EN VIEILLISSANT
J'ai reçu la seconde lettre que vous m'avez écrite, obligeante, agréable, spirituelle, où je reconnais les enjouements de Ninon et le bon sens de Mlle de Lenclos ". Je savais comment la première a vécu ; vous m'apprenez de quelle manière vit l'autre. Tout contribue à me faire regretter le temps heureux que j'ai passé dans votre commerce, et à désirer inutilement de vous voir encore. Je n'ai pas la force de me transporter en France, et vous y avez des agréments qui ne vous laisse-
1. Laissez ruiner. CL p. 19, n. 6. célèbre par sesamoursetpar ses duels.
2. Si nous n'étions... contents. 5^ Suivantes de >!">« de Mazarin.
Si nous ne nous contentions. CL p. 68, n. 21.
6. Demoiselle.Femme de naissance '3^7m' Reine. Femme de Charles IL noble. Il s'agit des fêtes par lesquelles on 7. Ninon avait été l'amie de
devait célébrer son anniversaire. Saint-Evremond, et ils restèrent
4. Grand seigneur du XVP siècle, toujours en commerce de lettres.
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ront pas venir en Angleterre. M"^^ de Bouillon ^ vous peut dire que l'Angleterre a ses charmes, et je serais un ingrat si je n'avouais moi-même que j'y ai trouvé des douceurs. J'ai appris, avec beaucoup de plaisir, que M. le comte de Gramont '^ a recouvré sa première santé et acquis une nouvelle dévotion. Jusqu'ici, je me suis contenté grossièrement d'être homme de bien ; il faut faire quelque chose de plus, et je n'attends que votre exemple pour être dévot. Vous vivez dans un pays où l'on a de merveilleux avantages pour se sauver ^. Le vice n'y est guère moins opposé à la mode qu'à la vertu : pécher, c'est ne savoir pas vivre et choquer la bienséance autant que la religion. Il ne fallait autrefois qu'être méchant, il faut être de plus malhonnête * homme, pour se damner en France présentement. Ceux qui n'ont pas assez de considération pour l'autre vie sont conduits au salut par les égards et les devoirs de celle-ci. C'en est assez sur une matière où la conversion de M. le comte de Gramont m'a engagé : je la crois sincère et honnête. 11 sied bien à un homme qui n'est pas jeune d'oublier qu'il l'a été ^. Je ne l'ai pu faire, jusqu'ici ; au contraire, du souvenir de mes jeunes ans, de la mémoii'e de ma vivacité ]3assée, je tâche d'animer la langueur de mes vieux jours. Ce que je trouve de plus fâcheux à mon âge, c'est que l'espérance est perdue : l'espérance qui est la plus douce des passions, et celle qui contribue davantage *^ à nous faire vivre agréablement. Désespérer de vous, voir jamais est ce qui me fait le plus de peine : il faut se contenter de vous écrire quelquefois, pour entretenir une amitié qui a résisté à la longueur du temps, à l'éloignement des lieux et à la froideur ordinaire de la vieillesse. Ce dernier mot me regarde ; la Nature commencera par vous à faire voir qu'il est possible de ne vieiUir pas \...
(Lettre à J/i^e ^/^ Lrnclo.% 1696.)
1. La plus jeune des nièces de 5. Saint-Evremond < n'est autre Mazarin. C'est elle qui voulut faire chose qu'un épicurien sceptique. Il de Pradon un rival à Racine. se garde de rien attaquer, de rien
2. Celui dont Hamilton écrivit tronder hautement; mais il doute, ou les mémoires. parait douter. Il n'afilcherien et n'ar-
3. Depuis que, ^I™'" de Maintenon bore aucune enseigne. ■ (Sainteavait converti Louis XIV, la dévo- Beuve, Xoiiueaux Lundis, t. XIII), tion était un moyen de parvenir. 6. Davantage. Cf. p. 30, n. 7.
4. Malhonnête. De mauvais ton. 7. Ninon de Lenclos resta belle Cf. p. 57, n. 2. jusque dans l'extrême vieillesse.