REMERCIEMENT AU ROI
Votre paresse enfin me scandalise ; Ma muse, obéissez -moi :
Il faut ce matin, sans remise, Aller au lever du roi.
Vous savez bien pourquoi ; Et ce vous est une honte De n'avoir pas été plus prompte A le remercier de ses fameux bienfaits. Mais il vaut mieux tard que jamais ; Faites donc votre compte D'aller - au Louvre accomplir mes souhaits. Gardez-vous bien d'être en muse bâtie ^ ; Un air de muse est choquant dans ces lieux ; On y veut des objets * à réjouir les yeux.
Vous devez en être avertie ; Et vous ferez votre cour beaucoup mieux Lorsqu'en marquis vous serez travestie.
Vous savez ce qu'il faut pour paraître marquis. N'oubliez rien de l'air ni des habits ; Arborez un chapeau chargé de trente plumes
Sur une perruque de prix ; Que le rabat soit des plus grands volumes ^, Et le pourpoint des plus petits.
1. Le roi avait accordé à Molière 3. En muse bûlie. 11 s'agit de l'air, une pension de mille livres. des façons, de l'habit. Cf. la suite.
2. Faites... votre compte d'aller. 4. Objets. Cf. p. 22. n. 8. Mettez-vous en tête d'aller, prenez- 5. Des plus qrands volumes. D'un en le parti. volume des plus grands.
i) Voir ïioive Précis de l'Histoire de la Liltératiire français:, p. 211-220.
358 LE XVIIi SIECLE PAR LES TEXTES
Mais surtout je vous recommande Le manteau d'un ruban sur le dos retroussé ^ ; La galanterie en est grande, Et parmi les marquis de la plus haute bande C'est pour être placé -.
Avec vos brillantes bardes Et votre ajustement, Faites tout le trajet de la salle des Gardes ^,
Et, vous peignant galamment, Portez de tous côtés vos regards brusquement ; Et ceux que vous pourrez connaître.
Ne manquez pas d'un haut ton De les saluer par leur nom, De quelque rang qu'ils puissent être ; Cette famiharité Donne à quiconque en use un air de quaUté. Grattez du peigne à la porte
De la chambre du Roi ; Ou si, comme je prévoi ^, La presse s'y trouve forte.
Montrez de loin votre chapeau , Ou montez sur quelque chose Pour faire voir votre museau.
Et criez sans aucune pause ^ D'un ton rien moins que naturel :
« Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel. » Jetez- vous dans la foule et tranchez du notable, Coudoyez un chacun, point du tout de quartier^ ; Pressez, poussez, faites le diable Pour vous mettre le premier ; Et quand même l'huissier, A vos désirs inexorable.
Vous trouverait en face un marquis repoussable ',
1. D'un ruban... relroiissé. Re- 4. Je prévoi. Sur l'omission de
troussé par un ruban. Cf. p. 11, ^'s, cf. p. 197, n. .3. P o 5. Pause. Relâche.
'2' Test nnur être nlacé Cela est *'• ^"'"' ^^" ''^"^ '^^ quartier. Ne
J.. (. est pour être p/ace. i.eia est j^j^^^ quartier à personne, n'épar-
fait pour qu on soit place. Cf. p. 326, g^ez personne.
n. 1, et p. .54, n. 1. " 7. i^epoussat/e.Qu'onpeut repous-