LA M E D I S A N T E
Je ne pense pas que, depuis qu'on a commencé de médire, il y ait jamais eu personne qui s'en soit si bien acquittée que celle-là ; et, vu la haine universelle qu'elle a pour tout ce qu'elle connaît *, on dirait qu'elle se veut venger sur tout ce qu'il y a de gens au m.onde de ce que les Dieux ne l'ont pas faite plus belle qu'elle est ^. Cependant elle parle aussi hardiment des défauts d'autrui que si elle n'en avait point ; il est pourtant certain qu'elle a à peu près tout ce qu'il faut pour être laide et désagréable. Néanmoins elle a une certaine hardiesse qui fait qu'on n'oserait presque penser d'elle ce qu'elle mérite qu'onen*^ pense. Il se trouve même des gens, et des gens qui paraissent raisonnables en toute autre chose, qui la voient et qui la cherchent ^ : bien est-il vrai que '^ je suis persuadé qu'il faut qu'ils aient quelque secrète mali-
1. Qu'entre être ignorante ou sa- d'être soit une femme savante, soit vante... entre ces deux extrémités. un bel esprit de profession. Construction négligée, pour qu'entre 4. Tout ce qu'elle connaît. Tous ces deux extrémités d'être ignorante ceux qu'elle connaît. Cf. p. 20, n. S. ou savante. 5. Plus belle qu'elle es/.Cf.p.l30,n.4.
2. Incommode. Impropre au com- 6. En. Cf. p. 30, n. 6. merce du monde. 7. Cherchent. Recherchent.
3. A^e se ressemblent point. N'ont 8. Bien est-il vrai que. Dans le entre eux aucune ressemblance. — sens où nous disons aussi bien. — Cf. M"ede Scudéry se défendit toujours p. 34, n. 1.
336 LE XVr.e SIECLE PAR LES TEXTES
gnité ' dans Tesprit qui leur fait prendre plaisir aux médisances continuelles qu'elle fait. Au reste, tout ce qu'il y a de gens malicieux dans Alfène - s'empressent tellement à lui aller conter toutes les nouvelles qui peuvent être une matière de médisance, que personne n'en est si bien averti qu'elle. En effet, comme il y a beauconp de gens qui, pour leur propre honneur, ne voudraient pas parler aussi mal d'autrui qu'elle en ^ parle et qui ne sont pourtant pas marris que l'on n'en dise point de bien, parce qu'ils n'ont qu'une vertu apparente, ils arrivent à leurs fins en allant faire confidence à cette personne qui s'appelle Alcianipe de ce qu'ils veulent publier *... S'il y a une maison dans Alfène qui prétende passer pour ancienne, elle en fait une généalogie à sa mode qui vous fait croire que ceux qui en sont ne sont pas ce qu'ils disent. De plus, sïl y a eu Cjuelqu'un dans une race, il y a deux ou trois siècles, qui ait fait une mauvaise action, elle en noircit le sang de tous les successeurs de celui qui l'a faite, et elle va même chercher dans les familles des maux et des ^àces qu'elle assure qui sont ^ héréditaires. Pour la beauté des femmes, elle ne la loue jamais que lorsque cela peut servir à faire croire plus facilement qu'elles font galanterie ^ ou que leurs maris en^ sont jaloux. Si on l'en croit, il n'y a personne riche * à Alfène ; il n'3^ a personne noble ; il n'y a pas un homme qui n'ait trahi son ami ou qui n'ait fait quelque lâcheté, et il n'y a pas une femme qui n'ait eu quelque commerce criminel ou du moins quelque intelligence ^ un peu trop particulière... Comme elle se fait craindre, les femmes ne laissent pas de la voir, quoique elles sachent bien que, dès qu'elles seront hors de chez elle, elle les déchirera devant celles cjui y sont demeurées. Néanmoins, comme elles s'imaginent qu'elle dirait encore pis si elles ne la voyaient pas, elles la visitent sans l'estimer et sans l'aimer. Joint que, comme il y a cent femmes qui ont presque jjIus de joie d'ouïr dire du mal de celles qu'elles n'aiment pas qu'elles n'ont de dou-
1. Malignité. Cf. p. 154, n. 7. 6. Font galanterie. Cf. p. 12, n. 3.