Nous font des finesses. Rusent avec nous
On ne doit pas juger du mérite d'un homme par ses grandes qualités, mais par Tusage qu'il en sait faire.
Il y a une certaine reconnaissance vive qui ne nous acquitte pas seulement des bienfaits que nous avons reçus, mais qui fait même ,que nos amis nous doivent en leur payant ^ ce que nous leur devons.
La faiblesse est plus opposée h la vertu que le vice.
On est qu«^lquefois un sot avec de l'esprit ; mais on ne l'est jamais avec du jugement.
Le même orgueil qui nous fait blâmer les défauts dont nous nous croyons exempts nous porte à mépriser les bonnes qualités que nous n'a^■ons pas.
La timidité est un défaut dont il est dangereux de reprendre les personnes qu'on en veut corriger.
Rien n'est plus rare que la véritable bonté; ceux mêmes qui croient en avoir n'ont d'ordinaire que de la complaisance ou de la faiblesse.
Les querelles ne dureraient pas longtemps, si le tort n'était que d'un côté.
Il y a des personnes si légères et si frivoles, qu'elles sont aussi éloignées d'avoir de véritables défauts que des qualités solides.
Après avoir parlé de la fausseté de tant de vertus apparentes, il est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris de la mort. J'entends parier de ce mépris de la mort que les païens se vantent de tirer de leurs propres forces, sans l'espérance d'une meilleure vie. Il y a différence - entre souffrir la mort constamment ^ et la mépriser. Le premier est
1. En leur payant. Quand nous 2. Il y a différence. Cf. p. 18, n. 2.
leurs payons. Cf. p. ,31, n. 9. 3. Constamment. Avec constance.
assez ordinaire ; mais je crois que l'autre n'est jamais sincère. On a écrit néanmoins tout ce qui peut le plus persuader que la mort n'est point un mal, et les hommes les plus faibles, aussi bien que les héros, ont donné mille exemples célèbres pour étabhr cette opinion. Cependant je doute que personne de bon sens Tait jamais cru ; et la peine que l'on prend pour le i^ersuader aux autres et à soi-même fait assez voir que cette entreprise n'est pas aisée. On peut avoir divers sujets de dégoût dans la \'ie; mais on n'a jamais raison de mépriser la mort. Ceux mêmes qui se la donnent volontairement ne la comptent pas pour si peu de chose, et ils s'en étonnent ^ et la rejettent, comme les autres, lorsqu'elle \dent à eux par une autre voie que celle qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on remarque dans le courage d'un nombre infini de vaillants hommes vient de ce que la mort se découvre différemment à leur imagination, et y paraît plus présente en un temps qu'en un autre. Ainsi il arrive qu'après avoir méprisé ce qu'ils ne connaissaient pas, ils craignent enfin ce qu'ils connaissent. Il faut éviter de l'envisager avec toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le plus grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux qui prennent de plus honnêtes prétextes - pour s'empêcher de la considérer ; mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle est trouve que c'est une chose épouvantable. La nécessité de mourir faisait toute la constance des philosophes. Ils croyaient qu'il fallait aller de bonne grâce où l'on ne saurait s'empêcher d'aller ; et, ne pouvant éterniser leur vie, il n'y avait rien qu'ils ne fissent pour éterniser leur réputation et sauver du naufrage ce qui en peut être garanti. Contentonsnous, pour faire bonne mine, de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous en pensons, et espérons plus de notre tempérament que de ces faibles raisonnements qui nous font croire que nous pouvons approcher de la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté, l'espérance d'être regretté, le désir de laisser une belle réputation, l'assurance d'être affranchi des misères de la vie et de ne dépendre plus des
1. S'en étonnent. S'en efïraient, Le comparatif pour le superlatif. Cf. Cf. p. 23, n. 10. p. 30, n. 8. — Honnêtes. Honorables.