ACTE n
Voir page loi
ROBESPIERRE, entrant
Sacrilège, qui ose porter la main sur un fondateur de la Liberté !
DESMOULINS
Ah! Robespierre! — Merci.
GONCHON, lâchant Desmoulins
A part. Un député! au diable! — Haut. C'est bon. Je suis chargé de défendre Tordre. Je maintiendrai l'ordre malgré tout.
ROBESPIERRE
Viens avec moi, Camille. Nos amis se réunissent cette nuit, dans cette maison.
Il montre la maison de gauche, au premier plan. DESMOULINS, à part
D'ici, je verrai la fenêtre de Lucile.
Ils s'approchent de la maison, à la porte de laquelle, dans un renfoncement obscur, un homme en chemise, jambes nues, un fusil sur l'épaule, fumant sa pipe, monte la garde.
l'homme en FACTION
Qui êtes-vous ?
ROBESPIERRE
Robespierre.
l'homme Connais pas.
Député d'Arras.
l'homme Montrez votre carte.
DESMOULINS
Desmoulins.
l'hom:sie Le petit à la cocarde? Passez, camarade.
DESMOULIXS, montrant Robespierre
Il est avec moi.
l'homme Allons, passez aussi, citoyen Robert Pierre.
desmoulins, fat
Admire, mon ami, le pouvoir de l'éloquence.
Robespierre le regarde, sourit amèrement, soupire, et le suit sans parler.
GONCHON, s'approchant de l'homme en faction
Qu'est-ce encore que celui-là?
l'homme Au large î
GONCUON
Comment, coquin? Que fais-tu là?
L HOMME, emphatique
Je veille sur la nation, sur la pensée de la nation.
GONCHON
Qu'est-ce qu'il raconte? As-tu des papiers? Qui t'a chargé de ce soin?
l'homme Moi.
GONCHOX
Veux-tu rentrer chez toi !
l'homme
Je suis chez moi ici. Mon chez moi, c'est la rue. Je n'ai pas de maison. Rentre chez toi toi-même, bourgeois. Ote-toi de mon pavé I
II s'avance vers lui, d'un air menaçant.
goxchon
C'est bon. Pas de querelles. — Je ne perdrai pas mon temps à me colleter avec un ivrogne. Cuve ton vin, soûlard. — Et nous, continuons notre ronde. — Ahl les gueux! on n'en viendra jamais à bout ! On a beau avoir l'œil ouvert ; les barricades sortent de terre, comme des champignons ; et toutes les rues sont pleines de ces fainéants, qui ne pensent qu'à se battre. Si on les laissait faire, morbleu! il n'y aurait plus de roi demain.
II sort avec ses hommes.
l'homme en faction
Regardez-moi ces empotés, ces crapauds bleus, ces Jocrisses qui mènent les poules pisser! Parce que ça s'est donné des titres, ça prétend faire la loi à un homme libre! Bourgeois! Dès qu'ils sont quatre
ensemble, ils forment des comités, ils noircissent du papier, ils veulent tout réglementer. — Montre tes papiers, qu'il dit ! — Comme si on avait besoin de leur permission, de leurs signatures, et autres simagrées, pour se défendre, quand on vous attaque ! Que chacun se garde soi-même. Est-ce pas honteux, quand on est un hoimne, de s'en remettre à d'autres du soin de vous défendre! Au fond, ils voudraient bien nous faire rendre nos fusils, nous remettre sous le licou. — C'est le ventre de ma mère : on n'y retourne plus. — Et ces autres naïfs, qui crient qu'on les trahit, et qui, à la première injonction, plantent là leur barricade, par respect pour les autorités constituées, et pour ceux qui ont des quibus! L'habitude du collier : ça ne se perd pas en un jour. C'est heureux qu'il y ait conmie moi des chiens errants qui n'ont pas de gîte, et qui ne respectent rien. C'est bon : on reste là, et on veille à leur place. Tonnerre ! On ne laissera pas prendre notre Paris. On a beau n'avoir rien : c'est à moi, comme à eux; on y tient maintenant. Hier, je ne m'en souciais guère. Que me faisait cette ville, où je n'ai même pas une niche pour m' abriter quand il pleut, et trouver ma pâtée quand j'ai faim? Que me faisait leur bonheur ou leur malheur à tous? — Tout est changé maintenant. J'ai ma part dans tout ce qui se fait ici; tout est un peu à moi : leurs maisons, leur argent, leur cerveau. Il faut que je veille dessus. Ils travaillent pour moi. On est égaux, qu'ils disent, égaux et libres. Bon Dieu! je sentais ça, mais je ne pouvais pas le dire. — Libre ! — On est gueux, on a faim, on a le ventre vide, ça ne fait rien; on est libre. Libre ! Ça dilate la poitrine. On respire. On est un roi. On marcherait sur le monde.
— Il s'exalte en parlant, et marche à grands pas. Hé là ! Je SUIS COmme
ivre, la tête me tourne; je n'ai pourtant pas bu. Qu'estce donc ? — C'est la gloire !
HULIN, sortant de la maison
Ouf! J'étouffe là-dedans. Il faut que je sorte.
l'homme en faction Eh ! Hulin ! qu'est-ce qu'ils font ?
HULIN
Ce qu'ils font ? — Ils parlent, ils parlent. Ah ! les sacrés bavards ! ils ne sont jamais embarrassés pour enfiler des phrases. — Desmoulins fait des coq-àl'âne, et bredouille des mots latins. Robespierre, lugubre, olfre de s'immoler. Ils mettent tout en question: les lois, le contrat social, la raison, les origines du monde. L'un fait la guerre à Dieu, et l'autre à la Nature. Mais quand il s'agit d'aviser à la guerre réelle, de parer au danger, plus personne ! en fait de conseil, faire comme on fait à Paris, quand il pleut : laisser pleuvoir. — Au diable les phraseurs !
l'homme
Il ne faut pas en dire du mal. C'est beau de bien parler. Mâtin ! il y a de ces mots qu'ils disent, qui vous remuent jusqu'au fond des entrailles. Ça fait froid dans le dos. On pleurerait, on tuerait son père, on est fort comme le monde, on se croit le bon Dieu. — Seulement, chacim sa besogne ! Ils pensent pour nous. C'est à nous d'agir pour eux.
hulin Et que diable veux-tu faire ? Regarde.
Il montre la Bastille.