APRÈS LA MORT DE M. DE CLEVES
K Je VOUS avoue que vous m'avez inspiré des sentiments qui m'étaient inconnus avant de vous avoir vu, et dont j'avais moi-même si peu d'idée, qu'ils me donnèrent d'abord une surprise qui augmentait encore le trouble qui les suit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de honte, parce que je le fais dans un temps où je le puis faire sans crime, et que vous avez vu que ma conduite n'a pas été réglée par mes sentiments.
— Croyez- vous, madame, lui dit M. de Nemours en se jetant à ses genoux, que je n'expire ^ pas à vos pieds de joie et de transport ? — Je ne vous apprends, lui répondit -elle en souriant, que ce que vous ne saviez déjà que de trop. — Ah ! madame, répliqua-t-il, quelle différence de le savoir par un effet du hasard, ou de l'apprendre par vous-même et de voir que vous voulez bien que je le sache ! — Il est vrai, lui dit-elle, que je veux bien que vous le sachiez, et que je trouve de la douceur à vous le dire ; je ne sais même si je ne vous le dis point plus pour l'amour de vous que pour l'amour de moi. Car enfin cet aveu n'aura point de suite, et je suivrai les règles austères que mon devoir m'impose. — Vous n'y songez pas, madame, répondit M. de Nemours ; il n'y a plus de devoir qui vous lie ; vous êtes en liberté, et, si j'osais, je vous dirais môme qu'il dépend de vous de faire en sorte que votre devoir vous oblige un jour à conserver les sentiments que vous avez pour moi. — Mon devoir, réphqua-t-elle, me défend de penser jamais à personne, et moins à vous qu'à qui que ce soit au monde, par des raisons qui vous sont inconnues. — Elles ne me le sont peut-être pas, madame, reprit-il ; mais ce ne sont point de véritables raisons. Je crois savoir que M. de Clèves m'a cru plus heureux que je n'étais, et qu'il s'est imaginé que vous aviez approuvé des extravagances ^ que la passion m'a fait entreprendre sans votre aveu. — Ne parlons point de cette aventure, lui dit-elle, je n'en saurais soutenir la pensée ; elle me fait honte, et elle m'est aussi trop doulou-
î. Que je n'expire pas. Au subjonc- 2. M. de Nemours avait notamment
tif avec le sens du futur. dérobé un portrait de la princesse.
reuse, par les suites qu'elle a eues. Il n'est que trop véritable que vous êtes cause de la mort de M. de Clèves ; les soupçons que lui a donnés votre conduite inconsidérée lui ont coûté la vie, comme si vous lui la aviez ôtée de vos propres mains. Vo3^ez ce que je devrais faire, si vous en étiez venus ensemble à ces extrémités et que le même malheur en fût arrivé. Je sais bien que ce n'est pas la même chose à l'égard du monde ; mais, au mien, il n'y a aucune différence, puisque je sais que c'est par vous qu'il est mort, et que c'est à cause de moi. — Ah ! madame, lui dit M. de Nemours, quel fantôme de devoir opposez-vous à mon bonheur ? Quoi ! madame, une pensée vaine et sans fondement vous empêchera de rendre heureux un homme que vous ne haïssez pas ? Quoi ! j'aurais pu concevoir l'espérance de passer ma vie avec vous ; ma destinée m'aurait conduit à aimer la plus estimable personne du monde ; j'aurais vu en elle tout ce qui peut faire une adorable maîtresse ; elle ne m'aurait pas haï, et je n'aurais trouvé dans sa conduite que tout ce qui peut être à désirer dans une femme ! ^ car enfin, madame, vous êtes peut-être la seule personne en qui ces deux choses se soient jamais trouvées au degré qu'elles ^ sont en vous : tous ceux qui épousent des maîtresses dont ils sont aimés tremblent en les épousant, et regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu'elles ont eue avec eux ; mais, en vous, madame, rien n'est à craindre, et on ne trouve que des sujets d'admiration ; n'aurais-je envisagé, dis-je, une si grande félicité que pour vous y voir apporter vous-même des obstacles ? Ah ! madame vous oubliez que vous m'avez distingué du reste des hommes. Ou plutôt vous ne m'en avez jamais distingué : vous vous êtes trompée, et je me suis flatté.
— Vous ne vous êtes point flatté, lui répondit-elle ; les raisons de mon devoir ne me paraîtraient peut-être pas si fortes, sans cette distinction dont vous doutez, et c'est elle qui me fait envisager des malheurs à m' attacher à vous. — Je n'ai rien à répondre, madame, reprit-il, quand vous me faites voir que vous craignez des malheurs ; mais je vous avoue
1. Ici la phrase est interrompue prise : n'aurais-je envisagé, dis-je, par une sorte de parenthèse ; elle 2. Que. Où (dans lequel). Cf. p. 41,
se termine plus loin après cette re- n. 5.
qu'après tout ce que vous avez bien voulu me dire, je ne m'attendais pas à trouver une si cruelle raison. — Elle est si peu offensante pour vous, reprit madame de Clèves, que j'ai même beaucoup de peine à vous l'apprendre. — Hélas ! madame, répliqua-t-il, que pouvez- vous craindre qui me flatte trop, après ce que vous venez de me dire ? — Je veux vous parler encore avec la même sincérité que ^ j'ai déjà commencé, reprit-elle, et je vais passer par-dessus toute la retenue et toutes les délicatesses que je devrais avoir dans une première conversation ; mais je vous conjure de m'écouter sans m 'interrompre.
Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de ne vous cacher aucun de mes sentiments et de vous les laisser voir tels qu'ils sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la liberté de vous les faire paraître ; néanmoins, je ne saurais vous avouer sans honte que la certitude de n'être plus aimée de vous comme je le suis me paraît un si horrible malheur, que, quand je n'aurais ^ point de raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me résoudre à m'exposer à ce malheur. Je sais que vous êtes libre, que je le suis, et que les choses sont telles que le public n'aurait peut-être pas sujet de vous blâmer, ni moi non plus, quand ^ nous nous engagerions ensemble pour jamais ; mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? dois- je espérer un miracle en ma faveur, et puis- je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont je ferais toute ma félicité? M. de Clèves était peut-être l'unique homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur ; peut-être aussi que sa passion n'aurait subsisté que parce qu'il n'en aurait point trouvé en moi. Mais je n'aurais pas le même moyen de conserver la vôtre ; je crois même que les obstacles ont fait votre constance ; vous en avez assez trouvé pour vous animer à vaincre, et mes actions involontaires, ou les choses que le hasard vous a apprises, vous ont donné assez d'espé-
1. Que. Avec laquelle. Cf. p. 41. n. 5. 3. Quand. Au sens de quand même,
2. Quand je n'aurais. Si je n'avais. ou, comme plus haut, de si.
rance pour ne vous pas rebuter ^ — Ah ! EQadame, reprit M. de Nemours, je ne saurais garder le silence que vous m'imposez ; vous me faites trop d'injustice, et vous me faites trop voir combien vous êtes éloignée d'être prévenue en ma faveur. — J'avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire ; mais elles ne sauraient m'aveugler : rien ne me peut empêcher de connaître que vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux ; vous avez déjà eu plusieurs passions, vous en auriez encore ; je ne ferais plus votre bonheur ; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi : j'en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas même assurée de n'avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour vous cacher que vous me l'avez fait connaître, et que je souffris de si cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de madame de Thémines, que l'on disait qui - s'adressait à vous, qu'il m'en est demeuré une idée qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux.
Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher ; il y en a peu à Cj[ui vous ne plaisiez ; mon expérience me fait croire qu'il n'y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais amoureux et aimé, et je ne me tromperais pas souvent ; dans cet état, néanmoins, je n'aurais d'autre parti à prendre que celui de la souffrance ; je ne sais même si j'oserais me plaindre. On fait des reproches à un amant, mais en fait-on à un mari, quand on n'a qu'à lui reprocher de n'avoir plus d'amour ? Quand je pourrais m' accoutumer à cette sorte de malheur, pourrais- je m' accoutumer à celui de croire voir M. de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de vous avoir aimé, de vous avoir épousé, et me faire sentir la différence de son attachement au vôtre ? Il est impossible, continua-t-elle, de passer par-dessus des raisons si fortes : il faut que je demeure dans l'état où je suis et dans les résolutions que j'ai prises de n'en sortir jamais. — Hé ! croyez-vous le pouvoir, madame l s'écria M. de Xemours. Pensez-vous que vos résolutions tiennent contre
t. Pour ne vous pas rebuter. Pour que 2. Que Von disait guf. Cf. p. 112,
A-ous ne vous rebutiez pas. Cf.p. 51, n.l. n. 2.
un homme qui vous adore et qui est assez heureux pour vous plaire ? Il est plus difficile que vous ne pensez, madame, de résister à ce qui^ nous plaît et à ce qui nous aime. Vous l'avez fait par une vertu austère, qui n'a presque point d'exemple ; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos sentiments, et j'espère que vous les suivrez malgré vous. — Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que j'entreprends, répliqua madame de Clèves ; je me défie de mes forces au milieu de mes raisons ; ce que je crois devoir à la mémoire de M. de Clèves serait faible, s'il ^ n'était soutenu par l'intérêt de mon repos ; et les raisons de mon repos ont besoin d'être soutenues de ^ celles de mon devoir ; mais, quoique je me défie de moimême, je crois que je ne vaincrais jamais mes scrupules, et je n'espère pas aussi ^ de surmonter l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse, et je me priverai de votre vue, quelque violence qu'il m'en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout ce qui pourrait être permis dans un autre temps, et la seule bienséance interdit tout commerce entre nous. ); M. de Xemours se jeta à ses pieds, et s'abandonna à tous les mouvements dont il était agité. Il lui fit voir, et par ses paroles et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont un cœur ait jamais été touché. Celui de madame de Clèves n'était pas insensible ; et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les larmes : « Pourquoi faut-il, s'écriat-elle, que je vous puisse accuser de la mort de M. de Clèves ? Que n'ai- je commencé à vous connaître depuis que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connue avant d'être engagée ? Pourquoi la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si invincible ? — Il n'y a point d'obstacle, madame, reprit M. de Nemours ; vous seule vous opposez à mon bonheur ; vous seule vous imposez une loi que la vertu et la raison ne vous sauraient imposer. — Il est vrai, répHqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup à un devoir qui ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra faire. M. de Clèves ne fait qu'expirer '% et cet objet ° funeste est trop
1. Ce qui. Cf. p. 20, n. 8. 4. Aussi. Non plus. Cf. p. 11, n. 5.
2. //. Cela, ce que je dois. 5. .Ve fait qu expirer. Cf. p. 79, n.7.