C) XIII
LE PEUPLE
A la Cour ! A Versailles! Au Roi! — Oui, nous avons trop souffert ! Nous voulons le bonheur ! Nous avons droit au bonheur ! Nous prendrons le bonheur !
LA COXTAT, ses cheveux blonds défaits, les bras nus, la tunique ouverte, la gorge et les seins nus, tenant une branche d'arbre, et enguirlandée de feuillage, entourée de femmes, de jeunes gens, et d'enfants, portant comme elle de longs rameaux, — ivre de joie et de victoire
Victoire ! nous t'avons conquise ! Mon cœur bondit de joie dans ma poitrine, j'ai brouté comme une chèvre la vigne de la liberté, et son ivresse baigne mes sens, et m'emporte. Qu'ai-jefait? Jene sais. Mais je sais que je suis vainqueur, que je les ai écrasés. Je me sens noyée dans ce flot bienheureux de force qui coule à pleins bords dans la ville. Joie de s'abandonner, de disparaître tout entière dans cet océan humain, pour se retrouver tumultueuse et toute puissante comme lui, pour sentir bouillonner dans ses flancs ces énergies de tonnerre ! — O peuple qui souffles en moi, je t'aime, je suis ta voix, ton instrument, la trompette qui sonne ta victoire et ta joie d'être libre !
DESMOULINS
Bacchante de la Révolution, que grise la Liberté, est-ce l'amour ou la haine, qui rayonne de la joie de ton corps ? Une vapeur de volupté et de meurtre enveloppe tes regards et tes lèvres humides. Tes doigts sont-ils rougis par le vin ou le sang? — N'importe! je t'aime, Mctoire ! — Evoé ! Chantons la Liberté !
Musique.
CLOOTS
O Paris, ville sainte! Rome des âmes libres! Jérusalem nouvelle ! berceau de l'avenir ! tu viens de sonner
l'heure de la majorité du monde ! Le monde t'appartient. Mais rien ne t'appartient davantage que mon cœur, chère ville, mon cœur qui t'adore, et se donne tout à toi!
LE PEUPLE
Bravo, Prussien!
CLOOTS
Ne me nommez pas ainsi ! Je ne suis plus Prussien ! Il n'y a plus de nations ! Il n'y a plus de Prusse ! Je vous la donne. Faites-la libre!
FAUCHET
Source de la Liberté, nous avons combattu pour toi! Achève notre ouvrage ! Nous te prions pour nos frères, pour tous les hommes de l'univers, qui n'ont pas le pouvoir d'atteindre au bonheur, comme nous, avec leurs forces. Viens à leur secours! DéUvre le monde!
MOINES ET PRÊTRES, mathurins, capucins, curés armés, avec des fusils, des croix, et des bannières, chantant
Domine, salvamfac gentem, et exaudi nos in die quâ invocaçerimus te !
LE PEUPLE
Vivent les tonsurés ! Vive Sainte-Geneviève !
DESMOULINS
Vivent les papegaux, cardingaux, evesgaux, prestregaux, monagaux î Vivent les archinigauds !
CLOOTS
Mordieu ! vive le citoyen Dieu ! Une fois n'est pas coutume.
ÉTUDIANTS, bras dessus bras dessous avec des filles, chantant une chanson de Vadé
Le bonheur suprême, Le bien que j'aime, C'est la Liberté, Mon cœur en est enchanté...
LE PEUPLE
Vivat, Basoche !
DESMOULIXS
Chapeau bas devant la plume ! Voilà ce qui tua la Bastille !
UN ÉTUDIANT, poussant une brouette
A dix sols, à dix sols, les pierres de la Bastille !
LE PEUPLE, riant
Ah ! le farceur ! l'ours n'est pas tué, qu'U vend déjà la peau.
l'étudiant Le pavé !
UN AUTRE ÉTUDIANT, portant une grande pancarte, avec l'inscription:
<i HOMME DE LETTRES SANS LOGEMENT, POUR CAUSE DE FERMETURE DE LA BASTILLE »
Charité , citoyens I Où les honnêtes gens coucherontils ce soir? Il n'y a plus de Bastille.
La foule rit.
Gonchon est porté sur les épaules d'étudiants qui rient et crient. Il a un sabre à la main, et une couronne de laurier sur la tête.
LES ÉTUDIANTS
L'héroïque Gonchon ! — Le héros malgré lui ! — Gonchon Poliorcète !
LE PEUPLE
Gonchon, l'ennemi des rois ! La terreur des aristos !
LES ETUDIANTS
11 avait si grand peur, qu'il est entré le premier. Il a l'ai à travers Fennenii, les mettant tous en fuite, terrible par sa terreur.
DESMOULINS
Canaille ! Qui t'a permis de prendre la Bastille ? Tu devrais être fouetté pour avoir usurpé un honneur dont tu es indigne.
LE PEUPLE
Ses maîtres s'en acquitteront pour nous. Tu seras pendu par eux.
LES ÉTUDIANTS
Tu seras pendu, Gonchon! tu as pris la Bastille!
Les porteurs de Gonchon le font sauter sur leurs épaules. Gonchon, tremblant, excité, et ahuri, agite son sabre gauchement, et salue avec sa couronne. La foule danse autour de lui.
DESMOULINS
Le drôle se prend au sérieux. Étrillez-le !
MARAT, apaisé, et souriant de la joie de la foule
Laisse-les rire. On ne hait plus, quand on est vainqueur. Le spectacle du vice n'est plus que ridicule! Que ce monstre grotesque leur dilate la rate !
Derrière Gonchon et le groupe des Étudiants, viennent des hommes du peuple et des soldats, des fusils, des faucilles, des bannières vertes, des bannières rouge et bleu. Les combattants de la Bastille, couverts de poussière et de sang, portent des blessés. — Puis, précédée et enveloppée dune immense acclamation, la petite Julie, debout, droite et immobile, un rameau à la main, sur la grande porte de la Bastille, que tiennent sur leurs épaules une douzaine de défenseurs de la Bastille : Suisses et Invalides. Des chaînes de fer sont à ses pieds. Devant elle marchent Hulin et Hoche, — Hulin, tête nue, cou nu, en bras de chemise, une hache sur l'épaule, — Hoche, portant à la pointe de son sabre l'acte de capitulation de la Bastille.
DESMOULINS, au milieu des acclamations du peuple
Les Dioscures ! Hoche et Hulin ! — Et la petite pucelle, qui foule de ses pieds nus le despotisme vaincu, la porte de la Bastille !
LE PEUPLE
La capitulation! — La clef! — Les chaînes!
MARAT
L'acte de déchéance des Rois !
CLOOTS
Les fers de l'Homme brisés !
DESMOULINS
La cage est ouverte. Vole, oiseau-Liberté!
LE PEUPLE, reconnaissant les Suisses et les Invalides qui portent et qui suivent Julie
Et ceux-là, qui sont-ils? — Ce sont ces canailles de Suisses ! — Et ceux-ci, je les reconnais. Le régiment des éclopés. — Ha! l'ennemi! Tue-les! Ils ont tiré sur nous!
Ils sifflent, et veulent frapper. — Hoche, Hulin et Marat s'interposent. MARAT
Et qu'en voulez-vous faire? Voulez-vous les manger?
Le peuple rit.
HULIN
La bataille est finie.
HOCHE
Il n'y a plus d'ennemis.
LA PETITE JULIE, criant
Grâce pour nos amis, nos amis les ennemis !
LE PEUPLE, riant
Entends-tu cette petite ?
Tous frères, tous amis !
JULIE
Frères! Frères!
LE PEUPLE
Tous frères, elle a raison !
LES INTALEDES
Vive le peuple !
LE PEUPLE
Vive la vieille gloire !
LES INVALIDES, à Julie
Petite, petite, c'est toi qui nous a sauvés.
LE PEUPLE
Mais c'est elle aussi qui vous a vaincus, camarades. C'est ce petit atome qui a pris la Bastille.
MARAT
Tu es notre bonne conscience.
HOCHE
Tu es notre petite Liberté.
LE PEUPLE
Petite fleur, prunelle de nos yeux, notre chère petite âme, notre frêle, notre pure, notre amie Liberté !
Us tendent les bras vers elle; ils se pressent autour d'elle. Les femmes lui envoient des baisers. Elle a les yeux fermés, mais sourit, et tend aussi les bras, et tremble.
HOCHE, frappant sur l'épaule de Hulin, qui a partagé l'émotion et l'enthousiasme de la foule
Eh bien, Hulin?... Éternel douteur, es-tu enfin convaincu?
HULIN s'essuie les yeux. — Entêté
Oui, — quoique...
Les rires de Hoche et du peuple lui coupent la parole. Il s'interrompt, et rit plus fort que les autres. — 11 s'arrête, regarde autour de lui, voit à l'encoignure de la première maison sur la place une statue dans une niche, statue de saint ou de Roi. Il va brusquement à elle, et la saisit.
A bas, toi! Fais place à la Liberté!
Il la jette à terre, enlève dans ses bras la petite Julie, et la pose dans la niche, à la place de la statue.
Ma force se réveille et prend conscience d'elle-même. La Bastille terrassée!... J'ai fait cela, moi! Nous avons fait cela ! — Nous en ferons bien d'autres ! Nous allons nettoyer les écuries d'Augias, purger la terre des monstres, étouffer dans nos bras le lion de la royauté. Notre poing va battre le despotisme, comme le marteau l'enclume. Hardi, les compagnons, forgeons la République ! — Force trop longtemps comprimée, qui fais craquer ma poitrine, éclate, déborde! Roule, torrent de la Révolution!
Musique. Orchestre seul. — Le soleil couchant baigne de sa pourpre la place, la foule, les rameaux verts, et la petite Liberté.
HOCHE
Soleil, tu peux dormir, nous n'avons point perdu notre journée.
LA CONTAT
Ses feux mourants rougissent les vitres du palais, les rameaux balancés, et la houle des têtes, et la petite Liberté.
HULIX
Le ciel sonne la guerre.
FAUCHET
Comme Celui qui entra, il y a dix-sept cents ans, au milieu des rameaux, cette petite tille n'est pas venue parmi nous pour apporter la paix.
DESMOUHXS
Il y a du sang sur nous.
ROBESPIERRE, avec un fanatisme intense et concentré
C'est le nôtre.
LE PEUPLE, surexcité
C'est le mien ! — c'est le mien ! — Nous te l'offrons, Liberté !
DESMOULINS
Au diable notre vie ! Notre œuvre est immortelle.
FAUCHET
Les grands bonheurs s'achètent.
CLOOTS
Nous sommes prêts à payer.
ROBESPIERRE, de même
Nous paierons.
LE PEUPLE, enthousiaste
Nous paierons !
Les rondes s'organisent. La musique accompagne les discours qui suivent. (1)
DESMOULINS
La fleur de liberté est éclose dans la prison du monde. Ton rameau vert, ô petite fille, est la baguette magique, qui de la terre morte et triste fait sortir les moissons de bonheur. Liberté, tu donnes tout son prix au jour; car tu fais rayonner sur tout ce qui existe la lumière de notre volonté. La vie commence d'aujourd'hui. D'aujourd'hui seulement, elle nous appartient tout entière. Nous sommes maîtres de nous ; nous avons brisé les mailles des lois aveugles, où se débattaient les êtres, comme les poissons dans un filet. Forces obscures du
monde, nous vous avons domptées. — II se retourne brusquement vers le public. Et maintenant, à vous ! Achevez notre ouvrage ! La Bastille est à bas : il reste d'autres Bastilles. A l'assaut ! A l'assaut des mensonges ! A l'assaut de la Nuit ! L'Esprit vaincra la Force. Le passé est brisé. La mort est morte I
Air chanté sur la scène.
LA CONTAT, au public
Frères, chantez avec nous î Notre fête est votre fête. Ce n'est pas le souA^enir d'une heure fugitive, ce n'est pas l'image vaine d'une action passée : c'est notre commune victoire, c'est votre délivrance ! Nous avons brisé
(1) Voir la note de la fin.
les murailles des êtres. Les âmes ne sont plus qu'une âme. Les siècles ne sont qu'un siècle, la vaste plaine du Temps, où s'épand largement le flot libre et joyeux de l'Ame universelle. Rire, rire, amour ! Amis, aimonsnous et rions ! La Joie est avec nous. Joie d'être un avec tous, joie d'aimer avec tous, joie de souffrir avec tous ! Donnons-nous la main ! Formons des danses fraternelles! Chante, car c'est ta fête, ô peuple de Paris !
Air chanté dans la salle.
MARAT, au public
Cher peuple, il y a si longtemps que tu luttes en vain, que tu peines en silence ! Tant de siècles de souffrances, pour arriver enfin à cette heure d'allégresse ! La liberté t'appartient, garde bien ta conquête !
HULIN, à la petite Julie
O notre liberté, notre lumière, notre amour ! Que tu es petite encore, délicate et fragile ! Pourras-tu résister aux tempêtes prochaines? — Grandis, grandis, chère petite plante, monte droite et vigoureuse, et réjouis le monde de ton souflle de prairie !
Trompettes.
HOCHE, monte, le sabre à la main, sur la marche d'escalier, aux pieds de la petite Julie
Sois tranquille. Liberté, à l'abri de nos bras ! Nous te tenons. Malheur à qui te touche ! Tu es à nous, nous sommes à toi. Tout ce qui est à nous est à toi. A toi, ces dépouilles, ces trophées.
Les femmes jettent des fleurs à la Liberté, les hommes inclinent devant elle leurs piques, leurs bannières, leurs rameaux verts, les trophées de la Bastille.
Mais ce n'est pas assez : nous te ferons un immortel •' 239
triomphe. Fille du peuple de Paris, tes yeux clairs rayonneront pour les peuples asservis. Nous allons promener à travers l'univers le niveau redoutable de l'Égalité. Nous conduirons ton char, au milieu des batailles, par le sabre, par le canon, vers l'Amour, vers la fraternité du genre humain. — Frères ! tous frères ! tous libres ! — Allons délivrer le monde !
Chœurs sur la scène et dans la salle.
Les épées, les lances, les branches d'arbres, les mouchoirs, les chapeaux, et les mains s'agitent au milieu d'acclamations forcenées. Le peuple forme des rondes autour de la Liberté.