VOITURE BERNE
Mademoiselle,
Je fus berné vendredi après dîner pour ce que ^ je ne vous avais pas fait rire dans le temps que l'on m'avait donné pour cela ; et M"^^ de Rambouillet en donna l'arrêt à la requête de Mlle sa fille et de W^^ Paulet ^... J'eus beau crier et me défendre : la couverture fut apportée, et quatre des plus forts hommes du monde furent choisis pour cela. Ce que je puis vous dire, Mademoiselle, c'est que jamais personne ne fut si haut que moi, et que je ne croyais pas que la fortune me dût jamais tant élever. A tous coups, ils me perdaient de vue et m'envoyaient plus haut que les aigles ne peuvent monter. Je vis les montagnes abaissées au-dessous de moi ; je vis les vents et les nuées cheminer dessous ^ me 3 pieds; je découvris des pays que je n'avais jamais vus et des noms que je n'avais point imaginés. Il n'y a rien de plus divertissant que de voir tant de choses à la fois et de découvrir d'une seule vue la moitié de la terre.
Mais je vous assure. Mademoiselle, qu'on ne voit tout cela qu'avec inquiétude lorsque l'on est en l'air et que l'on est assuré d'aller retomber. Une des choses qui m'effrayait autant était que, lorsque j'étais bien haut et que je regardais en bas, la couverture me paraissait si petite qu'il me semblait impossible que je retombasse dedans ; et je vous avoue que cela me donnait quelque émotion. . .
Le dernier coup qu'ils '' me jetèrent en l'air, je me trouvai dans une troupe de grues, lesquelles d'abord furent étonnées de me voir si haut. Mais, quand elles m'eurent approché,
1. Pour ce que. Pour cette raison l'avaient fait surnommer la lionne, que, parce que, 3. Dessous. Sous. Cf. p. 18,