L HOMME
Des lumières se promènent sur la tour de gauche. Ils ne dorment pas plus que nous, là-haut. Ils font la toilette de leurs canons.
HULIX
Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse avec eux ? — On ne peut pas résister.
l'homme Voire.
HULIX
Qu'est-ce que tu dis ?
l'homme Je dis : Voire. Deux petits font un grand.
HULIX
Tu es un optimiste.
C'est ma nature.
HULIX
Ça ne paraît pas pourtant t'avoir si bien réussi.
l'homme, de bonne humeur
C'est ma foi vrai. La chance et moi, nous ne sommes pas cousins. Depuis que je me connais, je ne me rappelle pas avoir souhaité une seule chose qui soit jamais arrivée. — Riant. Bon sang ! J'en ai-t-i eu du guignon dans ma vie ! Ahl on n'a pas toujours du plaisir en ce monde ; la vie est mélangée ; toutes heures ne sont pas bonnes. — Ça ne fait rien. J'espère toujours. On se
lhomme
trompe quelquefois. Mais celte fois-ci, Hulin, je sens que c'est la bonne. Le vent tourne. La fortune est avec nous.
HULIX, goguenard
La fortune ? — Tu feras bien de lui demander d'abord qu'elle te chausse un peu mieux.
L HOMME, regardant ses pieds nus
J'aime mieux être dans ces souliers que dans ceux de Capet. J'irai bien sur ces pieds-là jusqu'à Vienne ou Berlin, s'il le faut, pour faire la leçon aux rois.
HULIN
Tu n'as pas assez de besogne ici ?
l'homme
Cela ne durera pas toujours. Quand nous en aurons fini , quand on aura fait la toilette de Paris et de la France, pourquoi n'irions-nous pas ensemble, — hé I Hulin I bras dessus bras dessous, tous, soldats, bourgeois, et canaille, écheniller l'Europe ? On n'est pas égoïste. Il n'y a pas de plaisir à garder son plaisir pour soi. ISIoi, toutes fois que je sais quelque chose de nouveau, il faut que j'en fasse part aux autres. Depuis que ces choses bourdonnent en moi : Liberté, et tout ce nom de Dieu de tonnerre, je crève du désir de les répéter à tous, de les gueuler dans le monde. Cré nom ! Si les autres sont comme moi, cela fera une belle musique I Je vois déjà le sol trembler sur notre passage, et l'Europe bouillir, comme le vin dans la cuve aux vendanges. Les peuples se jettent à notre cou. C'est comme des ruisseaux qui forment une rivière. On est un fleuve, on balaye tout.
HULIN
Est-ce que tu es malade ?
l"homme Moi ? Je suis sain comme un chou cabus.
HULIN
Et tu rêves souvent tout éveillé, comme ça?
l'homme
Tout le temps. Cela fait du bien. A force de rêver, il finira bien toujours par arriver quelque chose de ce que je rêve. — Hein! Hulin, qu'en dis-tu? ça ne serait-il pas une belle promenade ? Est-ce que tu n'en es pas?
HULIN
Bon. Quand tu auras pris Vienne et Berlin, je me charge de les garder.
l'homme Ne ris pas. Qui sait ?
HULlN
Après tout ! Tout arrive.
l'homme Tout ce qu'on veut, arrive.
hulin
En attendant, je voudrais bien savoir ce qui arrivera tout à l'heure.