‹ Le 14 juilletChapitre 23 sur 42 · PREMIER GUEUX · texte numérisé non relu

PREMIER GUEUX

D'où as-tu ça?

DEUXIÈME GUEUX

Je l'ai pris aux Lazaristes aujourd'hui, quand on a pillé le couvent.

PREMIER GUEUX, le prend à la gorge

Tu veux donc déshonorer le peuple, cochon?

DEUXIÈME GUEUX, cherchant à se dégager

Eh bien, quoi? Tu es fou ?

PREMIER GUEUX, le secouant

Vide tes poches !

DEUXIÈME GUEUX

Mais...

PREMIER GUEUX, vidant lui-même les poches de l'autre

Vide tes poches, voleur !

DEUXIÈME GUEUX

Est-ce qu'on n'a plus le droit de voler les aristos?

LA FOULE

Pends-le ! — Accroche-le à l'enseigne ! — Non, une rossée suffit. Demande pardon au peuple. — Bon. — Maintenant, déguerpis !

L'homme se sauve à toutes jambes.

PREMIER GUEUX, se remettant au travail

On aurait mieux fait de le pendre, pour l'exemple. Il en reviendra d'autres. On est exposé à se salir, dans la compagnie de ces voleurs. C'est désagréable.

CAMILLE DESMOULINS, entrant comme toujours, le nez au vent, flânant et distrait

Tu en seras quitte pour un coup de brosse.

Ils rient et se remettent au travail.

LE PEUPLE

Allons, finissons-en.

DESMOULINS, regardant la maison et les travailleurs

Ma Lucile est ici. Je viens de chez elle. La maison était vide. On m^a dit que toute la famille était

allée dîner chez des parents, au faubourg Saint- Antoine. Ils n'ont pas pu revenir, sans doute. Ils ont été bloqués. — Eh! parbleu! je crois bien! Quelle fortification ! Escarpe et contrescarpe , lune et demi-lune, rien n'y manque. Ils font -le siège de la maison. — Mais, mes enfants, il s'agit de démolir la Bastille ; il ne s'agit pas d'en construire une autre. — Je ne sais pas ce que yos ennemis en penseront. En tout cas, c'est excessivement dangereux pour vos amis. Je viens de me prendre les jambes dans vos ficelles ; un peu plus, j'y restais. — Ce tonneau ne tient pas. Il faut remettre des pavés.

LE MENUISIER

Est-ce que tu travailles aussi bien que tu parles ?

DESMOULINS, gaiement, prenant une pioche

Je sais aussi travailler.

Du sommet de la barricade, où il monte, il peut toucher la fenêtre de la maison. A l'intérieur de la chambre, on voit passer une lumière. Desmoulins regarde.

Elle est là.

LE VIEUX BOURGEOIS

Le prévôt Flesselles trahit. 11 feint d'être avec nous. Il est en correspondance avec Versailles.

LE MAÇON

C'est lui qui a inventé cette milice bom^geoise, qui, sous prétexte de nous défendre, ne cherche

quà nous empêcher d'agir. Ce sont tous des Judas, là-dedans, vendus, et prêts à nous vendre.

LE MENUISIER

Tout ceci nous apprend, mes amis, qu'il ne faut compter que sur nous. Il y a longtemps que je sais cela.

Pendant ce temps, Camille frappe doucement du doigt la vitre, en murmurant : « Lucile ». — La lumière s'éteint. La fenêtre s'ouvre. Le minois de Lucile paraît, avec ses dents qui sourient. — Ils mettent tous deux un doigt sur leur bouche, pour s'avertir de se taire et de prendre bien garde. Ils se parlent par signes amoureux et amusés. Chaque fois que les travailleurs de la barricade relèvent la tête de leur côté, Lucile referme vite la fenêtre entr'ouverte. Deux ouvriers l'aperçoivent pourtant.

UN OUVRIER, montrant Desmoulins

Eh bien, quest-ce qu'il fait donc ?

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