LA REIXE DE SUEDE A L'ACADEMIE
... Il faut que je t'entretienne de la visite que la reine de Suède a faite à l'Académie il y eut lundi dernier quinze jours. Tu sauras donc qu'on ne fut averti que vers les huit à neuf heures du matin du dessein de cette princesse, tellement - que quelques-uns de nos Messieurs n'en purent avoir l'avis. Tu sais la grande salle qui est à main gauche de l'escalier, en entrant ^. Au bout de cette salle il y en a une autre qui est grande encore, mais non pas tant que la première ; ce fut là qu'on la reçut. J'arrivai en ce lieu vers les quatre heures. J'y trouvai M. le Chancelier, qui parlait avec M. de Toulouse et ]\I. de Meaux *. J'y trouvai aussi sept ou huit de ces Messieurs. A quelque temps de là les autres arrivèrent, et nous étions quinze ou seize en tout. Car M. du Ryer ^ ne put en être averti ; M. Giry ^ en fut averti trop tard, et était sorti quand l'avis lui fut apporté ; MM. Chapelain et Conrart étaient indisposés. M. de Gombauld ' y vint sans être averti ; mais, aussitôt qu'il sut le dessein de la princesse, il s'en alla : car tu sauras qu'il est en colère contre elle, de ce qu'ayant fait ' quelques vers où il a loué le grand Gustave ^ elle ne lui a point écrit, elle qui, comme tu sais, a écrit à cent impertinents. Le bonhomme ^", que tu connais, se fâche de cela tout de bon, quoiqu'il soit vrai qu'elle ait demandé de ses
1. Patru fut en son temps un séances chez le chancelier Séguier, habile ouNTier de style, et nous son protecteur.
devons respecter chez lui, comme 4. L'archevêque de Toulouse et
dit Sainte-Beuve, " les soins inno- l'évêque de Meaux.
cents et les scrupules qui prépa- 5. Poète dramatique.
raient la plus noble des langues ». 6. Traducteur de Tertullien et
Mais ses harangues et ses plaidoyers de Saint-Ambroise.
ne sont guère lisibles aujourd'hui. 7. Poète, goûté surtout pour ses
Mieux valait citer ici une de ses sonnets. CL sa pièce sur l'Amarante,
lettres, celle où il raconte la visite p. 106.
de Christine à l'Académie Fran- 8. Ayant fait. Construction libre
çaise. du participe. CL p. .31, n. 9.
2. Tellement. T)e telle façon. Très 9. Gustave-Adolphe, père de fréquent au XVI P siècle. Christine.
3. L'Académie tenait alors ses 10. Le bonhomme. CL p. 55, n. 4.
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nouvelles plusieurs fois à ses deux voyages à Paris. J'aurais bien plus de sujet de m'en ^ plaindre : mais quand rois, reines, princes et princesses ne me feiont que de ces maux-là, je ne m'en plaindrai pas.
Mais pour revenir à notre sujet, la salle où on reçut la princesse est fort belle. Il y avait au milieu une table tirée des deux bouts, couverte d'un tapis de velours bleu, avec une grande crépine d'or et d'argent. Au bout d'en haut, il y avait un fauteuil de velours noir, avec un clinquant ^ d'or large de quatre doigts, et, tout autour de la table, des chaises à dos de tapisserie. M. le Chancelier oublia à ' faire mettre dans cette salle le portrait de la princesse, qu'elle a donné à la Compagnie ; car, à mon avis, cela ne se devait point oublier ^. Sur les cinq heures, un valet de pied de la princesse vint savoir si la Compagnie était assemblée. A un moment de là, un autre valet de pied, mais du Roi, vint dire à M. le Chancelier que la Reine de Suède était au bout de la rue, et presque aussitôt on vit son carrosse entrer dans la cour. M. le Chancelier, suivi de la Compagnie, l'alla recevoir au carrosse. Mais, comme il y avait grand monde dans la première salle, et même dans la cour, qui voulait voir la princesse, je ne passai point le milieu de la première salle, à cause de la presse, et il n'y en eut que deux ou trois d'entre nous qui purent suivre : tellement ^ que je ne te puis dire certainement ce qui se passa à cet abord. On m'a dit que M. le Chancelier lui fit seulement un compliment à l'ordinaire ®. Ensuite elle passa à travers la première salle, M. le Chancelier à son côté, suivis de Mme de Brégy, de son capitaine des gardes, de M. Bourdelot ' et d'un autre homme que je ne connais point.
D'abord qu' ^ elle fut entrée dans le lieu où on devait la recevoir, elle s'approcha du feu et parla à M. le Chancelier assez bas ; puis elle demanda pourquoi M. Ménage ^ n'était pas là ; et sur ce qu'on lui dit qu'il n'était pas de la Compagnie, elle demanda pourquoi il n'en était pas. M. de Bois-