‹ Le 14 juilletChapitre 38 sur 42 · LHOMME · texte numérisé non relu

LHOMME

Ça, c'est le difficile. Comment est-ce qu'on fera? — Bah î nous verrons bien. A chaque heure suffit sa tâche.

HULIN

Diables de Français, ils sont tous les mêmes. Ça pense à ce qui se passera dans un siècle, et ça ne pense pas au lendemain.

l'homme

Possible. Aussi on pensera à nous dans les siècles à venir.

HULIX

Cela te fera grand bien !

l'homme

Mes os en jubilent d'avance. Ce qui me vexe seulement, c'est qu'on ne saura pas mon nom dans l'histoire.

HULIN

Vaniteux !

l'homme Que veux-tu ! J'aime la gloire.

HULtV

C'est une belle chose, bien sur. — Le malheur est qu'on n'en jouit que quand on est pourri. Une bonne pipe vaut mieux.

Vintimille arrive de la droite.

vintimille

Les rues vides. Deux gueux qui parlent de gloire, en s'épuçant. Un monceau de meubles brisés par une

population d'épileptiques . Voilà cette grande révolte ! Une patrouille suffirait à mettre Paris à la raison. Qu attendent-ils à Versailles ?

l'homme, se levant brusquement, et allant à Vintimille

Et cet autre, que veut-il ?

VINTOIILLE, le regardant ironiquement

Est-ce le nouvel uniforme de MM. les archers du guet ? — Ote-toi de là, mon ami !

l'homme Qui êtes-vous? où allez-vous, à cette heure?

VINTLMILLE, lui tendant un papier

Sais-tu lire ?

l'homme

Des papiers ? — Évidemment que je sais lire. — A Huiin. Lis, toi. Qu'est-ce qu'il y a dessus ?

HULIN, après avoir lu

Laissez-passer. C'est en règle. Signé du Comité de l'Hôtel de Ville. Contresigné : le capitaine de la milice bourgeoise, Gonchon.

l'homme Une bonne plaisanterie ! Tout cela, ça s'achète.

Tout en grognant, il laisse passer Vintimille. VLVTIMILLE

Évidemment. Tout s'achète.

Tout en passant, il tend dédaigneusement de l'argent à l'homme.

Bonsoir.

L HOMME, sursautant

Quoi? Qu"est-ce que c'est que cela ?

VINTIMILLE, sans se retourner

Tu le vois bien. Prends, et tais-toi.

l'homme, courant à Vintimille et lui barrant le passage

Tu es donc un aristocrate ! tu veux m' acheter !

HULIN, s'interposant

Laisse, camarade, laisse. Je le connais très bien.

Il s'avance vers Vintimille.

VEXTIMILLE, sans se troubler

Mais en effet, c'est...

HULLX

C'est Hulin.

VINTIMILLE

Oui da.

Un instant de silence. Ils se regardent tous deux. HULIN, à Ihomme

Laisse passer.

l'homme, criant, furieux

Il a voulu m'acheter, acheter ma conscience !

vintimille

Ta conscience ? Que veux-tu que j'en fasse? Voilà une belle denrée I Je paye pour les services qu'on me rend. Prends vite.

l'homme Je ne rends pas de services. Je fais mon devoir.

VIXTEMILLE

Alors, c'est pour payer ton devoir : que m'importe ?

l'homme On ne paye pas un devoir. Je suis libre !

VINTIMILLE

Ce n'est ni ton devoir, ni ta liberté, qui te nourrira. Je n'aime pas les phrases. Allons, dépêche-toi. L'argent est toujours bon à prendre, pour quelque raison que ce soit. Ne fais donc pas de façons. Tu en meurs d'envie. Je sais bien que tu céderas toujours, c'est une question de prix. Tu n'en as pas assez? Combien veux-tu, homme libre ?

l'homme, qui a été plusieurs fois sur le point de prendre l'argent, — se jette sur Vintimille. Hulin l'arrête

Laisse-moi, Hulin, laisse-moi!

HULIN

Paix!

l'homme Non, il faut que je le tue !

VINTIMILLE

Qu'a-t-il?

l'homme, maintenu par Hulin, — à Vintimille

Allez-vous en ! — Pourquoi êtes-vous venu? J'étais heureux, je ne sentais pasma misère, j'étais libre, j'étais

maître de tout. Vous me rappelez que j'ai faim, que je n'ai rien, que je ne m'appartiens pas, qu'un gredin peut être maître de moi, avec un peu de sale argent, qui avilit, et dont on a besoin. Vous m'avez gâté toute ma joie. Allez-vous-en !

VINTMILLE

Voilà bien du bruit pour peu de chose. Qui se soucie de tes scrupules? Je ne te demande rien. Prends.

l'homme J'aimerais mieux crever. — Toi, Hulin, donne-moi,

Vintimille tend largent à Hulin. qui retire sa main. L'argent tombe. L'homme le ramasse.

HULLV

Où vas-tu?

l'homme Me soûler, afin d'oublier.

VINTIMILLE

Oublier quoi ?

l'homme Que je ne suis pas libre. — Canaille !

Il sort.

^1\T^VIILLE

Faiseur d'embarras! — Il n'y a rien de si sot qu'un gueux, qui se permet de faire F orgueilleux, et qui n'a pas les moyens de l'être. — Bonsoir, mon garçon. Merci.

HULIN

Gardez vos remerciements. Je n'ai pas voulu vous nommer; car vous ne seriez pas sorti vivant d'ici. C'eût été une trahison de ma part, et je suis un honnête homme. D'ailleurs, je n'aime pas toutes ces violences, et je ne crois guère à leurs révolutions. Mais je ne suis pas des vôtres, et je ne veux pas non plus que vous puissiez nuire à mes camarades. Qu'êtes-vous venu faire ici?

VINTIMILLE

Je te trouve bien curieux.

HULIN

Pardon; mais vous jouez avec la mort. Ignorez-vous comme on vous hait?

VINTIMILLE

Je viens de chez ma maîtresse. — Pour deux ou trois fous, vais- je changer mes habitudes ?

HULIN

Ils sont plus nombreux que vous ne croyez.

VINTIMILLE

Tant mieux. Plus ils seront nombreux et insolents, mieux cela vaudra.

HULIN

Pour qui ?

VINTIMILLE

Pour nous. Notre temps est infecté par la sensiblerie. On n'ose pas agir. On craint de donner un

ordre pour réprimer l'infâme licence de la populace, de peur de faire couler quelques gouttes de sang-. Cette faiblesse est la cause des désordres qui ruinent le royaume. Nous ne serons sauvés du mal que par l'excès du mal. Une bonne émeute : voilà ce qu'il nous faut. Un prétexte à la répression. Nous sonunes prêts. Ce sera l'affaire d'un jour: et l'on en aiu-a fini pour cinquante ans avec les malfaisantes et stupides rêveries des philosophes et des avocats.

HULIN

Ainsi une révolution ferait votre jeu? Il ne vous déplairait pas que le peuple se livrât à de sanglantes violences ? Au besoin, quelques crimes ?

VtVTIMILLE

Pourquoi non? Quelque chose qui fît du bruit.

HULIX

Et si l'on commençait par vous ?

VINTIMILLE

Quelle idée I

HULIN

Savez-vous qu'il m'en prend envie en ce moment?

VINTIMILLE

Non.

HULIN

Ne me mettez pas au défi î

VINTIMILLE

Eh non! tune le feras pas, mon bon. Tu es honnête.

HULIN

Qu'en savez-vous? Je l'ai dit, je me suis Ayante.

VINT»IILLE

Mais non ; c'est maintenant que tu te vantes. Quand tu ne l'aurais pas dit, tu ne saurais être autrement; cela se lit sur ta face.

HULIN

Et cela m'empèche-t-il de vous arrêter, si je veux?

VLXTIMILLE

Assurément. Il faut bien payer son honnêteté par quelques sacrifices. — Que penserais-tu de toi-même, Hulin, si tu me trahissais? Ne perdrais-tu pas à tout jamais ce bien inappréciable : ta propre estime ? — II n'est pas si facile que tu crois de se passer de scrupules. — Tu te vantes, je te dis : tu es un honnête homme. — Adieu.

Il s'éloigne.

HULIN

Il se moque de moi. Il me connaît, r— C'est vrai. Les canailles auront toujours l'avantage sur les honnêtes gens, puisque ceux-ci s'imposent des règles, et les autres non. On se demande pourquoi on reste honnête, puisque c'est une duperie. — Parce qu'on ne peut pas faire autrement, sans doute. Bah ! cela vaut mieux ainsi. Je ne pourrais pas respirer, si j'étais aussi mal bâti

moralement, aussi malpropre d'âme. — Il n'est que trop sûr qu'ils auront raison de nous... Le jour vient... C'eût été bon pourtant de vaincre. — Les pauvres bougres ! ils vont nous écraser ! — ii hausse les épaules. Et puis après !

On entend au dehors la voix joyeuse de Hoche, au milieu des acclamations et des rires de la foule. — Les fenêtres des maisons s'ouvrent. Les gens paraissent, et se penchent pour voir.

C'est Hoche ! J'entends son rire ! cela fait du bien !

Les garde française et le peuple arrivent en chantant.

La suite, comme précédemment. Voir page i.i^.

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