‹ Le 14 juilletChapitre 27 sur 42 · UN INVALIDE · texte numérisé non relu

UN INVALIDE

Dame, c'est l'ordre. Tant pire. Fallait pas qu'ils y aillent.

BEQUART

Évidemment. — Et puis ça fait tout de même plaisir d'entendi^e cette musique. Je ne croyais pas que je verrais encore une bataille.

DE FLUE, commandant des Suisses, arrivant de l'autre cour

Monsieur le gouverneur, s'il vous plaît, faites brûler les maisons voisines. Des toits, leur tir peut plonger dans la cour du château.

DE LAUNEY

Non, non, je ne puis brûler des propriétés particulières; je n'en ai pas le droit.

DE FLUE

Guerre sans feu, andouille sans moutarde. Vous êtes bien bon d'avoir ces scrupules. Quand on fait la guerre, il faut ne s'arrêter à rien, ou ne se mêler de rien.

DE LAUNEY

Quel est votre avis, monsieur de Vintimille?

VINTIMILLE, haussant les épaules

Oh! cela est indifférent. Faites comme vous voudrez. Nulle crainte qu'ils entrent. Mais si vous avez envie de profiter de l'occasion, pour déblayer le quartier qui enserre la Bastille, et pour balayer

les braillards qui se sont donné rendez-vous autour, ne vous gênez pas. De cette espèce, la graine n'est pas rare. Agissez à votre gré : cela n'a aucune importance.

DE L AU NE Y

Attendons alors, puisque rien ne presse. Nous sommes en nombre. Nous avons abondance de munitions. Nous n'avons pas besoin d'en venir à ces résolutions désespérées, n'est-ce pas, père Béquart ?

BÉQUART

Nous tiendrions là jusqu'au jugement dernier, monsieur le Gouverneur. J'ai été sous M. de Chevert, à Prague, il y a quarante-sept ans. Le maréchal de Belle-Isle nous avait plantés là. Nous étions une poignée en plein pays ennemi. Nous manquions de tout. La ville même était contre nous. Jamais on n'a pu nous en déloger, que de notre consenteme«t. Ici, nous n'avons affaire qu'à de la racaille, des femmes et des boutiquiers ; nous sommes à l'abri de solides murailles, à deux pas des troupes du Champ de Mars et de Sèvres. Il n'y a qu'à fumer sa pipe et à se croiser les bras.

DE FLUE

Aussitôt qu'on se tient coi, ces grenouilles de Parisiens vous sautent sur les genoux. Jetez-leur

seulement quelques pierres, tous les verrez faire le plongeon dans leur marais.

DE LAUNEY

Ne les exaspérons point. •

DE FLUE

Oins le vilain, il te poindra. Dépends lependard, il te pendra.

BÉQUART

Ce sont de pauvres gueux, monsiem' de Flue. Il ne faut pas être trop dur. Ils ne savent pas bien ce qu'ils font.

DE FLUE

Tonnerre ! S'ils ne le savent pas, je le sais, moi. Cela suffit.

DE LAUNEY

Vous ne pensez qu'au succès de la batailleT monsieur de Flue. Mais pour moi, c'est une autre affaire. Je dois songer aux conséquences. Toute la responsabilité repose sur moi. Sais-je ce qui plaît ou déplaît à la Cour, ce qu'elle veut que je fasse?

DE FLUE

Comment ! Vous ne savez pas où sont les ennemis du Roi? Si nous sommes ici, n'est-ce pas par l'ordre de Sa Majesté, et si l'on nous attaque, n'est-ce pas Elle qu'on attaque ?

DE LAUNEY

Personne n'est jamais sûr, avec l'indécision de Sa Majesté. Ses ennemis de la veille sont ses amis du lendemain. Je n'ai pas d'ordres, ou ils se contredisent. Les uns commandent : « Résistez jusqu'au bout ». Les autres : « Ne tirez pas ». Le prévôt Flesselles me fait dire en secret qu'il est avec moi, et qu'il amuse le peuple. Au peuple, il dit qu'il mamuse, et qu'il est avec eux. Qui trahit-il? Comment être certain qu'on ne mécontente pas la Cour, en croyant la servir, et qu'elle ne vous désavouera point ? Si elle voulait agir, n'en a-t-elle pas mille moyens? Pourquoi M. de Breteuil, avec les troupes du Champ de Mars, ne vient-il pas prendre ces révoltés à dos ?

DE FLUE

Oh ! ce serait vraiment admirable. Quelle compote !

VINTIMILLE, à de Launey

Mon cher, soyez vainqueur, et vous aurez toujours raison.

11 va s'asseoir dans un coin de la cour à l'ombre. BÉQUART, qui lui a porté son fauteuil

Monseigneur, vous n'avez pas votre entrain habituel des jours de bataille.

VINTIMILLE

Ils m'ennuient avec leurs discussions. — Montrant de Launey. Il ne sait jamais ce qu'il veut, il faut quil consulte tout le monde ; il fait des embarras de tout. Que viens-je faire entre cet indécis et cet entripaillé ? Sotte tache qu'on m*a donnée là. Il nv,a ni plaisir ni honneur à retirer de pareils combats. Morigéner le peuple I cest une affaire de police.

BÉQUART

Il n'est pas gai d'être forcé de tirer sur ces pauvres diables.

VINTIMILLE

Tu deviens sentimental? C'est la mode du jour. — Il ne s'agit pas de cela. Peu me chaut cette canaille. — Écoute-les hurler. C'est répugnant. — Qu'est-ce qu'ils veulent ?

BÉQUART

Du pain.

VINTIMILLE

S'imaginent-ils que la Bastille est une boulangerie? — Encore ! — Quelle àpreté ils y mettent! Ils tiennent donc bien à vivre ? Je me demande quel intérêt ils peuvent trouver à leur gueuse d'existence, avec pour tout plaisir leurs vins aigres et leurs femmes mal lavées.

BEQUART

Vous savez, monseigneur, si peu que ce soit, on tient toujours à ce qu'on a.

VINTIMILLE

Vraiment ? Parle pour toi.

BÉQUART

Oh ! vous, vous avez eu tout ce qu'on peut désirer.

Tu m'envies? Il n'y a pas de quoi, mon garçon.

BÉQUART

Pas de quoi !

VINTIMILLE

Cela t' étonne? — Penh! tu ne peux pas comprendre. Ce n'est rien. C'est ce soleil de Juillet qui me rend hypocondre.

UN SUISSE, venant de l'autre cour, à de Launey

Monseigneur, on tire des maisons voisines. Ils sont là quelques-uns qui se sont juchés sur les toits.

DE ELUE

Eh bien, abattez-les ! Ce n'est qu'un jeu pour des tireurs comme vous.

Au dehors, la voix de Hoche chante le refrain de la ronde du deuxième acte : « Liberté dans ce beau jour ».

SUISSES, au dehors

Allons, avance ! devant le gouverneur !

DE FLUE

Qu'y a-t-il ?

SUISSES, venant de la cour extérieure, et poussant devant eux Hoche, qui porte Julie sur son dos

Mon commandant, nous avons cueilli celui-là, au moment où il sautait par dessus le mur d'enceinte.

HOCHE, posant Julie par terre

Houp là ! nous y voici ! Je te l'avais bien dit, que tu entrerais la première !

JULIE, en extase, joignant les mains

La Bastille !

VINTIMILLE

Qu'est-ce que cette plaisanterie ?

Un cercle s'est formé autour de Hoche et de l'enfant, les regardant curieusement.

' HOCHE, tranquillement

Mon commandant, nous sommes des parlementaires.

Les soldats rient.

DE LAUNEY

Étranges parlementaires !

HOCHE

Nous n'avons pas le choix. On vous fait des signaux : vous ne voulez pas les voir. Nous avons sauté le mur, puisque c'était le seul moyen d'arriver à vous.

JULIE, allant vers les Suisses

Ah ! ce sont eux !

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