REFORME DE L'EDUCATION DE SAIXT-CYR
La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut réparer que par le temps et par un changement entier de l'éducation que nous leur avons donnée jusqu'à cette heure ; il est bien juste que j'en souffre, puisque j'}^ ai contribué plus que personne, et je serai bien heureuse si Dieu ne m'en punit i^as plus sévèrement. Mon orgueil s'est répandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu'il l'emporte même par dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr; mais j'ai bâti sur le sable. N'ayant point ce qui seul peut faire un fondement solide, j'ai voulu que les lîUes eussent de l'esprit, qu'on élevât leur cœur, qu'on formât leur raison ; j'ai réussi à ce dessein : elles ont de l'esprit, et s'en servent contre nous ; elles ont le cœur élevé, et sont plus fières et plus hautaines qu'il ne conviendrait de l'être aux plus grandes princesses ; à parler même selon le monde, nous avons formé leur raison, et fait des discoureuses
1. Etant. Cf. p. 31, n. 9. par la curiosité d'esprit et les goûts
2. Qui es/ Ce qui est. Cf. plus bas d'émancipation mondaine que manisont. testaient les demoiselles, inaugura
3. Après une première période, un régime austère de pénitence, qui dura jusqu'aux représentations Plus tard il y aura une période d' iiS/her, M "«^ de INIaintenon, elTrayée de juste tempérament.
présomptueuses, curieuses, hardies. C'est ainsi que l'on réussit quand le désir d'exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne aurait fait de bonnes filles dont nous aurions fait de bonnes femmes et de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux esprits, que nous-mêmes, qui les avons formés, ne pouvons souffrir ; voilà tout notre mal, et auquel j'ai plus de part que personne. Venons au remède, car il ne faut pas se décourager...
Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop ménagées ; il faut les oublier dans leurs classes, leur faire garder ^ le règlement de la journée, et leur peu parler d'autre chose. 11 ne faut point qu'elles se croient mal avec moi ; ce n'est point leur affliction que je demande; j'ai plus de tort qu'elles ; je désire seulemicnt réparer par une conduite contraire le mal que j'ai fait. Les bonnes filles m'ont plus fait voir l'excès de fierté qu'il faut corriger que n'ont fait ^ les mauvaises, et j'ai été plus alarmée de voir la gloire ^ et la hardiesse de M^^^^ de... et de... que de tout ce que l'on m'a dit des libertines * de la classe. Ce sont des filles de bonne volonté qui veulent être religieuses, et qui, avec ces intentions, ont un langage et des manières si fières et si hautaines, qu'on ne les souffrirait pas à Versailles aux filles delà première quahté.
Vous voyez par là que le mal est passé en nature ^, et qu'elles ne s'en aperçoivent pas. Priez Dieu et faites prier pour qu'il change leurs cœurs, et qu'il nous donne à toutes l'humilité ; mais, madame, il ne faut pas beaucoup en discourir avec elles. Tout, à Saint-Cyr, se tourne en discours ; on y parle souvent de la simplicité, on cherche à la bien définir, à la bien comprendre, à discerner ce qui est simple et ce qui ne l'est pas ; puis, dans la pratique, on se divertit à dire : «Par simplicité, je prends la meilleure place; par simi^licité je vais me louer : par simplicité, je veux ce qu'il y a de plus loin de moi sur la table ^ ». En vérité, c'est se jouer de tout,
1. Garder. Observer. Le mot peut 5. Est passé en nature. Leur est
encore s'employer dans ce sens. devenu naturel, inhérent.
r- ^"o"^ /«'^- Substitut de faire e. Il y a en effet de la simplicité
'"s: GZofc. Giodoï;, vanité. '^ "^ P^^ ^^^^ter de choisir la derniè-
4. Des libertines. De celles qui ^e place, de ne jamais se louer, de
ont l'esprit et le caractère indociles. prendre toujours ce qui est le plus
Cf. p. 119. n. 2. près sur la table.
MADAME DE MAIXTEXOX 319
et tourner en raillerie ce qu'il y a de plus sérieux. Il faut encore défaire nos filles de ce tour d'esprit railleur que je leur ai donné, et que je connais présentement très opposé à la simplicité ; c'est un raffinement de l'orgueil, qui dit par ce tour de raillerie ce qu'il n'oserait dire sérieusement. Mais, encore une fois, ne leur parlez ni sur l'orgueil, ni sur la raillerie ; il faut la détruire sans la combattre, et par ne s'en plus servir ^; leurs confesseurs leurs parleront de l'humilité, et beaucoup mieux que nous ; ne les prêchons plus, et essayez de ce silence qu'il y a si longtemps que je vous demande : il aura de meilleurs effets que toutes nos paroles.
Je suis bien aise que M^^^ de... se soit enfin humihée ; louons-en Dieu, et ne la louons point ; c'est encore une de nos fautes de les trop louer. N'irritez point leur orgueil par de trop fréquentes corrections ; mais, quand vous aurez été obhgée d'en faire quelqu'une, ne les admirez pas de les avoir bien prises.
Quant à vous, ma chère fille, je connais vos intentions ; vous n'avez, ce me semble, nul tort particulier en tout ceci ; il n'est que trop vrai que le plus grand mal vient de moi ; mais prenez garde, comme les autres, de n'avoir pas votre part dans cet orgueil si bien établi partout qu'on ne le sent presque plus. Nous avons voulu éviter les petitesses de certains couvents, et Dieu nous punit de cette hauteur ; il n'y a point de maison au monde qui ait plus besoin d'humihté extérieure et intérieure cjue la nôtre : sa situation près de la cour, sa grandeur, sa richesse, sa noblesse, l'air de faveur qu'on y respire, les caresses d'un grand roi, les soins d'une persorme en crédit ^, l'exemple de la vanité et de toutes les manières du monde qu'elle vous donne malgré elle, par la force de l'habitude, tous ces pièges si dangereux nous doivent faire prendre des mesures toutes contraires à celles que nous avons prises. {A J/Die dQ Fontaine, maîtresse générale des classes.)
1. Par ne plus s"en~servir. Cons- 2. Une personne en crédit. M"»* de
truction vieillie, même à cette épo- Maint enon elle-même, que.