IV
HULIN
Écoutez ! Écoutez le citoyen Robespierre !\
Robespierre tremble d'abord ; on ne l'entend pas au milieu du bruit ; on crie : plus haut !
DESMOULINS
Parle, Robespierre.
N'ayez pas peur.
Robespierre le regarde avec un sourire timide et méprisant. DESMOULINS
Il n'est pas habitué à parler.
HOCHE
Faites silence, camarades !
ROBESPIERRE, se contraint au calme
Citoyens, je suis député du Tiers. Je viens de Versailles. Cet homme dit vrai. Necker est renvoyé. Le pouvoir est aux mains des ennemis de la nation. De Rroglie, Breteuil, Foulon : le Carnage, le Vol, la Famine, sont ministres aujourd'hui. C'est la guerre. Je viens m' enfermer avec vous, pour partager votre sort.
LE PEUPLE, épouvanté
Nous sommes perdus î
DESMOULINS
Que faut-il faire ?
ROBESPIERRE
Sachons mourir.
HOCHE, haussant les épaules
Avocat !
HULIN
Parlez-leur, citoyen député.
A quoi bon les discours ? Que chacun interroge sa conscience.
HOCHE
Ils s'affolent. Si on ne les fait pas agir sur le champ, ils sont perdus.
Robespierre sort de sa poche des feuilles manuscrites, et des épreuves d'imprimerie.
HULIN
Que va-t-il lire ? — Laissez donc vos écritures ! — Comme si le moindi^e mot généreux n'avait pas mille fois plus de pouvoir que toutes vos paperasses !
ROBESPIERRE, indifférent à ce que dit Hulin, déplie les papiers, et lit de sa voix froide, faible, et tranchante :
« Déclaration des Droits ».
HOCHE
Ecoutez !
ROBESPIERRE
« Déclaration des Droits, proposée dans la séance d'hier, samedi, onze juillet, à l'Assemblée nationale :
« L'Assemblée Nationale proclame à la face de l'Univers, et sous les yeux de l'Etre Suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen :
« La Nature a fait les hommes libres et égaux...
Tonnerre d'applaudissements qui couvre la fin de la phrase.
« Tout homme naît avec des droits inaliénables « et imprescriptibles : la liberté de ses pensées, le « soin de son honneur et de sa vie, l'entière pro- « priété de sa personne, la recherche du bonheur, « et la résistance à l'oppression. »
Les acclamations redoublent.
HOCHE, tirant son sabre
La résistance à l'oppression !
On l'imite; en un instant, la foule se hérisse cj'armes. ROBESPIERRE
« Il y a oppression contre le corps social, lors- <(. qu'un seul de ses membres est opprimé. — Il y a « oppression contre chaque membre, lorsque le « corps social est opprimé. »
GONCHON
Est-ce qu'ils vont continuer longtemps ? — Il faut les éloigner d'ici. Si l'armée vient, qu'ils aillent se
faire tuer ailleurs. — II parie bas à ses gens.
ROBESPIERRE
« La nation est souveraine... »
On entend une voix crier. — La foule frémit et écoute distraitement.
HOCHE
Le coup de barre, Hulin ! Voici la tempête !
UNE VOIX, terrifiée, criant
Ils viennent ! ils viennent ! la cavalerie !
UN DES GENS DE GONCHON, d'une voix aiguë
Sauve qui peut !
Un instant de bousculade et de cris.
HULIN , sautant sur l'homme qui crie, et lui assénant sur la tête un coup de poing qui le fait taire, suffoqué
Mille Dieux ! — Continuez !
Robespierre essaie de continuer : mais sa voix s'étrangle, et se perd, au milieu du tumulte de la foule.
Hoche s'élance sur la table à côté de Robespierre, qu'il domine de sa haute taille, lui arrache le papier, et lit, d'une voix ardente et triomphante, dont les accents remuent aussitôt la foule.
HOCHE
« La nation est souveraine, le gauvernement est « son ouvrage...
« Quand le gouvernement viole les droits de la « nation, l'insurrection de la nation est le plus saint « des devoirs...
« Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrê- « ter les progrès de la liberté, doivent être poursui- « vis par tous, non comme des ennemis ordinaires, « mais comme des esclaves révoltés contre le Sou- « verain de la terre, qui est le Genre Humain. »
Au milieu des acclamations, Desmoulins, les cheveux au vent, les yeux exaltés, monte sur la table d'où descend Hoche.
DESMOULINS
Liberté ! Liberté ! — Elle plane au-dessus de nos têtes. Elle m'emporte dans sa tempête sacrée. A la victoire ! Marchons dans le vent de ses ailes ! Le temps de la servitude passe, — il est passé. Debout ! Retournons la foudre contre les misérables qui l'ont armée ! — Au Roi î La fouie crie : Au Roi ! — Regardezmoi, espions, qui êtes ici cachés ! C'est moi, Camille Desmoulins, qui appelle Paris à la révolte ! Je ne crains rien : quoi qu'il arrive on ne me prendra pas
vivant. Il montre un pistolet qu'il a sorti de sa poitrine. Le
seul malheur serait de voir la France redevenir esclave. Nous ne le verrons point. Elle sera libre avec nous, ou mourra avec nous. Oui, comme
Virginius, nous la poignarderons de nos mains^ plutôt que de la laisser violer par les tjTans. — Frères, nous serons libres ! Xous sommes libres déjà ! Aux Bastilles de pierre opposons la muraille de nos poitrines, forteresse inexpugnable de la Liberté ! — Regardez I Le ciel s'ouvre, les dieux sont pour nous. Le soleil déchire les nuées. Un frisson de joie remue les feuilles des marronniers. O feuilles, qui frémissez de la fièvre d'un peuple qui s'éveille à la vie, soyez nos couleurs, notre signe de ralliement, notre promesse de victoire, feuilles, couleur d'espérance, couleui^ de la mer, couleur de
la Nature jeune et libre ! — n arrache une petite branche.
In hoc signo çinces ! Liberté ! Liberté !
LE PEUPLE
Liberté !
Ils se pressent autour de Desmoulins, l'étreignent et l'embrassent LA CONTAT, parant ses cheveux avec les feuilles d'arbre
O jeune Liberté ! verdoie dans mes cheveux et
fleuris dans mon cœur ! — Elle jette à poignées les feuiUes
autour d'elle. Amis, fleurissez-vous de la cocarde de l'été !
Le peuple arrache les feuilles et les branches et dépouille les arbres.