LES COMMENCEMENTS DU CHRISTIANISME
Rien ne paraît ici de l'homme, rien qui porte sa marque et qui soit de sa façon. Je ne vois rien qui ne me semble plus que naturel ^ dans la naissance et dans le progrès de cette doctrine : les ignorants l'ont persuadée aux phisosophes ; de pauvres pêcheurs ont été érigés en docteurs des rois et des nations, en professeurs de la science du ciel. Ils ont pris dans leurs filets les orateurs et les poëtes, les jurisconsultes et les mathématiciens.
Cette république naissante s'est multipliée par la chasteté et par la mort, bien que ce soient deux choses stériles et contraires au dessein de multiplier. Ce peuple choisi s'est accru par les pertes et par les défaites : il a combattu, il a vaincu étant désarmé. Le monde, en apparence, avait ruiné l'Eglise ; mais elle a accablé le monde sous ses ruines. La force des tyrans s'est rendue au courage des condamnés. La patience de nos pères a lassé toutes les mains, toutes les machines, toutes les inventions de la cruauté.
Chose étrange et digne d'une longue considération ! reprochons-la plus d'une fois à la lâcheté de notre foi et à la tiédeur de notre zèle : en ce temps-là, il y avait de la presse à ^ se
1. Combien çne.Quoique. Fréquent .3. Représente. Employé absoluau XVII« siècle, surtout dans la ment, au sens de donner des reprépremiére moitié. sentations.
2. l'oéte dramatique du siècle de ^ m . j c * i Pèciclès. Platon l'a introduit dans •*• ^^"' ^"^ naturel. Surnaturel, son Banquet. 5. On s'empressait à l'envi pour.
faire déchirer, à se faire brûler pour Jésus-Christ. L'extrême douleur et la dernière infamie attiraient les hommes au christianisme : c'étaient les appas et les promesses de cette nouvelle secte. Ceux qui la suivaient et qui avaient faveur ^ à la cour, avaient peur d'être oubliés dans la commune persécution : ils s'allaient accuser eux-mêmes, s'ils manquaient de délateurs. Le lieu où les feux étaient allumés et les bêtes déchaînées s'appelait, en la langue de la primitive Eglise, la place où l'on donne les couronnes ^....
Le sang des martyrs a été fertile, et la persécution a peuplé le monde de chrétiens. Les premiers persécuteurs, voulant éteindre la lumière qui naissait et étouffer l'Eglise au berceau, ont été contraints d'avouer leur faiblesse après avoir épuisé leurs forces. Les autres qui l'attaquèrent depuis ne réussirent pas mieux en leur entreprise. Et, bien qu'il y ait encore des inscriptions qu'ils nous ont laissées, pour avoir purgé la terre de la nation des chrétiens et pour avoir aboli le nom chrétien en toutes les parties de V empire, l'expérience nous a fait voir qu'ils ont triomphé à faux, et leurs marbres ont été menteurs. Ces superbes inscriptions sont aujourd'hui des monuments de leur vanité, et non pas de leur victoire. L'ouvrage de Dieu n'a pu être défait par la main des hommes. Et disons hardiment à la gloire de notre Jésus- Christ et à la honte de leur Dioclétien : (( Les tyrans passent, mais la vérité demeure. »
{Le Socrate chrétien, Discours III).