VANITÉ DES SCIENCES
Monsieur,
Vous êtes le plus galant homme du monde, et je suis assurément un de ceux qui sais le mieux reconnaître ces qualités-là et les admirer infiniment, surtout quand elles sont jointes aux talents qui se trouvent singulièrement ^ en vous ^ : tout cela m'oblige -^ à vous témoigner de ma main ma reconnaissance pour l'offre que vous me faites '^j quelque peine que j'aie encore d'écrire et de lire moi-même ; mais l'honneur que vous me faites m'est si cher, que je ne puis trop me hâter d'y répondre. Je vous dirai donc, monsieur, que, si j'étais en santé, je serais volé ^ à Toulouse, et que je n'aurais pas souffert qu'un homme comme vous eût fait un pas pour un homme comme moi. Je vous dirai aussi que, quoique vous soyez celui de toute l'Europe que je tiens pour le plus grand géomètre, ce ne serait pas cette quaUté-là qui m'aurait attiré, mais que je me figure tant d'esprit et d'honnêteté ^ en votre conversation, que c'est pour cela que je vous rechercherais. Car, pour vous parler franchement de la géométrie, je la trouve le plus haut exercice de l'esx^rit ; mais en même temps je la connais pour si inutile, que je fais peu de différence entre un homme qui n'est que géomètre et un habile artisan. Aussi je l'appelle le plus beau métier du monde ; mais enfin ce n'est qu'un métier ; et j'ai dit souvent qu'elle est bonne pour faire l'essai, mais non pas l'emploi de notre force : de sorte que je ne ferais pas deux pas pour la géométrie, et je m'assure ' fort que vous êtes fort de mon humeur. Mais il y a maintenant ceci de plus en moi, que je suis dans des études si éloignées de cet esprit-là, qu'à peine me souviens-je qu'il y en ait... poutre que ma santé n'est pas encore assez forte ;
1. Singulièrement. D'une façon tion, tombée en désuétude, marque toute particulière. l'état résultant de l'action.
2. Fermât, auquel Pascal adres- 6. Honné/e/é. Toutes les qualités de sait cette lettre, fut un des plus « l'honnête homme ». Cf. p. 118, n. 3. grands mathématiciens de son temps. 7. Je m'assure. Je conçois, j'ai
3. M'oblige. Me fait un devoir. l'assurance. Cf. p. 130, n. 2.
4. L'offre de se rendre dans un 8. Qu'il ij en ait. Qu'il y ait une lieu que Pascal désignerait, — entre géométrie. — Cf. Pensées, édition Clermont où celui-ci se trouvait Havet,XXlV, M 7 bis : « Je trouve alors, et Toulouse, où se trouvait Fer- bon qu'on n'approfondisse pas l'opimat, — pour converser quelques nion de Copernic. INIais ceci!... jours l'un avec l'autre. Il importe à toute la vie de savoir
5. Je serais volé. Cette construc- si l'âme est mortelle ou immortelle.»
car je suis si faible que je ne puis marcher sans bâton, ni me tenir à che\'al. Je ne puis môme faire que trois ou quatre lieues au x^lus en carrosse ; c'est ainsi que je suis venu de Paris ici en vingt-deux jours. Les médecins m'ordonnent les eaux de Bourbon pour le mois de septembre, et je suis engagé autant que je puis Fêtre, depuis deux mois, d'aller ^ de là en Poitou par eau jusqu'à Saumur, pour demeurer jusqu'à Xoël avec M. le duc de Roannez, gouverneur de Poitou, qui a pour moi des sentiments que je ne vaux pas. Mais, comme je passerai par Orléans en allant à Saumur par la rivière, si ma santé ne me permet pas de passer outre '^, j'irai de là à Paris.
^'oilà, monsieur, tout l'état de ma vie présente, dont je suis obligé ^ de vous rendre compte pour vous assurer de Timpossibilité où je suis de recevoir l'honneur que vous daignez m' offrir, et que je souhaite de tout mon cœur de pouvoir un jour reconnaître, ou en vous, ou en messieurs vos enfants, auxquels je suis tout dévoué, ayant une vénération particulière pour ceux qui portent le nom du premier homme du monde. Je suis, etc. Pascal.
{Lettre de Pascal à Fermât, 10 août 1660.)
DISCOURS DE PASCAL SUR LE PLAN DE SOX OUVRAGE RAPPORTÉ PAR SOX NEVEU ETIENNE PÉRIER.
Il se rencontra une occasion, il y a environ dix ou douze ans, en laquelle on l'obligea ^, non pas d'écrire ce qu'il avait dans l'esprit sur ce sujet-là ^, mais d'en dire quelque cliose de vive voix. Il le fit donc en présence et à la prière de plusieurs personnes très considérables de ses amis...
Après qu'il leur eut fait voir quelles sont les preuves qui font le plus d'impression sur l'esprit des hommes, et qui sont les plus propres à les persuader, il entreprit de montrer que la religion chrétienne avait autant de marques de certitude
1. Je suis engagé d'aller. J'ai 4. On Vohligea. On l'engagea. Cf»
pris l'engagement d'aller. — Sur p, ;io5, n. 6.
"^ W^si?' "ouVre. Aller au-delà. 5. Le sujet du grand ouvrage
Cf. p. 105, n. 2. qn\\ préparait, et dont les Pensées