PLAIDOYER EX FAVEUR D'UN PAYSAN COUPABLE DE MEURTRE
Monsieur,
Je sais que vous avez tant d'occupations qui valent mieux que de vous arrêter à lire des compliments d'un homme qui ne fréquente ici que des paysans, que je n'ose m'ingérer de vous écrire que lorsque j'ai quelque occasion de vous importuner. Celle qui se présente maintenant est pour vous donner sujet d'exercer votre charité en la personne d'un pauvre paysan de mon voisinage qui a eu le malheur d'en tuer un autre. Ses parents ont dessein ^ d'avoir recours à la clémence de Son Altesse * afin de tâcher d'obtenir sa grâce, et ils ont désiré aussi que je vous en écrivisse pour vous supplier de vouloir bien seconder leur requête d'un mot favorable, en cas que l'occasion s'en présente.
Pour moi, qui ne cherche rien tant que la sécurité et le repos, je suis bien aise d'être en un pays où les crimes
1. A cause que. CL p. 112, la Cléopâtre de /iodogrime. (Cf. l'artin. 1. cle cité plus haut, p. 185, n. 2).
2. On peut prendre pour exemple 3. Ont dessein. Cf. p. 12, n. 3. Horace tuant sa sœur, ou encore 4. Le prince d'Orange.
soient châtiés avec rigueur, parce que l'impunité des méchants leur donne trop de Hcence ; mais, parce que tous les mouvements de nos passions n'étant pas toujours en notre pouvoir, il arrive quelquefois que les meilleurs hommes commettent de très grandes fautes, pour cela l'usage des grâces est plus utile que celui des lois, à cause qu'il ^ vaut mieux qu'un homme de bien soit sauvé que non pas que - mille méchants soient punis ; aussi est-ce l'action la plus glorieuse et la plus auguste que puissent faire les princes, que de pardonner. Le paysan pour qui je vous prie est ici en réputation de n'être nullement querelleur, et de n'avoir jamais fait de déplaisir ^ à personne avant ce malheur. Tout ce qu'on peut dire le plus à son désavantage, est que sa mère était mariée avec celui qui est mort ; mais, si on ajoute qu'elle en * était aussi fort outrageusement battue, et l'avait été pendant plusieurs années qu'elle avait tenu ménage avec lui, jusqu'à ce qu'enfin elle s'en était séparée ^ et ainsi ne le considérait plus comme son mari, mais comme son persécuteur et son ennemi, lequel même, pour se venger de cette séparation, la menaçait d'ôter la vie à quelqu'un de ses enfans (l'un desquels est celui-ci), on trouvera que cela même sert beaucoup à l'excuser. Et, comme vous savez que j'ai coutume de philosopher sur tout ce qui se présente, je vous dirai que j'ai voulu rechercher la cause qui a pu porter ce pauvre homme à faire une action de laquelle son humeur paraissait être fort éloignée, et j'ai su qu'au temps où ce malheur lui est arrivé, il avait une extrême affliction, à cause de la maladie d'un sien enfant dont il attendait la mort à chaque moment, et que, pendant qu'il était auprès de lui, on le vint appeler pour secourir son beau-frère qui était attaqué par leur commun ennemi. Ce qui fait que je ne trouve nullement étrange de ce qu'il ne fût pas ^' maître de soi-même en telle rencontre " : car, lorsqu'on a quelque grande affliction et qu'on est mis au désespoir par
1. A cause que. Cf. p. 112, n. 1. ce que pouvait se construire avec
2. Que non pas que. Construction l'indicatif quand il s'agissait d'un vieillie. fait réel. — Sur en, cf. p. 30, n. 6.
3. Déplaisir. Le mot avait un 6. Je ne trouve nullement étrange sens plus fort. de ce qu'il ne fût pas. Construction