‹ Le 17e Dix-septième siècle par les textes, morceaux choisesChapitre 316 sur 511 · Oblger. Déterminer. cura, souci, inquiétude · texte numérisé non relu

Oblger. Déterminer. cura, souci, inquiétude

dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de la cour. — Que me faites- vous envisager, madame, s'écria M. de Clèves ! je n'oserais vous le dire de peur de vous offenser. » Madame de Clèves ne répondit point ; et, son silence achevant de confirmer son mari dans ce qu'il avait pensé : « Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe pas. — Eh bien, monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à un mari ; mais l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que j'ai des raisons pour m' éloigner de la cour et que je veux éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d'en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la cour... Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille pardons, si j'ai des sentiments qui vous déplaisent; du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on n'en a jamais eu. Conduisezmoi, ayez-pitié de moi, et aimez-moi encore, si vous pouvez ^. » M. de Clèves était demeuré, pendant tout ce discours, la tête appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avait pas songé à faire relever sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il la vit à ses genoux, le visage couvert de larmes, et d'une beauté si admirable, il pensa ^ mourir de douleur, et, l'embrassant en la relevant : « Ayez pitié de moi, vous-même, madame, lui dit-il, j'en suis digne, et pardonnez, si, dans les premiers moments d'une afïhction aussi violente qu'est la mienne, je ne réponds pas comme je dois à un procédé comme le vôtre. Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde ;

1. «Jusque dans cette confession si et ces sentiments sont si éloignés des

hasardée, il y a une modestie ex- nôtres, cfue nous avons peine à les

quise. Son honnêteté est si entière comprendre. Ils sont comme des

qu'elle ne semble entrevoir qu'à parfums trop fins. » (Taine, Essais de

demi, à travers un voile et malgré critique et d'histoire). elle, le sentiment ou l'action qui se- 2. Pensa. P'aillit. Cf. p. 119, n.

rait contraire à son devoir... Ce stvle 5.

mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais existé. Vous m'avez domié de la passion dès le premier moment que je vous ai vue; vos rigueurs et votre possession n'ont pu l'éteindre, elle dure encore ; je n'ai jamais pu vous donner de l'amour et je vois que vous craignez d'en avoir pour un autre. Et qui est-il, madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte ? Depuis quand vous plaît-il ? Qu'a-il fait pour vous plaire ? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre cœur ? Je m'étais consolé en quelque sorte de ne l'avoir pas touché par la pensée qu'il était incapable de l'être. Cependant un autre fait ce que je n'ai pu faire : j'ai, tout ensemble, la jalousie d'un mari et celle d'un amant. Mais il est impossible d'avoir celle d'un mari après un procédé comme le vôtre : il est trop noble pour ne pas me donner une sûreté ^ ; il me console même ^ comme votre amant. La confiance et la sincérité que vous avez pour moi sont d'un prix infini. Vous m'estimez assez pour croire que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, madame, je n'en abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme ait domiée à son mari ; mais, madame, achevez et apprenez-moi qui est celui que vous voulez éviter. — Je vous supphe de ne me le point demander, répondit-elle ; je suis résolue de ^ ne pas vous le dire, et je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme, — Ne craignez point, madame, reprit ]\L de Clèves ; je connais trop le monde pour ignorer que la considération d'un mari n'empêche pas que l'on soit amoureux de sa femme... Encore une fois, madame, je vous conjure de m'apprendre ce que j'ai envie desavoir. — Vous m'en presseriez inutilement, répliqua- t-elle ; j'ai de la force pour taire ce que je ne crois pas devoir dire. L'aveu que je vous ait fait n'a pas été par faiblesse ^, et il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher, w

{La Princesse de Clèves.)

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