PREMIER OUVRIER
n ne s'en battra que mieux. Le coq défend sa poule.
Ils continuent de travailler, tout en jetant de temps en temps un regard curieux et bon enfant au petit manège des deux amants ; mais c'est avec des précautions touchantes, pour ne pas les gêner.
LUCILE, à voix basse
Que faites-vous là ?
DESMOULINS
Un fort pour tous défendre.
Ils se regardent avec des yeux riants et amoureux, sans parler.
LUCILE
Je ne peux pas rester. Mes parents sont à côté.
DESMOULIXS
Encore un peu.
LUCILE
Plus tard. Quand tout le monde sera couché, et qu'ils seront partis. Même jeu.
LUCILE, prêtant l'oreille aux bruits de la maison
On m'appelle. Attendez-moi.
Elle lui envoie un baiser et disparaît. — Dans ce petit dialogue, les mots n'ont de prix que celui que leur donnent les regards et les sourires des amants.
LE MAÇON, regardant la barricade
Là ! Voilà qui est fait, — et bien fait, j'ose le dire. — 11 ne manque plus qu'un bouquet sur le faîte.
LE MENUISIER, frappant sur l'épaule de Desmoulins
Ne travaille pas trop ; tu attraperas la pleurésie.
DESMOULINS
Chacun son ouvrage, camarade. Après tout, si cette barricade est debout, c'est ma voix qui l'a fait lever.
LE MAÇON
Que chantes-tu là?
LE MENUISIER
C'est de la voix que tu travailles ?
DESMOULINS
Aucun de vous n'était-il au Palais-Royal, hier?
LA FOULE
Au Palais-Royal? — Attends donc! — Est-ce que tu serais le petit qui nous a appelés aux armes, qui a donné la cocarde? C'est toi monsieur Desmoulins? — Sacrebleu! que c'était beau! comme tu as bien parlé! J'en ai pleuré comme un veau. — Ah î le brave petit homme! — Monsieur Desmoulins, monsieur Desmoulins, voulez-vous me permettre î Il faut que je vous serre la main ! — Vive monsieur Desmoulins ! Vive notre petit Camille !
GONGHON, capitaine de la milice bourgeoise, entrant, suivi d'une patrouille de sa compagnie
Qu'est-ce que vous foutez là? Qu'avez-vous à gueuler? Vous troublez l'ordre, vous réveillez le quartier. Au large ! Rentrez chez vous !
LE PEUPLE
C'est encore cette sacrée garde bourgeoise ! Mousse pour le guet ! Bran pour les sergents ! — Troubler l'ordre ? C'est trop fort ! — Nous défendons Paris.
GONCHON
Gela ne vous regarde pas.
LE PEUPLE, stupéfait et indigné
Cela ne nous regarde pas?
GONCHON, plus fort
Gela ne vous regarde pas ! Gela ne regarde que nous. G'est nous, que le Gomité permanent a chargés de la défense. Foutez le camp !
DESMOULINS, regardant de plus près
Mais c'est Gonchon î
GONCHON, tombant en arrêt devant la barricade
Nom de nom de nom de nom de sacré mille tonnerres! Qui sont les enfants de garce qui se sont permis d'élever cette machine, de démolir la rue, d'interrompre la circulation ? Flanquez-moi ça par terre !
LE PEUPLE, hors de lui
Renverser notre barricade ! Qu'ils s'en avisent !
LE MENUISIER
Écoute, capitaine, écoute bien, et pèse ce qu'on va dire. On consent à s'en aller, et à ne pas discuter les ordres du Gomité, quoiqu'ils soient imbéciles. Il faut de la discipline, quand on est en guerre ; et
on se soumet. Mais , si on touche une pierre à notre fortification, on te casse la figure, à toi, et à tes singes.
Démolir notre barricade!
GONGHON
Qui parle de la démolir? Sommes -nous des maçons? Nous avons autre chose à faire. Au large !
LE MAÇON, menaçant
On s'en va, mais tu as compris ?
GONCHON, avec aplomb
J'ai dit qu'on n'y toucherait pas; et personne n'y touchera. Pas de réplique!
Les travailleurs de la barricade se dispersent. Desmoulins s'attarde.
GONCHON
Est-ce que tu n'as pas entendu, toi?
DESMOULINS
X'y a-t-il pas de privilèges pour les amis, Gonchon?
GONCHON
C'est toi, damné bavard? — Arrêtez ce drôle !
ROBESPIERRE, entrant (l)
Sacrilège, qui ose porter la main sm^ un fondateur de la Liberté !
DESMOULINS
Ah ! Robespierre ! — Merci.
GOXCHOX, lâchant Desmonlins
A part. Un député! Au diable î — Haut. C'est bon. Je suis chargé de défendre l'ordre. Je maintiendrai l'ordre malgré tout. — Au large !
ROBESPIERRE
Viens avec moi. Camille. Xos amis se réunissent cette nuit, dans cette maison.
Il montre la maison de gauche, au premier plan. DESMOULIXS, à part
D'ici, je verrai la fenêtre de Lucile.
GOXXHON, à ses gens
Et nous, continuons notre ronde. — Ah ! les gueux ! On n'en viendra jamais à bout ! On a beau avoir l'œil ouvert : les barricades sortent de terre, comme des champignons : et toutes les rues sont pleines de ces fainéants , qui ne pensent qu'à se battre. Si on les laissait faire, morbleu, il n'y am^ait plus de roi demain ! — Allons ! — a un des gardes
(1) Voir, à la fin de la pièce, la variante pour la représentation.
bourgeois. Eh ! sacredié ! Prends garde, toi ! Que fais-tu avec ce pistolet? Le règlement interdit les armes à feu. C'est excessivement dangereux. Rengaine cela, animal ! Il sort avec ses hommes.
Robespierre et Desmoulins s'approchent de la maison de gauche, à la porte de laquelle, dans un renfoncement obscur, un homme en chemise, jambes nues, un fusil sur répaule, fumant sa pipe, monte la garde.
l'homme, en faction
Qui êtes-vous ?
l'homme Connais pas.
ROBESPIERRE
Député d'Arras.
l'homme Montrez votre carte.
DESMOULINS
Desmoulins.
l'homme Le petit à la cocarde? Passez, camarade.
desmoulins, montrant Robespierre
Il est avec moi.
l'homme Allons, passez aussi, citoyen Robert Pierre.
DESMOULINS, fat
Admire, mon ami. le pouvoir de l'éloquence.
Robespierre le regarde, sourit amèrement, soupire, et le suit sans parler.
Ils entrent dans la maison. (1) On aperçoit Hulin, l'abbé Fauchet, Cloots, et quelques autres, bourgeois et petits bourgeois, attablés ou debout, buvant, fumant et discutant.
L ABBE FAUCHET, allant au devant de Robespierre
Eh bien?
ROBESPIERRE
Eh bien, la bataille est engagée maintenant. Il n'y a plus qu'à attendre.
FAUCHET
Attendre, attendre... Ah! si c'était fini !
ROBESPIERRE
Ne le désirons pas trop. Nous sommes libres encore, cette nuit, nous pouvons rêver de la liberté ensemble.
FAUCHET
Non, j'aimerais mieux tout, même le pire, que cette incertitude !
(1) Par un système de décoration, utilisé au Théâtre du Peuple de Bussang, l'intérieur de la maison ne doit être visible que pendant la scène qui suit, jusqu'à l'arrivée de Hoche. Le reste du temps, il est caché, soit par un décor mobile, représentant la façade de la maison sur la rue, soit par un rideau métallique, qui s'éciaire pour laisser voir l'intérieur du café.
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HULIX, regardant à la fenêtre
Quel mal on se donne ! Et pourquoi ? Quelques coups de canon auront vite fait de déblayer tout cela.
LES BOURGEOIS
Nous n'avons même pas d'armes.
— Et cette Bastille, qui se prépare à nous écraser !
nu LIN, regardant
Ils ne dorment pas plus que nous, là-liaut. Regardez. Des lumières se promènent sur la tour de gauche.
— Ils ont fait la toilette de leurs canons. Ils les ont braqués sur le faubourg.
HULIN
Nous sommes comme une fourmilière que des bûcherons enfument, et qui sagite en vain.
FAUCHET
Et l'Assemblée ?
ROBESPIERRE
Point de nouvelles. Elle est toujours bloquée. Peut-être est-ce fini, de ce côté déjà.
FAUCHET
Non, non, Dieu ne peut permettre cela ! io4
CLOOTS, physionomie joyeuse, ouverte, voix claire, manières un peu excentriques
Ah ! parlons-en de votre Dieu ! C'est un joli garçon. Je me demande comment on peut avoir la naïveté d'attendre quelque chose d'un individu qui a plus de crimes sur la conscience que Cartouche, ou le roi de Prusse, puisqu'il est leur père à tous.
FAUCHET
II a fait le mal pour que nous le combattions.
CLOOTS
Oui, oui, je connais le refrain : « Ce Dieu qui fait mourir Dieu pour apaiser Dieu. » « Dieu le père juge les hommes dignes de sa vengeance ; Dieu le fils les juge dignes de sa miséricorde ; et Dieu TEsprit reste neutre. » Qu'ils se taisent donc tous trois, au lieu de se disputer. Ils n'ont rien de mieux à faire qu'à ne pas exister. — Ils ne s'en privent pas d'ailleurs.
DESMOULIXS, riant
C'est vous, monsieur de Cloots ! Depuis quand êtes-vous revenu ?
CLOOTS
Je voyageais en Espagne, errant de ville en ville, suivant mon habitude, pourchassé par toutes les polices, ennemi de tous les États. La nouvelle des événements de France m'est arrivée à Madrid. J'ai
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prévu ce qui allait suivre, et je suis venu à toutes brides, prendre part au combat pour notre cher Paris.
DESMOULINS
C'est bien à vous, riche, indépendant, et étranger, de venir de gaieté de cœur partager nos dangers.
CLOOTS
Je ne suis pas le seul. J'ai croisé sur la route des Anglais et des Américains. C'était à qui arriverait le premier au secours de Paris. Nous le lui devons bien : c'est pour nous qu'il combat. Ne m'appelez pas étranger. Ma patrie est la vôtre, celle de l'Humanité !
DESMOULINS, riant
Mais ce n'est pas celle de Dieu, à ce que j'entends ?
CLOOTS
Excusez-moi, je ne puis souffrir ce coquin-là ; et c'est ce que je disais, un peu vivement peut-être, à l'abbé, qui est un honnête homme, et que j'estime. Je m'indigne qu'il y ait encore des gens, — et il y en a dans votre Assemblée, — qui pensent faire précéder le préambule de votre Constitution de cette niaiserie gothique : «En présence de l'Etre Suprême », ou : c( Après avoir invoqué l'assistance du Suprême Législateur de l'Univers. » Bel exorde
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à l'émancipation de l'homme ! Alors, appelez tout de suite votre déclaration de liberté, une déclaration d'esclavage !
DESMOULINS, sournoisement, montrant Robespierre à Cloots
Adressez-vous à lui.
CLOOTS, interpellant Robespierre
Vous croyez à cela, vous ? Vous donnez dans ces sottises?
Robespierre lui tourne le dos.
CLOOTS, à Fauchet
Qui est-ce?
FAUCHET, à mi-voix
Un député de province, qui fait à l'Assemblée des discours un peu ridicules, mais d'un bon sentiment.
CLOOTS
Il est assez éloquent quand il se tait. — Je le convertirai.
DESMOULINS
Laissez donc Dieu tranquille. C'est un mot comme un autre.
CLOOTS
Les mots sont plus meurtriers que les hommes. C'est sur celui-là, depuis des siècles, que s'appuient les tyrans et leurs armées.
DESMOULIXS
Raison de plus pour mettre Dieu dans notre Constitution. Xous le débauchons en secret ; nous le faisons passer dans le camp de la Liberté. Chut! il ne faut pas le dire! N'est-ce pas, monsieur l'abbé ?
FAUCHET
Mes pauvres amis, croyez donc que le bon Dieu n'est pas plus bête qu'un autre, et qu'il n'y a pas de raison pour qu'il ne préfère pas la justice et la liberté à leurs ennemis.
CLOOTS
S'il existait, il serait un souverain, donc injuste et despote. Point de souverain du monde, que le Seigneur Genre Humain !
HULIN
Ah! les sacrés bavards! ils font la guerre à Dieu, comme si c'était de lui qu'il s'agissait... Messieurs, s'il vous plaît, revenons au fait. Le roi nous attaque tout à l'heure. Occupons-nous du roi. Pour Dieu, nous avons le temps de nous retourner.
LES BOURGEOIS, hochant la tête
Ah ! pour cela, que faire ? On a commencé la révolution trop tôt. Pourquoi a-t-on soulevé le peuple ? On n'était pas prêt.
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DESMOULINS, piqué
Ce n'est pas nous qui avons commencé. La déclaration de guerre est venue de Versailles. Et puis, r eût-on voulu, on ne pouvait attendre. Il fallait parler, il fallait agir.
LES BOURGEOIS
C'est vrai. La fatalité Ta voulu.
HULIN
Mais enfin, n'y a-t-il pas d'espoir ?
LES BOURGEOIS
— Peut-être, si la province imitait Paris.
— Seule, elle n'osera rien.
— D'ailleurs, elle ne sait rien.
HULIN
Mais nous, que devons-nous faire ?
LES BOURGEOIS
— Négocier avec la cour ?
— Elle ne consentira même pas à discuter avec nous.
— Sa première condition serait qu'on lui livrât les chefs du mouvement.
FAUCHET
S'il suffisait que quelques hommes se livrassent pour racheter la liberté des autres !
CLOOTS
Voilà bien mon curé, avec ses vieilles idées de sacrifice!
DESMOULINS
Livrer les chefs du peuple, ce serait livrer le peuple !
CLOOTS
Qu'avez-vous à jeter le manche après la cognée? Patience, donc ! Fût-ce demain, fût-ce dans dix ans, fût-ce dans un siècle, nous sommes sûrs de la victoire.
HULIN
Si ce n'est pas demain, c'est un peu tard pour nous.
CLOOTS
Ce sera demain. L'heure a sonné. L'homme est devenu majeur; il prend possession de la terre. La moisson de révolte se lève sur les champs. Laisseznous faire : nous allons en appeler à tous leshomjnes libres de l'univers.
HULIN
Maigre armée. Nous n'avons pas le temps d'attendre.
DESMOULINS
Robespierre, tu tétais. Doutes-tu de notre cause ?
IIO
ROBESPIERRE
Je ne doute point de la justice : elle est avec nous. Mais je sais que la justice d'une cause est, dans le monde, une raison pour qu'elle soit écrasée. N'importe. C'est notre devoir inflexible de la défendre jusqu'au bout. Malheur à qui chicane son devoir, et tâche à l'esquiver. Notre but n'est pas la victoire, mais la vertu.
DESMOULINS
Je reconnais là mon Romain, avec son éternelle maxime : le pire est toujours certain. Tes encouragements ont un effet infaillible sur moi : ils m'enlèvent tout courage. C'est une glace que ton stoïcisme. Tes paroles sont un glas perpétuel.
HULIX
Allons, je vois bien qu'en fait de conseil, vous n'en avez pas d'auti*e que de faire comme on fait à Paris, quand il pleut : laisser pleuvoir. Il faudrait pourtant se décider ! — Je ne demande qu'à marcher ; mais qu'on me dise où aller ! — Ah ! que Hoche n'est-il ici! — Enfin, faisons de notre mieux. Je n'espère pas plus que vous : mais au moins on peut tenir assez longtemps pour qu'il en cuise à ceux qui voudront nous forcer dans notre gîte. Que chacun s'arme donc pour la lutte. Il n'y a plus d'autre alternative.
Si Paris ne peut être défendu, que Paris soit brûlé, que Paris soit effacé de la terre plutôt que d'être rendu à l'esclavage. Un jour, la Liberté renaîtra de nos cendres.
DESMOULIXS, regardant à la fenêtre
Qui erre, hagard et titubant, avec des gestes furieux, et se heurtant aux murs ?
HULIN, regardant
C'est le fou Marat.
Marat, sans chapeau, les vêtements ouverts et défaits, les yeux hors de la tête, les cheveux au vent, marche à grands pas dans la rue, chancelant par instants, comme ivre, montrant le poing au ciel, et frappant les murs des maisons.
MARAT, dans la rue
O nuit ! De quelle masse écrasante tu pèses sur cette ville ! — Néant inerte et vide, la mort est en toi. La mort de ce peuple, la mort de mes pensées, la mort de ma Liberté!... O Dieu! et ils dorment! Sont-ils morts déjà? Ils l'ont toujours été. — J'erre à travers les rues, comme un chien qui aboie à la mort, dans cette veillée funèbre, sous ces lumières qui éclairent les funérailles de la Liberté. — Être Suprême, n'étions-nous pas dignes de ce Bien, dont tu avais mis le pressentiment dans le cœur de
quelques élus? — Alors, brûle ces hommes, flagelle-les, — que, de l'excès des souffrances, leur âme s'élève plus vite à la vérité ! Frappe ! hâte par tes coups l'avènement de la justice ! — O Dieu ! être vaincu, encore vaincu, toute sa vie vaincu ! Sentir en soi cette force, ces tempêtes, toutes les puissances de la Révolution, prêtes à renverser les idoles du passé, — et être vaincu ! Liberté ! Liberté ! ne t'arracherai-je pas de la prison de cette poitrine, de ce ciel, de ce monde, où tu te caches, comme l'étincelle dans la pierre ! — Sors de terre ! Sors de cette ville ! Je te veux ! Je te veux, Liberté !
Il s'ensanglante les poings, à frapper contre les murs.
ROBESPIERRE, à l'intérieur de la maison. Il s'est levé et a joi«t les mains avec émotion. Les autres se sont levés instinctivement autour de lui, en le regardant, et l'écoutent religieusement. Les deux voix de Robespierre et de Marat se répondent comme une prière.
O Liberté ! tant de siècles, tu as lutté contre l'univers ennemi ! Après tant de souffrances, tu t'étais fait jour à travers le chaos. La lumière de tes yeux nous apparaissait enfin. Si près de nous, si patiemment, si chèrement attendue, nous abandonneras-tu? Ton regard s'éteindra-t-il, — pour combien de siècles encore ? Le globe est enseveli dans les ténèbres. Lumière, ne te lèveras-tu point enfin?
On entend, au dehors, la voix joyeuse et claire de Hoche, a« milieu des acclamations et des rires de la foule. Les fenêtres des maisons s'ouvrent. Les gens paraissent, et se penchent pour voir.
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HULIX, à la fenêtre
C'est Hoche ! J'entends son rire ! — Ah ! cela fait du bien !
Hoche entre, au milieu d'une troupe de garde française en armes comme lui, et d'une foule qui rit et crie. La Contât se distingue entre tous par sa belle humeur. Marat affaissé sur les marches d'une maison, se redresse, inquiet et soupçonneux.
HOCHE , riant, montrant à ses camarades les fortifications populaires
Regardez-moi ce travail. Quel est le Vauban qui a bâti cela ? Ah ! les braves gens ! Je vous embrasserais tous. — Quelle peine ils se sont donnée ! — Et pourquoi faire, bon Dieu? — Eh! mes amis, contre qui tout cela ? Est-ce contre vos amis ? Les ennemis ne viendront pas, allez, soyez tranquilles !
LE PEUPLE, auquel se mêlent Hulin, Desmoulins, et quelquesuns de ceux qui sont à la fenêtre
Vivent les garde française !^
Marat sélance devant Hoche et lui barre le passage, les bras étendus.
MARAT
Arrête, soldat ! Pas un pas de plus !
La foule étonnée parle confusément, et se presse pour voir.
CLOOTS
Qu a-t-il ? Il perd la tête?
HULIN
Il y a longtemps que c'est fait.
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MARAT
Rends ton sabre ! Rendez vos armes, tous !
DESMOULINS
Il va se faire écharper.
LES GARDE FRANÇAISE
Gomment, coquin ! — Rendre mon sabre ? — Je vais te le rendre dans le ventre.
Assommez-le !
HOCHE
Paix. Laissez-moi m'expliquer avec lui. Je le connais. — Lâche-moi, Fami !
MARAT, se dressant sur la pointe des pieds pour prendre Hoche au collet
Rends ton sabre !
HOCHE, se dégageant tranquillement et, de sa main posée sur lui, le maintenant malgré ses contorsions
Et qu'en feras-tu, mon garçon ?
MARAT
Je t'empêcherai de poignarder la liberté.
HOCHE
Tu soupçonnes ceux qui viennent donner leur sang au peuple ?
MARAT
Qui me prouve ta loyauté ? Pourquoi aurais-je confiance en des soldats inconnus?
LES GARDE FRANÇAISE
Casse-lui la tête, Hoche!
Hoche les apaise du geste, regarde Marat en souriant, et le lâche.
HOCHE
Il a raison. Pourquoi aurait-il confiance en nous? Il ne nous a pas vus à l'œuvre.
Marat, interdit, devient brusquement silencieux et immobile, regardant Hoche, écoutant ses paroles.
^ - LES GARDE FRANÇAISE
Sapristi ! C'est un peu fort de se laisser accuser, quand on risque la mort pour ces oiseaux-là !
HOCHE
Bah ! il ne nous connaît pas, cela ne fait rien. Avec bonté. Tu te trompcs, Marat; mais tu fais bien de veiller sur le peuple. Au peuple. Nous nous comprenons à demi-mot, camarades ; il ne nous a fallu qu'un instant pour sentir que nous étions de braves gens, et pour avoir foi les uns dans les autres. Pourtant il n'a pas tort de vous donner une leçon de prudence, nous sommes en temps de guerre ;
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vous avez le droit de demander des comptes à tous, personne ne peut s'y soustraire.
LE PEUPLE
Nous te connaissons, Hoche, tu es un ami.
HOCHE
Prenez garde à vos amis. Souriant. Je ne dis point cela pour moi. Au reste, vous êtes encore en trop mauv^aise situation pour avoir beaucoup d'amis; ils ne sont pas très dangereux. Mais vous les verrez venir quand vous serez puissants, et c'est alors qu'il faudra ouvrir l'œil.
LES GARDE FRANÇAISE
Il est bon avec ses conseils. Il veut qu'on soit prudent, et il ne se défie de personne.
HOCHE, riant
Oh! moi, quand deux yeux me plaisent, je m'y laisse toujours prendre. Mais si je suis un sot, cela ne regarde que moi. Vous, vous avez le monde à sauver. Ne m'imitez pas. Nous sommes quelques centaines de garde française. Nos officiers, qui savaient nos sympathies pour le peuple, ont voulu nous envoyer à Saint-Denis pour nous éloigner de vous. Nous avons quitté la caserne, et nous vous offrons nos sabres. Pour rassm^er Marat, diviseznous en groupes de dix ou de vingt, et que chacun
de ces groupes soit encadré dans un bataillon populaire. Ainsi, vous serez maîtres de nous, et nous pourrons vous diriger et faire votre apprentissage. Quant à moi, Marat, veux-tu m'accompagner? Il y aura profit pour tous deux. Tu verras qu'il y a de braves gens encore, et peut-être m'apprendras-tu à me défier des traîtres, bien que je craigne que tu ne perdes ta peine.
Marat, qui n'a cessé de dévoi-er des yeux Hoche, et de suivre ses paroles, avec une attention violente, s'avance vers lui.
MARAT
Je me suis trompé.
HOCHE, lui tend la main en souriant
Gomme il doit être fatigant de toujours soupçonner! J'aimerais mieux mourir.
MARAT, soupirant
Moi aussi. — Mais tu l'as dit tout à Fheure; il ne s'agit pas de nous, il s'agit de la Nation.
HOCHE
Continue donc d'être l'œil vigilant du peuple. Mais je ne t'envie pas, ma tâche est plus aisée.
MARAT, regardant Hoche
O Nature, si les yeux et la voix de cet homme sont menteurs, il n'y a plus d'honnêteté. Soldat, je
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t'ai offensé devant tous. Devant tous, je te demande pardon.
HOCHE
Tu ne m'as pas offensé. Personne ne sait mieux que moi ce qu'est un chef militaire, et les dangers quil^ fait courir à la Liberté. « Le gouvernement militaire est celui des esclaves, il ne peut convenir à des hommes. Nous l'abhorrons» comme toi. (i) Nous venons de nous-mêmes briser la force aveugle que nous avons dans les mains. Nous plions l'armée aux pieds de la raison. Ouvrez-nous vos bras, faites-nous place à la table de famille, rendez-nous notre liberté perdue, notre conscience enchaînée, notre di'oit à être des hommes comme vous, vos égaux et vos frères. Soldats, redevenons Peuple. Et toi, Peuple, tout entier, deviens Armée ; défends- toi, défends-nous, défends notre âme attaquée ! Donnons-nous la main, embrassonsnous, ne soyons qu'un seul cœur! — Amis! — Chacun pour tous ! Tous pour tous !
LE PEUPLE ET LES SOLDATS, en proie à une ivresse d'amour et d'enthousiasme fraternel, pleure, s'embrasse, et rit, en criant
Oui ! pour vous ! pour vous ! pour nos frères du peuple ! poui' nos frères soldats ! pour tous ceux qui
(1) Paroles de Hoche. -^
souffrent! pour tous les opprimés! pour tous les hommes !
Ces exclamations se croisent en désordre, de tous les côtés à la fois, du peuple, des soldats, de la rue, des fenêtres, des balcons, chai'gés de femmes et d'enfants, de la maison de gauche, à la fenêtre de laquelle se pressent Desmoulins, Hulin, Fauchet, Cloots, Robespierre.
HULIN, à la fenêtre
Hourrah ! fioche ! — Enfin ! voilà celui qui dissipe la tristesse !
HOCHE, amicalement
C'est toi, Hulin? Que fais-tu là? Que faites-vous là, tous, dans la nuit? Vous broyez du noir, naturellement. Quelle folie de s'enfermer ainsi par cette belle nuit de Juillet ! L'homme est triste, quand il s'isole des autres. C'est cet air de cave qui inspire les soupçons et les doutes. Sortez de vos maisons ! 11 y a assez longtemps que nous sommes forcés de rester murés chez nous. A présent, c'est dans la rue, c'est en plein air qu'il faut vivre ! Venez sentir le matin qui se lève ! La Ville prisonnière respire à pleine poitrine; le souffle des prairies vient par dessus nos murs, et les armées qui les bloquent, nous apporter le salut des campagnes fraternelles. Les blés sont mûrs : nous allons les faucher.
LA CONTAT
Ah! le beau garçon! il répand la joie autour de
lui. — Elle va vers Hoche.
HOCHE
Vous voilà, bouquetière de la Liberté, madame la royaliste, qui saccagiez à belles mains les arbres du Palais-Royal, pour jeter au peuple les cocardes d'afFranchissement ! Je savais bien que vous y viendriez aussi. Vous avez donc fini par croire à notre cause?
LA CONTAT
Je croirai à tout ce que tu voudras. Avec une figure comme celle-là, — elle le désigne — je serai
toujours convertie. — Le peuple rit.
HOCHE, riant
Gela ne m'étonne point : j'ai le tempérament d'un apôtre. — Eh bien, mettez-vous là ; on ne refuse personne. Et prenez une pique : une fille comme vous doit savoir se défendre.
LA CONTAT
Tout beau ! ne m'enrôle pas si vite ! Je regarde, j'applaudis, je trouve le spectacle plaisant; mais je ne joue pas ce soir.
HOCHE
Vous trouvez cela plaisant ? vous trouvez cela un jeu? — Regardez ce pauvre diable, dont les os font saillie sous la blouse, cette femme qui tend à ce petit aux yeux vitreux sa mamelle sans lait, — cela
vous amuse, ces êtres mourant de faim? et vous jugez cela une bonne comédie, ce peuple qui, n'ayant ni le pain, ni la vie assurée pour demain, ne pense quà la Constitution qu'élabore l'Assemblée, aux droits de l'humanité, à la justice éternelle? — Ne voyez-vous pas que c'est quelque chose d'aussi sérieux qu'une tragédie de Corneille ?
LA CONTAT
Eh ! c'est aussi un jeu.
Rien n'est un jeu. Tout est sérieux. Cinna et Nicomède existent comme moi.
LA CONTAT
Étrange garçon. Les auteurs et les acteurs font ces choses par semblant, et tu les prends au vrai : n'est-ce pas curieux?
HOCHE
Vous vous trompez, vous ne vous connaissez pas. Je vous connais mieux que vous-même.
LA CONTAT
Tu m'amuses. Et d'où me connais-tu?
HOCHE
Je vous ai entendue au théâtre ; j'ai vu votre passion dans vos rôles.
LA CONTAT
Si tu crois que je les sens !
HOCHE
Vous avez beau vous en défendre, votre instinct les sent pour vous. Une force n'est jamais une illusion. Vous n'êtes que l'instrument peut-être de celle qui est en vous. N'importe, elle vous mène. Je sais mieux que vous ce que le destin fera de vous.
LA CONTAT
Quoi donc ?
Ce qui est fort doit aller avec ce qui est fort. Vous serez de notre parti.
LA CONTAT
Enfin, si je n'y crois pas!
HOCHE
Peuh! Qu'est-ce que cela fait? Tout est affaire de tempéraments. Il n'y a que deux partis au monde : les sains et les malades. Ce qui est sain va à la vie. La vie est avec nous. Venez.
LA CONTAT
Avec toi, volontiers.
HOCHE
Décidément, vous ne l'envoyez pas dire ! — Eh bien ! nous verrons cela plus tard, si nous avons le temps d'y penser.
LA CONTAT
Il est toujours temps pour l'amour.
HOCHE
On vous l'a trop fait croire. Vous vous imaginez que notre Révolution va verser dans une histoire galante? Ah! petites femelles! depuis cinquante ans que vous êtes habituées à tout gouverner en France, que tout est ramené à vous, à vos caprices, à vos mignardises, il ne vous vient pas à la tête qu'on puisse faire passer d'autre objet avant vous? Les jeux sont finis, madame. C'est une partie sérieuse, dont l'enjeu est le monde. Place aux hommes! — Et si vous l'osez, suivez-nous dans la bataille, soutenez-nous, .partagez notre foi ; mais sacredié ! n'allez pas la troubler ! Vous ne pesez pas lourd à côté d'elle. — Sans rancune, Contât! Une passade, je n'ai pas le temps. Un amour, mon cœur est pris.
LA CONTAT
Par qui ?
HOCHE
Par la Liberté.
LA CONTAT
Je voudrais bien savoir comment cette fille est faite.
HOCHE
Un peu comme toi, je me figure. Bien saine, bien bâtie, blonde, ardente, audacieuse, mais débarbouillée de ton fard, de tes mouches, de tes afféteries, de tes ironies, agissant au lieu de railler ceux qui agissent, soufflant aux hommes au lieu de tes fadeurs provocantes et de tes sous-entendus équivoques, des paroles d'action, de dévouement et de fraternité. De celle-là, je suis Tamant. Quand tu seras celle-là, tu m'auras. Voilà ma déclaration!
LA CONTAT
Elle me plaît. Je t'aurai. — Allons nous battre î
— Elle arrache un fusil à son voisin, et déclame au peuple, avec un enthousiasme joyeux, quelques vers de Cinna.
Ne crains point de succès qui souille ta mémoire I Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire ; Et dans un tel dessein le manque de bonheur Met en péril ta vie, et non pas ton honneur ; Regarde le malheur de Brute et de Cassie : La splendem' de leur nom en est-elle obscurcie ? Sont-ils morts tout entiers avec leurs grands desseins? Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains?
Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie !
Elle se jette au milieu des rangs du peuple, qui éclate en applaudissements.
125 vn.
HOCHE
A la bonne heure ! Que Corneille nous guide ! Secoue devant nos pas la torche de l'héroïsme !
HULIN, à la fenêtre
Où allez-vous?
HOCHE
Où nous allons ? — II lève les yeux, et regarde à la maison d'en face la petite Julie, à demi déshabillée, qui se penche à la
fenêtre, animée et joyeuse. — Demande-le à cette petite, aux regards éveillés comme une potée de souris ! Je veux qu'elle dise la réponse qui est dans nos cœurs à tous. Sois notice voix, innocente! Où allons-nous? Où faut-il que nous allions?
JULIE, se penchant de tout son corps à la fenêtre, — retenue par sa mère, — tendant les bras et criant de toutes ses forces
A la BastiUe !
Explosion de cris du peuple.
A la Bastille!
Vocifération furieuse d'où se détachent des apostrophes heurtées et forcenées qui éclatent de toutes parts, à la fois, ou à la suite, se partageant entre des groupes ou des individus isolés, ouvriers, bourgeois, étudiants et femmes.
LE PEUPLE, en proie à une exaltation folle
La Bastille! la Bastille! — Enfin! — Briser ce joug! — Arracher ce collier! — Renverser cette masse écrasante et stupide ! — Ce monument éter-
nel de notre défaite et de notre avilissement ! — Le tombeau de ceux qui osèrent dire la vérité ! — Ces malheureux, murés vivants par l'exécrable despotisme ! — Le cachot de Voltaire ! — Le cachot de Mirabeau ! — Le cachot de la Liberté ! — Respirer ! respirer! — Nous voulons la Bastille ! — Monstre, tu tomberas ! — Nous te raserons de la cime à la base, engloutisseur d'hommes, assassin, lâche, lâche, bandit!
Ils lui montrent le poing, s'excitent mutuellement, la face congestionnée, rauques à lorce de crier. Desmoulins et Cloots se sont laissé gagner par la contagion. Cloots est sorti de la maison par la porte, Desmoulins a sauté par la fenêtre. Hulin, Robespierre, Marat, agitent les bras, tâchent de se faire entendre; on comprend qu'ils désapprouvent le peuple, mais leur voix se perd dans le tumulte.
HULIN, quand il peut enfin se faire entendre, criant
Vous êtes fous, fous ! Nous allons nous casser la figure contre cette montagne !
MARAT, se croisant les bras
Je vous admire de vous donner tant de mal pour délivrer quelques aristocrates. Mais vous ne savez donc pas qu'il n'y a que des riches là-dedans ? C'est une prison de luxe, qui n'est faite que pour eux. Qu'ils règlent leurs affaires entre eux : cela ne vous regarde pas.
HOCHE
Toute injustice nous regarde. Notre Révolution n'est pas une affaire de famille. Si nous ne sommes
pas assez riches pour avoir des parents à la Bastille, nous le sommes assez pour adopter les riches, malheureux comme nous. Tout homme qui souffre injustement est notre frère.
MARAT
Tu as raison.
LE PEUPLE
Nous voulons la Bastille !
HULIN
Mais enfin, enragés, avec quoi la prendrez-vous ? Nous n'avons pas d'armes, et ils en ont, eux !
HOCHE
Justement. Allons les prendre.
CLOOTS, retroussant ses manches
Gaudeamus! Il y a assez longtemps que j'agis à coups de syllogisme. Je vais me dégourdir les poings.
FAUCHET
Vous êtes mes paroissiens, vous avez promis de me suivre; je vous montrerai le chemin.
CLOOTS
La paroisse de la Bastille ! De celle-là, j'en suis ! L'abbé, pour une fois, je te servirai la messe.
Une rumeur s'élève dans le fond.
UN OUVRIER, accourant
Je viens de la rive gauche. Ils sont tous debout : la place Maubert, la Basoche, la Montagne Sainte- Geneviève ; ils marchent sur les Invalides, pour y prendre les armes en dépôt, des milliers de fusils. Ils sont des garde française, des moines, des femmes, des étudiants, toute une armée. Le procureur du roi et le curé de Saint-Étienne-du-Mont marchent à leur tête.
HOCHE
Tu demandais des armes, Hulin. En voici.
HULIN
Ce n'est pas avec quelques centaines de vieilles arquebuses, des casques rouilles, ou même avec quelques bons canons trouvés aux Invalides, qu'on peut prendre la Bastille. Autant ouvrir un rocher avec un couteau.
HOCHE
Ce n'est pas avec des canons en effet que la Bastille sera prise. Mais elle sera prise.
HULIN
Gomment?
HOCHE
Il faut que la Bastille tombe. Elle tombera. Les dieux sont avec nous.
HULIN, haussant les épaules
Quels dieux?
HOCHE
La justice, la raison. Tu tomberas, Bastille!
LE PEUPLE -
Tu tomberas !
HULIN
J'aimerais mieux des alliés plus palpables. Je ne crois guère atout cela. N'importe, il ne sera pas dit que je me laisse devancer. Je prétends même marcher le premier. Vous savez mieux que moi peut-être ce qu il faut faire. Mais moi, je le ferai. — Vous voulez aller à la Bastille, imbéciles? — Allons-y.
HOCHE
Parbleu ! Tu feras tout, en répétant toujours qu'il est impossible de rien faire.
Gonchon revient avec sa patrouille.
GONCHON
Les voilà revenus ! — Sacrebleu ! — Ah ! la vermine! On la chasse d'un côté, elle ressort de l'autre. — Est-ce ainsi qu'on m'obéit? Ne vous ai-je pas ordonné de rentrer dans vos maisons? —
Prenant un homme au collet. Tu m'aS entendu, toi , je
te reconnais, tu étais là tout à l'heure. Foutre! j'en ai assez î Je m'en vais te faire arrêter. Je m'en vais
tous vous faire arrêter. Nous sommes chargés de Tordre. Tout citoyen qui circule la nuit dans les rues sans un laissez-passer, est suspect.
HOCHE, riant
L'animal voudrait escamoter le peuple !
MARAT
Qui est ce traître qui a imaginé de décréter qu'il était le Peuple? De quel droit cette voix odieuse donne-t-elle des ordres à la Nation? Je connais ce gros homme, cette face de Silène, boursouflée de vices, suante de débauches et d'impudeur. Est-ce que cet accapareur prétend avoir le monopole de la Révolution, comme il eut celui des orgies de son Palais-Royal? — Hors d'ici! ou je te fais arrêter toi-même par le Peuple souverain !
GONCHON, balbutiant
Je suis le représentant du pouvoir, l'élu du Comité central.
LE PEUPLE
Le pouvoir, c'est nous ! — Le Comité central est notre élu. Tu n'as qu'à obéir.
MARAT, d'un air farouche qui n'est au fond qu'une bouffonnerie sinistre pour s'aniuser des terreurs de Gonchon
Il faut se défier de ces traîtres qui se rallient au peuple pour le perdi^e. Hoche l'a bien dit : Si nous
n'y prenons garde, nous serons bientôt envahis. Je suis d'avis que, pour distinguer tous ceux qui se sont faits les valets des aristocrates, on leur coupe les oreilles, ou plutôt les pouces des mains : c'est une mesure indispensable de prudence. — Le peuple rit.
GOJîCHON, épeuré, à Hoche
Soldat, tu es ici pour prêter main-forte à la loi...
HOCHE
Mets-toi là : on ne te fera pas de mal. — Et maintenant, va devant, nous te suivons.
GONCHON
Vous me suivez ? Où cela ?
LE PEUPLE
A la Bastille î
GONCHON
Quoi ?
HOCHE
Sans doute. Prendre la Bastille. — Vous défendez le peuple, messieurs de la milice bourgeoise? Le premier rang vous appartient donc. Passez devant, et point de façons. — Tu n'as pas l'air réjoui ? —
Se penchant à l'oreille de Gonchon. Je COHUais tCS rUSCS,
mon bonhomme, tu es en correspondance avec le duc d'Orléans... Allons, paix, et file droit : j'ai l'œil sur toi, et je n'ai qu'un mot à dire à Marat. Il ne
fait pas encore jour ; tu pourrais nous éclairer, accroché à l'une de ces lanternes.
GOXCHON
Laissez-moi rentrer chez moi.
HOCHE
Pas d'autre alternative : Être pendu, ou prendre la BastiUe.
GONGHON, avec empressement
Prendre la Bastille !
Le peuple rit.
HOCHE
Tu es un brave ! — Et nous, gens du faubourg, ne nous laissons pas damer le pion par la Montagne Sainte-Geneviève. Que Saint- Antoine ne fasse pas le fainéant, tandis que Saint- Jacques s'escrime des poings et du bâton ! Sonnez les cloches, battez le tambour, appelez les citoyens aux
districts. -^ Aux électeurs et aux députés. YoUS, citoycnS,
veillez sur l'Hôtel de Ville, empêchez qu'on ne nous prépare quelque traîtrise dans le dos ! chargez-vous des bourgeois ! Nous, nous allons museler la bête.
Il montre la Bastille.
La petite Julie est descendue avec sa mère, sur le pas de sa porte ; elle est grimpée sur une borne pour mieux voir, et regarde Hoche avec une insistance muette et passionnée. Hoche la regarde, et sourit.
Eh ! petite ! tu veux venir aussi ? tu en grilles i33
d'envie ? — Elle lui tend ses mains frémissantes, en faisant signe que oui, sans parler. Eli bien viens ! — Il l'enlève et la met sur son épaule.
LA MÈRE
Vous êtes fou ! Laissez-la ! L'emmener où on se bat !
N'est-ce pas elle qui nous y envoie ? Voici notre porte-drapeau !
LA MÈRE
Ne me l'enlevez pas !
HOCHE
Eh ! venez aussi, la mère ! Personne ne doit rester dans les maisons aujourd'hui. Que le limaçon quitte sa coquille. La ville tout entière sort de sa prison. Ne laissons rien par derrière. Ce n'est pas une armée en guerre, cest une invasion.
LA MÈRE
Ma foi, oui. Si on doit mourir, mieux vaut être tous ensemble.
HOCHE
Mourir? Allons donc ! On ne meurt que quand on veut mourir.
Le ciel s'éclaire derrière les maisons et la masse sombre de la Bastille.
Hourrah! Voyez le jour, le jour nouveau, l'aurore de la Liberté !
JULIE, qui s'est tenue jusque-là sur l'épaule de Hoche, toute riante, excitée, et muette, un doigt dans sa bouche, se met à chanter d'une voix fluette une ronde nationale du temps.
Liberté, dans ce beau jour Viens remplir notre àme...
HOCHE, riant
Entendez-vous ce petit moineau ?
Le peuple rit.
Allons, gai ! gai ! au devant du soleil !
Il reprend l'air de la petite Julie en se mettant en marche ; et la masse entière du peuple s'ébranle, joignant ses voix au chant de Hoche et de la petite fille. Il se trouve aussitôt une petite flûte qui accompagne d'une façon alerte et aiguë la ronde populaire. A la musique se mêlent de grandes clameurs enthousiastes, les cloches qui s'éveillent de proche en proche, et des bruits confus qui persistent pendant la scène suivante. Gonchon et les miliciens tremblants sont poussés pai- une foule railleuse et rieuse, parmi laquelle la Contât et Hulin. Hommes et femmes sortent des maisons, se joignent au peuple, courent après lui. — Une tempête joyeuse.
Tandis que le peuple s'écoule bruyamment hors du théâtre. Desmoulins, qui l'accompagne jusqu'à la sortie de la scène, revient sur ses pas, monte précipitamment sur la barricade, va à la fenêtre de Lucile, et appuie sa figure contre les vitres. Pendant la fin de l'acte , le bruit du peuple, des cloches, des tambours, continue à bourdonner au dehors ; et quelques retardataires sortent encore des maisons, mais ne prennent pas garde aux amants.
CAMILLE, à mi-voix
Lucile...
La fenêtre s'ouvre doucement. Lucile lui passe les bi-as autour du cou.
LUCILE
Camille...
Ils s'embrassent.
Tu étais là ?
LUCILE
Chut !... Ils dorment à côté. J'étais là, cachée. Je suis restée tout le temps. J'écoutais et je voyais tout.
CAMILLE
Tu ne t'es point couchée ?
LUCILE
Comment pourrait-on dormir avec tout ce vacarme ? — Oh ! Camille, comme ils t'ont acclamé !
CAMILLE, content
Tu as entendu comme ils ont crié ?
LUCILE
Les vitres en tremblaient. Je riais dans mon coin. J'aurais voulu crier aussi. Comme je ne pouvais pas, j'ai fait des extravagances, je suis montée sur une chaise, j'ai... devine ce que j'ai fait...
CAMILLE
Comment puis-je deviner ?
LUCILE
Devine, si tu m'aimes. Si tu n'as rien senti, c'est que tu ne m'aimes pas. Qu'est-ce que je t'ai envoyé ?
Des baisers.
LUCILE
Tu m'aimes. C'est cela. Des paniers de baisers. 11 s'en est égaré quelques-uns sur ceux qui t'applaudissaient. — O les amours, comme ils criaient ! Gomme tu es devenu glorieux, mon Camille, en un jour, un seul jour ! — L'autre semaine, il n'y avait que ta Lucile qui te connaissait, qui savait ce que tu valais. Aujourd'hui, tout un peuple...
CAMILLE
Écoute.
Bruit joyeux et tumultueux de Paris.
LUCILE
Tout cela... C'est toi qui as fait tout cela... ce beau charivari !
CAMILLE
Je n'y crois pas moi-même ! . . .
LUCILE
Et tout cela avec un discours ! Comment as-tu fait? On m'a dit que tout le monde était hors de soi, en t'écoutant. Que j'aurais voulu être là !
CAMILLE
Je ne sais pas ce que j'ai dit. Je me sentais soulevé de terre. J'entendais ma voix et je voyais mes
gestes, comme si c'était un autre qui parlait. Tout le monde pleurait, et je pleurais comme les autres. A la fin, ils m'ont porté sur leurs épaules. On n'a jamais rien vu de pareil.
LUCILE
Mon grand homme, mon Patru, mon Démosthène ! — Et tu as pu parler à toute une foule qui te regardait ? Et tu ne t'es pas troublé ? Tu n'as pas perdu la mémoire? Tu n'as pas fait, comme tu fais quelquefois?...
CAMILLE
Quoi donc ?
LUCILE
Tu sais bien... comme un flacon trop plein, d'où l'eau ne peut sortir... Elle rit.
CAMILLE
Mauvaise ! Te voilà contente de ta méchanceté ! Tu montres tes petites dents, comme un chat.
LUCILE, riant
Mais non, je te dis, je t'aime ; je t'aime comme tu es. Je te cherche des défauts, je les trouve, et je les aime. Ne sois pas fâché, Hon-hon, j'aime ton bégaiement, je t'assure, je m'essaie à parler comme cela maintenant.
Ils rient tous les deux.
CAMILLE
Écoute ce qu'un jour a fait de ce peuple. Que ne verrons-nous pas ! — O Lucile, que de belles choses nous allons faire ensemble ! Voilà la foudre lancée. Quels superbes coups de tonnerre ! Quelle joie de frapper de tous côtés, dans le tas, de détruire ces tyrans, ces injustices, ces préjugés, ces lois ! Enfin ! — On va donc casser le nez à ces magots ridicules et odieux, dont le sourire grotesque s'opposait à tout, défendait tout, empêchait de penser, de respirer, de vivre ! On va faire maison nette, brûler les vieilles nippes ! Plus de maîtres. Plus d'entraves. Que cela est amusant !
LUCILE
Qui dirigera Paris maintenant ?
CAMILLE
Nous, parbleu. La Raison.
LUCILE
Ils crient bien fort. Gela me fait peur.
CAMILLE
C'est là l'effet de quelques-unes de mes paroles.
LUCILE
Tu crois qu'ils t'écouteront toujours?
CAMILLE
Ils mont écouté quand j'étais inconnu. Que ne pourrai-je, maintenant qu'ils madorent! — Bonnes gens ! quand ils seront délivrés des misères qui les accablent, tout va devenir facile, aimable, riant. — Ah ! Lucile, c'est trop de bonheur, à la fois, tout d'un coup! — Non. Pas trop! Jamais trop ! — Mais cela me grise un peu, après tant de misère !
LUCILE
Pauvre Camille ! tu as été si malheureux?
CAMILLE
Oui, cela a été bien dur, et bien long!... Six années!... Pas d'argent, pas d'amis, pas d'espoir... Abandonné des miens. Réduit à d'humiliants métiers. Courant après quelques sous, et ne les trouvant pas, souvent. Il y a plus d'un jour où je me suis couché sans dîner. — Je ne veux pas te raconter cela. — Plus tard, plus tard je te dirai... J'ai eu tort.
LUCILE
Est-ce possible? oh! mon Dieu! pourquoi ne venais-tu pas?...
CAMILLE
Tu am'ais partagé avec moi ton petit pain?... Ce n'était pas encore le plus dur, Lucile. On se passe
de souper. Mais douter de soi, voir l'avenir fermé devant soi ; — et puis, cette petite fille, cette chère petite fille, dont les boucles blondes et les yeux bruns souriaient à la fenêtre en face de ma fenêtre, — dont je suivais les pas, de loin, dans les allées du Luxembourg, savourant la grâce ingénue de ses gestes, et la fine maigreur de son corps enfantin... Ah! petite Lucile, si tu mas fait oublier quelquefois ma misère, combien tu me l'as rendue plus lourde aussi, souvent! Tu étais si loin de moi! Comment aurais-je pu croire qu'un jour... ! Et ce jour, je le tiens, oh! je le tiens bien ! il ne m'échappera plus. Je t'ai! Je baise tes mains aux petites fossettes. Tout le bonheur du monde, elles me l'ont apporté. Le monde libre par moi! Ah! que je suis heureux !
Ils s'embrassent, et restent un instant sans parler. CAMILLE, regardant Lucile
Tu pleures?
LUCILE, souriant
Toi aussi.
Les lumignons des fenêtres voisines s'éteignent. LUCILE
Les lumières s'éteignent. L'aube vient.
Bruit de la foule au dehors.
CAMILLE, après un moment
Te souYiens-tu de cette vieille histoire anglaise que nous lûmes ensemble : ces deux enfants de Vérone qui s'aimaient au milieu d'une ville soulevée?
LUCILE, fait signe que oui
Poui'quoi me demandes-tu cela^
CAMILLE
Je ne sais pas. — Ah! qui sait ce que l'avenir nous réserve?
LUCILE, lui fermant la bouche
GamiUe!
CAMILLE
Pauvi^ Lucile, aurais-tu bien la force, si le malheur voulait. . . ?
LUCILE
Qui sait? Peut-être la trouverai-je alors. Mais toi, j'en ai peur, tu souffriras cruellement.
CAMILLE, mécontent et inquiet
Mais tu dis cela, comme si tu croyais vraiment que cela arrivera !
LUCILE, souriant
Tu es plus faible que moi, mon héros.
CAMILLE, souriant
Peut-être. J'ai besoin que l'on m'aime. Je ne sais pas être seul.
LU CI LE
Jamais je ne te quitterai.
CAMILLE
Jamais. Quoi qu'il arrive, que tout nous soit commun, que rien ne nous sépare, que rien ne vienne desserrer l'étreinte de nos bras...
Un moment de silence. Lucile reste immobile, la tête appuyée sur l'épaule de Camille.
CAMILLE, la regarde
Tu dors?
LUCILE, relevant la tête
Non. — Soupirant. Dieu nous épargne ces épreuves !
CAMILLE, sceptique
Dieu?
LUCILE, pose sa joue sur l'appui de la fenêtre et reste immobile un bras autour du cou de Camille.
Ne crois-tu pas qu'il existe ?
Pas encore.
LUCILE
Que veux-tu dire ?
CAMILLE
Nous le créons en ce moment. Demain, si j'en crois ce cœur, demain, il y aura un Dieu : L'Homme.
Lucile ferme les yeux et s'endort.
CAMILLE, doucement
Lucile... Elle s'est endormie...
ROBESPIERRE, traversant la rue, aperçoit Camille
Tu es encore là, Camille?
CAMILLE
Chut!
ROBESPIERRE
Tu oublies ton devoir.
Camille montre Lucile.
ROBESPIERRE, baissant la voix et regardant Lucile
Pauvre petite.
Il reste un instant immobile à les considérer tous deux. Un bruit de tambours plus proches réveille Lucile.
LUCILE, aperçoit Robespierre et a un sursaut d'effroi
Ah!
Qu'as-tu, qu'as-tu, Lucile? C'est notre ami, c'est Maximilien.
ROBESPIERRE, la salue en souriant
Vous ne me reconnaissez pas ?
LUCILE, encore tremblante
Ah î vous m'avez fait peur !
ROBESPIERRE
Pardon.
CAMILLE
Gomme tu trembles !
LUCILE
J'ai froid. Adieu, Camille. Je vais dormir. Je n'en puis plus.
Camille lui sourit et lui envoie un baiser. Robespierre s'incline. Mais elle se retire sans être encore remise de son émotion, et en les saluant seulement d'un signe de tête, muette et troublée.
L'aurore est venue, le ciel s'est coloré derrière les maisons et la Bastille,— Au milieu des cris lointains, s'élève le crépitement des premières fusillades.
ROBESPIERRE, se tournant du côté d'où vient le bruit
Allons ! Il ne s'agit plus d'amour aujourd'hui.
Il sort.
CAMILLE descend de la barricade
Il ne s'agit plus d'amour? Et de quoi s'agit-il? N'est-ce pas l'amour qui fermente dans cette ville, qui gonfle ces poitrines, qui offre au sacrifice ces larges moissons humaines?... O mon amour, tu n'es pas égoïste et étroit, tu m'attaches à ces
145 vin.
hommes par des liens plus forts ; tu vois tout, tu peux tout, tu es tout. Tu embrasses le monde. Ce n'est pas seulement ma Lucile que j'aime. C'est l'univers. A travers ses chers yeux, j'aime tous ceux qui aiment, qui souffrent, qui sont heureux, tout ce qui vit et meurt. J'aime. Je sens que la flamme qui est en moi fait bouillonner ce peuple, rougit ce ciel d'orient derrière cette Bastille. Toutes les ombres s'efi'acent. Celle-ci tombera aussi, cette ombre de cauchemar ! . . .
La Bastille, monstrueuse et noire, s'élève au fond sur le ciel rouge-clair. La voix du canon éclate soudain, parmi la fusillade, les cris, les cloches et les tambours.
CAMILLE rit, et fait un pied-de-nez à la Bastille
Le loup hurle. Grogne, montre les dents! La meute t'a cerné! Puisque le Roi aime la chasse, nous allons faire la chasse au Roi !