‹ Le 17e Dix-septième siècle par les textes, morceaux choisesChapitre 251 sur 511 · SUR LA PARURE · texte numérisé non relu

SUR LA PARURE

J'ai entrepris de vous donner un conseil, Madame ^, quoique les femmes n'aiment pas à en recevoir... Laissez les ornements pour les autres ; les ornements sont des beautés étrangères qui leur tiennent lieu de naturelles ; et nous leurs sommes obligés de donner à nos yeux quelque chose de plus agréable que leurs personnes. Nous ne vous aurions pas la même obligation, Madame, si vous en usiez comme elles. Chaque ornement qu'on vous donne cache une beauté, chaque ornement qu'on vous ôte vous rend une grâce, et vous n'êtes jamais si bien que lorsqu'on ne voit en vous que vous-même.

La plupart des dames se perdent avantageusement sous leur parure. Il y en a qu'on trouve fort bien avec leurs perles qu'on trouverait fort mal avec leur cou. Le plus beau collier du monde ferait un méchant effet sur le vôtre. Il en arriverait quelque changement en votre personne, et tout changement qui se fait dans une chose parfaite ne saurait lui être avantageux. Que ceux qui retiennent vos pierreries ^ servent bien votre beauté ! Je suis plus votre serviteur qu'homme du monde : mais, tout votre ser\dteur que je suis, je trouve des jours ^ à excuser M. Colbert et M. Dumets ". Si vous étiez dans la condition où vous devriez être, on ne démêlerait pas si aisément les avantages de votre mérite d'avec ceux de votre fortune. Ces messieurs nous en ôtent l'embarras : grâce au soin qu'ils ont de bien séparer ces deux choses, nous voyons nettement

1. Nature ! C'est à la nature et Mancini, qui habita l'Angleterre non à Dieu que s'adresse Saint-Evre- depuis 1675 jusqu'à sa mort (1699) mond. et auprès de laquelle Saint-Evre-

2. Ou nous abaisse. Ou abaisse- mond remplit le ■ rôle assez complinous. Cf. p. 21, n. 6. que d'un vieil ami empressé, amou-

3. « Il se plaint par moment du reux, non jaloux, coniident et controp ou du trop peu de l'homme, ou seiller assez écouté, mais non obéi. » plutôt il s'en étonne comme d'une (Sainte-Beuve, Ibid.) bizarrerie, mais sans en gémir avec 5. Les pierreries de la duchesse la tendresse et l'anxiété qu'y mettra avaient été retenues à son départ, l'auteur des Pensées. » (Sainte-Beuve, 6. Jours. Au sens de facilités (pro- Nouveaux Lundis, t. XIII). prement ouvertures).

4. La duchesse Mazarin, Hortense 7. Dumets était garde du trésor royal.

que vous n'avez obligation qu'à vous-même de tous les sentiments qu'on a pour vous. Laissez, laissez ruiner ^ les autres en pierreries et en habits ; la nature a fait pour vous toutes les dépenses. Vous seriez une ingrate et nous aurions méchant goût, si nous n'étions également contents - des libéralités qu'elle vous a faites.

Je voudrais bien vous voir faire à la naissance de la Reine ^ ce que fit autrefois Bussi d'Amboise * à un tournoi. Ayant su que tous les grands seigneurs de la Cour devaient fairedes dépenses extraordinaires pour leurs équipages et pour leurs habits, il habilla ses gens comme des seigneurs et marcha vêtu fort simplement au milieu de ce train magnifique. La nature fit valoir tellement ses avantages en la personne de Bussi, que Bussi fut pris seul pour un grand seigneur ; et tous les seigneurs qui s'étaient fiés à la magnificence ne passèrent que pour des valets. Réglez-vous, Madame, sur l'exemple de Bussi ; faites habiller Fanchon et Grenier '" en duchesses et marchez vêtue comme une simple demoiselle ^ avec le seul charme de votre beauté. Toutes les dames seront prises pour des Fauchons, et la simplicité de votre habit n'empêchera pas que vous ne soyez au-dessus de toutes les reines...

{Lettre à la duchesse Mazarin.)

Page 1