Elle. Julie d'Angennes. nice
(i) Voir notre Précis de l'Histoire de La Littérature françaisi, p. i5i-i6G.
104 LE Xl'II' SIECLE PAR LES TEXTES
et de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie ^ sans affectation. Ce fut là que, tout enfant qu'elle était, elle se fit admirer de ceux qui étaient eux-mêmes l'ornement et l'admiration de leur siècle.
Il est assez ordinaire aux personnes à qui le ciel a donné de l'esprit et de la vivacité d'abuser des grâces qu'elles ont reçues. Elles se piquent de briller dans les conversations, de réduire tout à leur sens - et d'exercer un empire tyrannique sur les opinions. L'affectation, la hauteur, la présomption corrompent leurs plus beaux sentiments ; et l'esprit, qui les retiendrait dans les bornes delà modestie, s'il était solide, les porte ou à des singularités bizarres, ou à une vanité ridicule, ou à des indiscrétions dangereuses. A-t-on jamais remarqué la moindre apparence de ces défauts en celle dont nous faisons aujourd'hui l'éloge ? Y eut-il jamais un esprit plus doux, plus facile, plus accommodant ? Se fit-elle jamais craindre dans les compagnies ? Etait-elle éloignée de la cour, on eût dit qu'elle était née pour les provinces. Sortait-elle des provinces, on voyait bien qu'elle était faite pour la cour. Elle se servait toujours de ses lumières pour connaître la vérité des choses et pour entretenir la charité, et croyait que c'était n'avoir point d'esprit que ne point l'employer ou à s'instruire de ses devoirs ou à vivre en paix avec le prochain ^.
(Fléchier, Oraison funèbre de M^'^ de Montausier.)
PRECIEUSES DE PROVLNCE *
Un capucin, qui se piquait d'être un peu plus du monde que ses confrères, ayant ouï parler de moi, et sachant que j'avais prêté quelques livres de poésies, se souvint d'avoir vu
1. Polie. Cet adjectif et les mots 2. De réduire tout à leur sens.
qui en sont dérivés indiquent la D'imposer en tout leur sentiment,
délicatesse de l'esprit et des sen- 3. Il ne faut pas oublier que ce
timents, celle des manières, du lan- portrait, beaucoup trop flatté, se
gage, et parfois, dans un sens plus trouve dans une oraison funèbre,
étendu, la culture intellectuelle et 4. La scène se passe à FUom en
morale. Auvergne.
mon nom au bas d'un ode ou d'une élégie ^. Il ne manqua pas de me faire compliment et de me traiter de bel esprit, et sa bonté passa jusqu'à dire ^ partout que j'étais poète. Faire des vers et venir de Paris, ce sont deux choses qui donnent bien de la réputation dans ces lieux éloignés, et c'est là le comble de l'honneur d'un ^ homme d'esprit. Ce bruit de ma poésie fit grand éclat et m'attira deux ou trois précieuses languissantes, qui recherchèrent mon amitié, et qui crurent qu'elles passeraient pour savantes dès qu'on les aurait vues avec moi et que le bel esprit se prenait ainsi par contagion. L'une était d'une taille qui approchait un peu de celle des anciens géants; l'autre était, au contraire, fort petite, et son visage était si couvert de mouches, que je ne pus juger autre chose, sinon qu'elle avait un nez et des yeux. Je remarquai]que l'une et l'autre se croyaient belles. Ces deux figures me firent peur. Je me rassurai le mieux que je pus, et, ne sachant comment encore leur parler, j'attendis leur compliment de pied ferme. La petite, comme * plus âgée, et de plus mariée, s'adressa à moi : « Ayant de si beaux livres que vous avez ^, me dit-elle, et faisant d'aussi beaux vers que vous en faites, comme nous a dit le R. P. Raphaël, il est probable, monsieur, que vous tenez dans Paris un des premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous êtes sur le pied de ne céder à aucun de Messieurs de l'Académie. C'est, monsieur, ce qui nous a obHgées ^ de venir vous témoigner l'estime que nous faisons de vous. Nous avons si peu de gens polis ^ et bien tournés dans ce pays barbare, que, lorsqu'il vient quelqu'un de la cour ou du grand monde, on ne saurait assez le considérer. — Pour moi, reprit la grande jeune, quelque indifférente et quelque froide que je paraisse, j'ai toujours aimé l'esprit avec passion, et, ayant toujours trouvé que les abbés en ont plus que les autres, j'ai toujours senti une inclination particulière à les honorer. » Je leur répondis,
1. Fléchier avait en effet publié 4. Comme. En sa qualité de.
des pièces de vers. Cf. p. 502. 5. Que uo us auez. Que vous en avez.
2. Passa. Le mot passer s'em- Cf. plus loin d'aussi beaux vers que ployait souvent là où nous mettons vous en faites.
le mot aller. 6. Obligées. Engagées. Usage du