RACINE
STANCES A PARTHÉNICE »
Parthénice, il n'est rien qui résiste à tes charmes. Ton empire est égal à l'empire des Dieux ; Et qui pourait te voir sans te rendre les armes. Ou bien serait sans âme, ou bien serait sans yeux.
Pour moi, je l'avoûrai, sitôt que je t'ai vue.
Je ne résistai point, je me rendis à toi :
Mes sens furent charmés, ma raison fut vaincue,
Et mon cœur tout entier se rangea sous ta loi.
Je vis sans déplaisir ma franchise - asservie ; Sa perte n'eut pour moi rien de rude et d'affreux ; J'en perdis tout ensemble et l'usage et la vie : Je me sentis esclave, et je me crus heureux.
Je vis que tes beautés n'avaient pas de pareilles : Tes yeux par leur éclat éblouissaient les miens ; La douceur de ta voix enchanta mes oreilles ; Les nœuds de tes cheveux devinrent mes liens.
Je ne m'arrêtai pas à ces beautés sensibles. Je découvris en toi de plus rares trésors ; Je vis et j'admirai les beautés invisibles Qui rendent ton esprit aussi beau que ton corps.
Ce fut lors ^ que, voyant ton mérite adorable, Je sentis tous mes sens t' adorer tour à tour : Je ne voyais en toi rien qui ne fût aimable, Je ne sentais en moi rien qui ne fût amour.
1. Ces stances datent sans doute 2. Fr.inckise. Cf. p. 14. n. 3.
du séjour que fit Racine à Uzes. 3. Lors. Alors.
Ainsi, je fis d'aimer l'heureux apprentissage ; Je m'y suis plu depuis, j'en aime là douceur ; J'ai toujours dans l'esprit tes yeux et ton visage, J'ai toujours Parthénice au milieu de mon cœur.
Oui, depuis que tes yeux allumèrent ma flamme, Je respire bien moins en moi-même qu'en toi ; L'amour semble avoir pris la place de mon âme, Et je ne vivrais plus s'il n'était plus en moi.
Vous qui n'avez point vu l'illustre Parthénice, Bois, fontaines, rochers, agréable séjour, Souffrez que jusqu'ici son beau nom retentisse, Et n'oubliez jamais sa gloire et mon amour.
LETTRE A L'AUTEUR DES VlSIOXy AIRES
... Qu'est-ce que les romans et les comédies - peuvent avoir de commun avec le jansénisme ? Pourquoi voulez -vous que ces ouvrages d'esprit soient une occupation peu honorable devant les hommes et horrible devant Dieu ? Faut-il. parce que Desmarets a fait autrefois un roman et des comédies, que vous preniez en aversion tous ceux qui se sont mêlés d'en faire ? Vous avez assez d'ennemis : pourquoi en chercher de nouveaux ? ...
Si vous n'étiez pas contents d'eux, il ne fallait pas tout d'un coup les injurier. Vous pouviez employer des termes plus doux que ces mots d' empoisoiineurs publics, et de geiis horribles parmi les chrétiens. Pensez-vous que l'on vous en croie sur votre parole ? Non, non, Monsieur, on n'est, point accoutumé à vous croire si légèrement. H y a vingt ans que vous dites tous les jours que les cinq Propositions ^ ne
1. Nicole avait écrit contre Des- 2. Comédies. Dans le sens généra
maxets de Saint-Soriin, auteur d'une du mot. CL p. 243, n. 2, comédie célèbre, intitulée les Vision- 3. Les cinq articles qu'on tira
naires, quelques lettres auxquelles de V Aiigustinus . Les jansénistes,
il donna le même titre. Dans une de soutenaient que les propositions
ces lettres, il le traitait d'empoison- condamnées par la Sorbonne et par
neur public, comme « faiseur de le Pape n'étaient pas dans le livre
romans et " poète de théâtre >. de Janssen.
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sont pas dans Jansénius ; cependant, on ne vous croit pas encore.
Mais nous connaissons l'austérité de votre morale. Nous ne trouvons point étrange que vous damniez les poètes : vous en damnez bien d'autres qu'eux ^ Ce qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empêcher les hommes de les honorer. Hé ! Monsieur, contentez-vous de donner les rangs dans l'autre monde, ne réglez point les récompenses de celuici. Vous l'avez quitté il y a longtemps : laissez-le juger des choses qui lui appartiennent ^. Plaignez-le, si vous voulez, d'aimer des bagatelles et d'estimer ceux qui les font ; mais ne leur enviez point de misérables honneurs auxquels vous avez renoncé....
Vous croyez sans doute qu'il est bien plus honorable de faire des Enluminures, des Chamillardes et des Onguents pour la brûlure ^. Que voulez-vous ? tout le monde n'est pas capable de s'occuper de ces choses si importantes ; tout le monde ne peut écrire contre les jansénistes. On peut arriver à la gloire par plus d'une voie...
De quoi vous êtes-vous avisés de mettre en français les comédies de Térence ^ ? Fallait-il interrompre, vos saintes occupations pour devenir des traducteurs de comédies ? Encore, si vous nous les aviez données avec leurs grâces, le pubhc vous serait obligé de la peine que vous avez prise. Vous direz peut-être que vous en avez retranché quelques libertés ; mais vous dites aussi que le soin qu'on prend de couvrir les passions d'un voile d'honnêteté ne sert qu'à les rendre plus dangereuses. Ainsi vous voilà vous-même au rang des empoisonneurs.