ENTREVUE D'ENEE ET DE DIDON AUX ENFERS
Parmi ces bonnes dames-là,
iEneas vit, et se troubla,
Didon, la pauvre Tyrienne...
Il eût évité sa rencontre;
Mais pourtant, se trouvant toutcontre
Et ne pouvant plus reculer.
Il jugea qu'il fallait parler :
• O belle, en qui souvent je pense,
Cria-t-il, perdant contenance.
On dit donc vrai, quand on me dit
Que Votre Altesse, de dépit
De ce que je l'avais laissée.
S'était la poitrine percée ?
Sur ma foi, vous eûtes grand tort.
Car un vivant vaut bien un mort :
Pour moi je ne voudrais pas faire
Un acte à l'homme si contraire.
Vous auriez fait plus sagement
Si vous aviez fait autrement.
Ce qui me choque en cette chose,
C est qu' on m' a dit que j ' en suis cause.
Pourquoi m'aimiez- vous tant aussi ?
Pour moi je ne fais pas ainsi.
Je n'aime qu'autant que l'on m'aime;
Me laisse-t-on? je fais de même.
Quand les dieux me firent savoir
Par Mercure qui vint me voir
Qu'il me fallait fuir de vitesse.
J'en pensai mourir de tristesse.
Car vous aviez un cuisinier
Que je ne saurais oublier.
Avec vous je faisais gogaille,
Et j'étais comme un rat en paille.
J'étais bien chaussé,' bien vêtu.
Mangeais à bouche que veux-tu, Je battais tous vos domestiques, Et de présents fort magnifiques Votre main au bras potelé M'a souventes fois régalé ; Au lieu que, depuis, les tempêtes.
Qui sont de dangeureuses bêtes.
M'ont fait souvent dans mes vais- Vomir et tripes et boyaux, [seaux Mille fois au fort de l'orage J'ai regretté votre Carthage ; Autant en emportait le vent !
Si vous saviez combien souvent.
Regrettant vos aimables charmes.
J'ai mouillé ma barbe de larmes.
Combien de fois j'ai composé Maint anagramme malaisé Sur Didon la Phénicienne, Mis votre devise et la mienne Sur des arbres quand j'abordais En quelque port voisin d'un bois.
Vous diriez, ô belle irritée :
« Je me suis un peu trop hâtée » ; Et vous ne condamneriez pas, Sans l'ouïr, messire ^neas.
Qui parle avec tant de franchise. »
Mais elle, d'une mine grise Paya ce joli compliment.
Sans s'ébranler aucunement Des beaux endroits de sa harangue.
Et, lui tirant un pied de langue....
Le laissa pleurer tout son soûl.
(Chant VL)
JULIE D'AXGEXXES
Quand la nature ne lui aurait pas donné tous ces avantages, elle aurait pu les recevoir de l'éducation ; et, pour être illustre, il suffisait d'avoir été élevée par madame la marquise de Rambouillet. Ce nom capable d'imprimer du respect dans tous les esprits où il reste encore quelque délicatesse ; ce nom qui renferme je ne sais quel mélange de la grandeur romaine ^ et de la civilité française ; ce nom, dis- je, n'est-il pas un éloge abrégé, et de celle qui l'a porté, et de celles qui en ^ sont descendues ? ^ C'était d'elle que l'admirable Julie tenait cette grandeur d'âme, cette bonté singulière, cette prudence consommée, cette pitié sincère, cet esprit sublime et cette parfaite connaissance des choses qui rendirent sa vie d éclatante.
Vous dirai-je qu'elle ■* pénétrait dès son enfance les défauts les plus cachés des ouvrage , d'esprit, et qu'elle en discernait les traits les plus délicats ? Que personne ne savait mieux estimer les choses louables, ni mieux louer ce qu'elle estimait ? Qu'on gardait ses lettres comme le vrai modèle des pensées raisonnables et de la pureté de notre langage ? Souvenez-vous de ces cabinets ^ que l'on regarde encore avec tant de vénération, où l'esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de l'incomparable Arthénice ^, où se rendaient tant de personnes de quahté
1. Romaine. M=« de Rambouillet 5. Cabinets. Dans le sens où l'on était Romaine par sa mère. dira plus tard salons. t
2. En. D'elle. Cf. p. 30, n. 6. 6. M""-^ de Rambouillet s'appe-
3. M"* de Rambouillet eut quatre lait Catherine. Malherbe trouva filles. pour elle l'anagramme d'Arthé-