UNE VIEILLE MARCHANDE
Mes enfants, qu'est-ce que vous avez donc toujours à parler de brûler, et de pendre, et de tout saccager? A quoi cela vous avancera-t-il ? Je sais bien que vous n'en ferez rien. Mais alors, pourquoi le dire ? Croyez-vous que cela rendra votre soupe meilleure, d'y faire cuire quelques aristocrates ? Ils s'en iront avec leur argent, et nous serons en-^ core plus malheureux que devant. — Voyez-vous^ il faut accepter les choses comme elles sont, et ne pas croire aux menteurs qui prétendent qu'on peut les changer avec des cris. Voulez-vous que je vous dise ? Nous perdons notre temps ici. Il ne se passera rien. Il ne peut rien se passer. On vous
menace de la famine, de la guerre, de toute l'Apocalypse. Tout cela, ce sont des inventions de journaux qui n'ont rien à dire, d'agents provocateurs. Il y a un malentendu avec le roi. Mais cela s'arrangera, si nous allons chacun tranquillement à notre besogne. Nous avons un bon roi; il nous a promis de nous garder notre bon monsieur Necker, qui nous donnera une bonne Constitution. Pourquoi ne pas y croire? Est-ce que ce n'est pas le bon sens même? Pourquoi voulez- vous que ce ne soit pas le bon sens qui ait raison? Moi, j'y crois; j'ai été aussi badaude que vous; j'ai perdu quatre heures ici; je m'en vas vendre mes navets.
LA FOULE, mui-mure approbatif
Elle a raison. — Tu as raison, la mère. Allonsnous-en chez nous.
HULIN
Que dis-tu de cela ?
HOCHE, souriant
Elle me rappelle ma vieille tante. Elle parlait toujours de patience, au moment où elle allait me calotter.
HULIN
Ce qu'elle dit me semble fort raisonnable.
HOCHE
Je ne demanderais pas mieux que d'y croire; je trouve si naturel que la raison l'emporte, que, si je m'écoutais, je m'en remettrais à mes ennemis mêmes de la faire triompher. Mais j'ai été trop de fois désabusé par l'expérience: j'ouvre les yeux, et je vois Gonchon et ses commis, qui s'empressent à fermer leurs boutiques. Ils ne font rien sans motif. J'ai grand peur que ce brusque apaisement ne soit que l'accalmie qui précède les orages, et les crises des malades. Personne n'y croit au fond. Ils sont tous restés, même la vieille. Ils essaient de se faire illusion ; mais ils ne peuvent pas. Ils ont la fièvre. Écoute ce bruit de foule. Elle ne crie plus, elle chuchote... Un frémissement d'arbre... Le petit
vent avant la pluie... — II saisit la main de Hulin. Et
tiens!... Attention! Hulin... Voici! Voici!...
Une grande clameur confuse monte du fond du jardin, et accourt avec une rapidité et un éclat de tonnerre. Tous se lèvent et regardent.
UN HOMME, hors d'haleine, sans chapeau, les vêtements en désordre, se précipite sur la scène, en criant d'une voix terrifiée
Necker est exilé !
LA. FOULE, saisie, se ruant sur l'homme
Quoi? quoi?... Necker!... Ce n'est pas vrai!
l'homme, criant
Necker est banni ! — Il est parti, parti !
LA FOULE, hurle
A mort! — C'est un agent de Versailles! A mort !
L HOMME, épouvanté, se débattant
Que faites-vous ? — Mais vous n'avez pas compris ! — Je vous dis que Necker. . .
LA FOULE
Au bassin, le mouchard ! Noyez-le !
l'homme, hurlant
A moi !
HOCHE
Sauvons-le, Hulin !
hulin
Il faudrait en assommer vingt, pour en sauver un.
Ils tâchent en vain de se frayer un passage à travers la foule, qui crie, et emporte le malheui-eux. — Robespierre surgit sur une table, et fait signe qu'il veut parler. — Hoche, Hulin, Desmoulins et quelques autres le remarquent.
HOCHE
Ce petit homme étriqué, qui essaie de parler...
DESMOULINS
C'est Robespierre, le député d'Arras.
HOCHE
Crie, Hulin ! fais-les taire !