la libre disposition d’une botte de paille, à côté de Chamboran.
La conscience de leur avilissement les empêche de demander un gite à la charité; qui donc voudrait abriter une fille à soldats ? Elles vont alors s’étendre au pied de quelque arbre, dans les champs, sur le bord de la route qu’elles reprendront le lendemain.
11 arrive que le colonel, ennuyé d’une pareille escorte, essaye de les faire chasser. On les chasse. Elles s'éloignent tristement. Mais elles reviennent. Toujours comme le barbet.
Que voulez-vous! c’est leur destinée. Elles aiment le pantalon rouge précisément comme les bœufs le dél estent : d’instinct. Elles se sont données au régiment, elles lui resteront fidèles, jusqu’à ce que vienne la mort, , leur suprême misère, mais non la plus grande. H y a si longtemps que ces misérables créatures n’ont plus de la femme que le nom !
Le monde, pour elles, c’est le régiment. Hors de là, rien. Un c vil à leurs yeux est moins que rien, ou plutôt il n’existe pas. La première condition pour ctre un homme est de pjita l'uniforme, et spécialement l’uni*
forme àeleur régiment, Chamboran, le barbet, ne pense pas autrement.
Leur rêve serait d’êfre cantinières ou blanchisseuses de l’escadron. Mais il faut trop de protections. Quelques-unes, pourtant, ont gagné ce dernier grade. Et bien gagné, allez! c’est une bonne retraite. Lorsqu’elles sont trop misérables, que leurs robes tombent en lambeaux, que les morceaux de drap vert, rouge et de toutes le' couleurs de l’uniforme, dont elles se fabriquent des jupes, font complètement défaut, alors elles tâchent d’entrer comme servantes dans une cantine. Mais elles n y restent que le temps juste de s’acheter des nippes.
Voilà ce qu’avec infiniment plus de détails raconta à Gédéon son supérieur et ami. Il lui nomma ensuite chacune des particulières présentes, sans oublier un rapide aperçu de leurs états de service.
— Comme tu poux voir, dit le brigadier Goblot, elles sont ici quatre, du meilleur genre, je m’en llatle. Celle-ci, la plus vieille, on l’appelle La Civière , je no 6ais pourquoi. Aux hussards depuis environ dix-huit ans. Père, mère, nom, prénoms et pays inconnus; huit changements de garnison, deux campagnes...
— Elle est repoussante, fit Gédéon avec dégoût.
— Pas Pelle si on veut, c’est vrai, mais subsidiairement bonne personne. Cette autre est Marie Sac-an dos , ainsi nommée vu ses services dans l’infanterie. Native de Limoges, presque ma payse, huit ans de présence au corps. La troisième, là, c’est la fameuse Julie Mange-mon-prêt. En voilà une qui aime la dépense! en a-t-elle fait manger de cet argent, et boire, donc ! Et encore on prétend qu elle s’amasse des économies péremptoirement...
— Passons, interrompit Gédcon.
— La dernière, continua le brigadier Goblot, est comme qui dirait un conscrit de ton numéro, voilà six mois à peine qu’elle est arrivée ici avec un de ses pays qui était allé en congé. — Est-elle assez jeune, assez jolie ! aussi on l’appelle Rose Pain-blanc , un vrai régal de colonel.
Les verres s’étaient vidés, on redemanda des litres.
Les particulières ne faisaient pas la moindre attention au nouveau hussard, bien qu’il fut l’amphitryon. Peutêtre n’avait-il pas l’air assez militaire.
En revanche, elles- criblèrent d’agaceries le brigadier Goblot. Gédéon n’en fut pas jaloux.
A quelque temps de là, une après-midi, Gédéon, armé d’un bouchon de liège et d’un morceau de cire, était eu train de traverser sa giberne , lorsqu’il entendit dans la cour un bruit inusité.
Il descendit en toute hâte. Un détachement de conscrits venait d’arriver ; il se composait d’environ cent cinquante hommes.
Tous tant que nous sommes, nous les avons vus partir, ces mêmes conscrits, pauvres diables qu’a trahis l’urne fatale.
Nous les avons vus partir. Leur air était crâne, alors, leur démarche assurée, au moins en apparence. Les plus tristes avaient renfoncé leurs larmes. S ils pleuraient, ce ne pouvait être que des larmes d’alcool ; s’ils
chancelaient, le vin seul était coupable. Pour ne pas 's'entendre eux-mêmes, ils chantaient à tue-tête, et couraient les rues, coiffés sur l’oreille en mauvais garçon', le chapeau orné de rubans de toutes les couleurs, en mémoire sans doute des bandelettes de pourpre et d’or des sacrifices antiques.
Les voici maintenant : les fumées du vin se sont dissipées, l’enthousiasme factice s’est éteint. Vous avez vu la représentation, voici la réalité. Dans quinze jours, ce seront peut-être les plus joyeux hussards du monde, mais voyez-les, en attendant, mornes, tristes, l’oreille basse, harassés par dix étapes, et se pressant les uns près des autres comme un troupeau de moutons effrayés.
Le colonel, le capitaine-instructeur, l’adjudant-major et quelques autres officiers examinaient attentivement les nouveaux venus, que des brigadiers essayaient vainement d’aligner.
— Ce sont d’assez beaux hommes qu’on nous envoie là, fit le colonel d’un ton satisfait.
— Ah ! soupira le capitaine-instructeur, ils ont l’air terriblement abrutis.
— Le 15 e ne tardera pas à les dégourdir, ajouta un
officier.
L’examen qui avait duré un quart d'heure était terminé.
i — De quel pays sont ces jeunes soldats ? demanda le colonel.
— Nous allons le savoir, mon colonel, répondit le capitaine.
S’adressant aux conscrits :
— Que chacun de vous me montre sa main droite, eommanda-t-il.
Après quelques hésitations, l’ordre fut exécuté.
— Très-bien! je m’en doutais, ce sont des Bretons et des Normands.
— A quoi voyez-vous cela, capitaine? interrogea un sous-lieutenant.
— Simple affaire d’observation, répondit le capitaineinstructeur. Pas un de ces empàtés-là ne sait, j’en suis ' sûr, distinguer sa droite de sa gauche, mais iis connaissent : les Bretons, la main dont il faut se servir pour Taire le signe de la croix; les Normands, la main qu'on doit lever devant le juge pour prêter serment. Je leur ai demandé leur main droite : tous, avant de inc la présenter, ont essayé le geste familier de leur province.
LE i 3* HUSSARDS.
Tout le momie admira la profondeur de cette observalion, sauf peut-être l’adjudant-major, qui à son tour avait passé l’inspection des conscrits et semblait fort mécontent. 11 appela un brigadier :
— Ces hommes, lui dit-il, sont d’une malpropreté dégoûtante. On ne peut les laisser ainsi, ces sauvageslà ; vous allez me les conduire aux pompes, et vous me les ferez pomper les uns sur les autres pendant au moins une demi-heure.
Le brigadier s’éloignait pour exécuter l’ordre, le capitaine le rappela.
— Attendez donc, tonnerre 1 vous êtes bien pressé 1 Quand tous ces malpropres seront bien bouchonnés et épongés des pieds à la tète, vous les mènerez autour des cuisines pour leur faire flairer l’odeur de la soupe. Allez.
Deux jeunes sous-lieutenants éclatèrent de rire en entendant celte dernière recommandation.
Ne riez pas, messieurs, ajouta gravement l’adjudantmajor, il faut prendre les jeunes soldats par l’estomac. Quand ces gaillards-là auront senti la marmite, ils n'auront plus envie de déserter. Ainsi, quand on veut habituer un jeune chat à une maison, on lui graisse les pattes avec du beurre.
Le groupe des officiers se dispersa. Gédéon, resté seul, regardait défiler ses nouveaux frères d’armes, lorsqu'il entendit un hussard dire auprès de lui :
— Voilà des pauvres b...leus qui ne sont pas près d'acheter leur étui.
— Que voulez-vous dire? lui demanda Gédéon.
— Je dis qu’ils ne sont pas près d’avoir leur congé, ce qui est la même chose. Quand un soldat a fini son temps , on lui donne une feuille de route pour rentrer dans ses foilliers , pas vrai? Eh bien, pour mettre la fouille de route on achète un de ces étuis de fer-blanc que vous avez dû voir pendre en bandoulière au côté des hommes congédiés. Moi qui ne m’ei irai que dans huit mois, j’ai déjà acheté le mien. Je l’astique tous les jours, ça me disirait et ça me fait plaisir. Voilà pourquoi acheter son étui ou s’en aller est exactement la même chose.
— Dieu puissant! s’écria Gédéon, quand donc viendra mon tour d'acheter mon étui !
XLVIÏ
A toutes les lettres de son fils, désolées ou menaçantes, invariablement M. Flambert répondait : « Sois officier. » Et Gédéon se désolait. La perspective de sept années de service lui donnait comme une idée de l’éternité, de l’infini.
— Si encore, se disait-il, nous avions la guerre! un lieutenant me l’a affirmé, aux jours de bataille les canons ennemis crachent des épaulettes et des croix de la Légion d honneur.
L’ennui et le chagrin du jeune volontaire, déjà bien grands, furent à leur comble le jour où il osa comparer son sort à celui de son cheval. Il se sentit jaloux et singulièrement humilié. On le serait à moins.
Si la métempsy chose n’est pas une chimère insensée,
une fable vaine, il est une faveur que je demande au ciel : habiter après ma mort le corps d’un cheval de^ troupe.
Trois fois heureux animauxl fortunatos nimium 1 est-il sur cette terre une existence plus belle, plus facile, plus enviable que la leur?
Le carlin pansu d’une vieille fille dévoie est moins tendrement soigné. Ma hideuse portière dorlote moins son chat favori. Heureux chevaux! leur temps se partage entre une litière chaque matin renouvelée et un râtelier toujours garni. A eux l’avoine soigneusement mondée, le foin parfumé et la paille aux épis dorés.
Rien ne leur manqua jamais. Une maternelle sollicitude veille sur eux, sans cesse, du matin au soir, du crépuscule à l’aurore. Autour d’eux prêts à satisfaire leurs moindres fantaisies, s’agite incessamment une armée de serviteurs, dévoués, empressés, payés pour l’étre, surveillés de près par les officiers, intendants' jurés de Sa Majesté cheval.
Qu’un cavalier ose manquer de respect à sa monture, la bête se plaint et l'homme est sévèrement puni.
Soyez sûr-que par la tète de quelque orgueilleux coursier a dû passer cette idée folle, que l’uniforme de la cavalerie n’est que sa livrée, à lui, seigneur cheval.
Et cette chère santé ! que d’attentions, que de soins ! Comme on craignait de ne pas trouver de médecins assez habiles, un jour on a fondé une école tout exprès.
Vous doutez-vous, monsieur, de l’importance du vétérinaire dans un régiment de cavalerie?
Sachez seulement que le vétérinaire est responsable de la santé de huit cents chevaux, qui représentent une valeur de plus d’un demi-million. Sachez encore qu’il est deux maladies terribles — sans remède — le farcin et la morve, qui peuvent en quinze jours mettre à pied le régiment le mieux monté.
(Un prix de cinq cent millê francs est offert à qui trouvera le topique de ces deux épizooties. — On le cherche encore.)
Mais aussi avec quelle religieuse attention on écoute les ordonnances, ou suit les prescriptions de l’oracle de la santé et de la maladie!
Thermomètre en main, c’est le vétérinaire qui a réglé le degré de température du temple des chevaux, et malheur au garde d’écurie peu soigneux qui le laisse s’élever ou s'abaisser sans ordres !
Et maintenant, écoutez : il pleut, les chevaux ne sortiront pas, même pour aller à l’abreuvoir, on les fera boire à l’écurie; que les hussards aillent chercher
LE 13* HüSSARDS.
l'eau nécessaire, le cavalier ne doit pas craindre le rhume. Il fait froid, vile des couvertures. Le temps es? chaud, le soleil brûlant,... petite promenade le matin, au frais. Ces messieurs semblent échauffés? allons, du barbotage et de la luzerne. Ils ont éprouvé quelque fatigue? qu’on double la ration d’avoine. C’est à n’en jamais finir.
Lorsqu’à Rome, dans les occasions solennelles, le grand prêtre du collège des augures allait interpréter la façon de manger des poulets sacrés, il était suivi avec moins d’anxiété, écouté avec moins de vénération que le vétérinaire, alors qu’il vient passer sa revue quotidienne et tâter le pouls, c’est-à-dire l’oreille à tous les poulets-dindes du 15 e hussards.
De tout cela qu’est-il advenu? Le cheval, le plus orgueilleux de tous les animaux de la création, est devenu d’une insupportable fierté. Convaincu que sans lui il n’est pas de cavalerie possible, il en a lâchement abusé. Il a mesuré son mérite aux soins que l’on prend de lui, et s’est prodigieusement abusé sur son importance. Si bien que désormais, plus insolent qu’un banquier dans la prospérité, il considère son cavalier comme un laquais, et le traite à peu près comme ces fiers égalitaires de l’Amérique leurs bons frères les noirs.
— Il faut, me disait Gédéon, il faut avoir pivoté au \ 5*
et frayé avec messieurs les chevaux pour se faire une idée de leur insoutenable mordue, pour comprendre leur tyrannie plus capricieuse mille fois, plus agaçante que celle d’un enfant gâté.
Par exemple, la botte sonne, et le garde d’écurie est en retard, fût-ce dune minute. Voilà ces seigneurs furieux. Ils s’impatientent, ils trépignent dans leurs stalles, hennissent de colère, envoient des coups de pied à droite, à gau he, de tous cotés. Ils font tant de bruit, que le maréchal des logis accourt et bloque le retardataire.
Louis XIV, en semblable occurrence, se contentait de dire : J’ai failli atlendie.
Tel poulet-dinde ne peut souffrir les conscrits*. Il n’est sorte de méchanceté qu’il ne leur fasse. Il leur écrasera les pieds ou s’amusera à les étoulfer un peu, entre son poitrail et la mangeoire. D’autres fois, il déchirera leur veste à belles dents, uniquement pour les faire punir.
Celui-ci ne veut être pansé que par un brigadier. Il faut des galons pour approcher Sa Seigneurie sans danger, Sa Seigneurie veut un valet de chambre gradé. Cet autre ne veut pas être pansé du tout.
El on tolère toutes les fantaisies, et on les encourage, et on les trouve charmantes.
Un jour, tous les chevaux du 15® ne s’entendirentils pas pour déclarer immangeable du foin qui cependant était délicieux! On trouva le caprice exorbitant, on insista, ils s’entêtèrent. De guerre lasse, l’adjudicataire des fourrages fut contraint de reprendre sa livraison tout entière, il perdit à ce jeu quatre ou cinq mille francs.
Autre chose : à Saint-Urbain, le magasin à fourrages est situé hors de la ville à plus d'un kilomètre. Le colonel prit en pitié les fatigues de ses hussards, obligés d’aller deux fois par semaine chercher — à dos — la pitance de leurs montures. 11 décida qu’on irait au fourrage à cheval.
Décision vaine. Les chevaux s’y refusèrent tout net. On n’osa les contraindre, et après quatre ou cinq essais infructueux, les hommes durent reprendre leur corvée.
Mais que dire des poulets-dindes exceptionnels, vicieux, entêtés, rétifs, de ceux qui à leurs défauts de bêtes ont encore ajouté des vices de hussard?
Car à l’écurie aussi, on trouve des carottiers. Vienne le temps des grandes manœuvres, et vous verrez les faiynants tirer au renard. L’un feindra des coliques, cet autre se déclarera atteint de rhumatisme, un troisième profitera de ce qu'on vient de le ferrer à neuf et iéclarera qu’ayant été piqué, il lui est impossible de
LE 13' Il U SSA R DS
faire un pas. Sur quoi tous les cavaliers-scrvants de ces malingrcux seront fourrés à l’ours pour avoir manqué de précautions.
Je passe sous silence les rancuniers, qui 11e se font pas faute de prendre en traître le cavalier dont ils sont mécontents, et de lui détacher une ruade ou de le jeter bas à la première occasion.
Parfois le hussard exaspéré se venge. Ne pouvant corriger honorablement son poulet-dinde, le châtier au grand jour, il le maltraite indignement et le roue de coups dans l’ombre de l’écurie; à ses risques et périls, par exemple; car une punition exemplaire atteint le cavalier pris en llagrant délit, et le cheval, qui sait son code militaire sur le bout du sabot, ne se fait pas faute de crier au feu.
Dans ces occasions rares, le hussard, armé dune fourche, grimpe dans le râtelier pour être «à l’abri des ruades, et de là administre à son maître d’atroces brûlées : on appelle cela flanquer une distribution extra.
Rien de comique comme l’inquiétude de tous les hôtes de l’écurie lorsqu'ils voient un troupier se hisser dans le râtelier. Il y a émeute, et ce n’est pas le battu qui crie le plus fort.
Si tels sont les chevaux de troupe, jugez de ce que doi-