SUISSES
Qu'est-ce que tu veux, morveuse?
JULIE
C'est vous, les prisonniers ?
SUISSES, riant
Les prisonniers ? — Mais non ! nous sommes ceux qui les gardent.
HOCHE
Va, tu ne te trompes pas de beaucoup. Ce sont aussi des prisonniers, et les plus à plaindre de tous ; car on leur a enlevé jusqu'au désir de la liberté.
DE LAUNEY
Qui est cette petite ?
HOCHE
Notre bon génie. Elle m'a supplié de venir avec moi. Je l'ai prise sur mon dos.
VINTIMILLE
As-tu perdu le sens, que tu exposes cette enfant à la mort ?
HOCHE
Pourquoi ne partagerait-elle pas nos risques ? Elle est bien sûre de mourir, si nous mourons. — Ne jouez pas la pitié. Vos canons n'ont pas tant de scrupules.
VINTIMILLE , avec sa froideur dure et railleuse
Un soldat, un sous-officier déserteur ! c'est là le parlementaire que nous envoie cette canaille ! — C'est parfait. — Eh bien, fusillez-le : voilà sa mission remplie.
DE LAUNEY
Un instant^. Il serait bon de savoir ce qu'ils veulent.
VINTIMILLE
Ils n'ont rien à vouloir.
DE FLUE
On ne parlemente pas avec des révoltés.
DE LAUNEY
Voyons toujours, cela ne coûte rien.
VINTIMILLE
C'est indécent ; en tolérant une discussion avec ces rebelles, nous semblons les traiter sur un pied d'égalité.
DE LAUNEY
Quel manque de pudeur, ou quelle aberration t'a poussé à accepter cette mission ?
HOCHE
La pensée de servir mes amis et vous.
VINTIMILLE
N'as-tu pas conscience de tes actes? Tu ne sais pas sans doute ce que c'est qu'un traître ?
Si, monseigneur. C'est celui qui porte les armes contre son peuple. \
VINTIMILLE, hausse l'épaule et lui tourne le dos
Imbécile !
HOCHE
Je vous demande pardon. Je ne voulais pas vous insulter. Je venais en ami au contraire. On m'a dit que je serais fusillé. C'est possible. A vrai dire, cela m' étonnerait; je viens tâcher de vous aider et d'arranger les choses. Mais si je devais l'être, eh
bien, vous connaissez le proverbe : Un beau mourir toute la vie embellit.
DE LArNEY
Ton message !
HOCHE, présentant une lettre
Du Comité permanent de l'Hôtel de Ville.
De Launey prend la lettre et la lit à l'écart, avec les deux autres commandants. — Les Invalides ont pris Julie sur leurs genoux.
BÉQUART
Pourquoi voulais-tu venir, gamine? Est-ce que tu connais quelqu'un ici ?
JULIE
Plusieurs.
BÉQUART
Où donc?
JULIE
Dans la prison.
BÉQUART
Tu as de jolies connaissances. Qui est-ce? Des parents ?
JULIE
Non.
BÉQUART
Comment se nomment-ils ?
JULIE
Je ne sais pas.
BÉQUART
Comment ! Tu ne sais pas? — Comment sont-ils, alors ?
JULIE
Je ne pourrais pas bien dire.
BÉQUART
Ah ça! tu te moques de nous, galopine?
JULIE
Non, non, je les connais bien, je les ai vus. Seulement, c'est difficile à dire...
BÉQUART
Raconte.
JULIE
Maman habite rue Saint-Antoine, près d'ici. Les voitures qui vont à la prison passent, la nuit, devant notre maison. Je me lève souvent pour voir. Oh! je les vois presque tous. Quelquefois pourtant, je nai pas pu, parce que je dormais, et quand je me réveillais, la voiture était passée.
BÉQUART
Qu'est-ce que cela peut avoir de curieux pour toi?
JULIE
C'est qu'ils ont de la peine.