LA NATURE N'A PAS CHANGE
Le Président. — La nature ne se dispense-t-elle pas quelquefois de suivre son train ordinaire ? Il lui a plu de faire naître de grands hommes en de certains temps, et il ne lui a pas plu d'en faire naître de semblables dans la suite des temps. Ce sont des veines d'or qu'elle a mises en certains endroits de la terre, pendant qu'elle ne met c^ue du cuivre et du fer partout ailleurs....
UAbbé. — Je demeure d'accord que la nature peut faire tout ce qu'il lui plaît. Mas la question est de savoir si elle a fait tout ce que vous dites, et si elle a eu cette fantaisie de produire en un certain temps de grands hommes et de n'en produire plus dans la suite qui leurs fussent semblables.
Le Président. — N'y a-t-il pas eu un temps où elle faisait des géants et un autre où les hommes vivaient des huit à neuf cent ans ? Elle a pu faire la même chose, et je suis persuadé qu'elle la fait, touchant les esprits et les génies.
UAbbé. — A l'égard des géants, vous savez bien que l'opinion la plus reçue est que ceux que l'Ecriture dit avoir vécu dans les premiers siècles n'étaient pas plus grands que les autres hommes, mais qu'ils furent appelés géants parce qu'ils étaient audacieux, méchants et impies.... Pour ce qui est des hommes qui ont vécu beaucoup plus que les autres dans le commencement des temps, il y en a une raison si visible, qui était de peupler le monde, que cela ne doit être d'aucune conséquence. Il reste à répondre à l'exemple des veines d'or
1. « Il ne manquerait à ces dis- guer, depuis VHamlet de Sliakes-
tinctions, pour les vérifier et les peare jusqu'à René. » (Sainte-Beuve,
éclaircir, que des exemples que cha- lAindis, t. V). que lecteur aujourd'hui peut allé-
qui ne se trouvent qu'en de certains endroits. Je dis que les grands génies ne se trouvent aussi qu'en de certains endroits. Ce serait une chose étrange, qu'il y en eût partout et que tous les hommes fussent d'une égale force d'esprit. Je trouve que cette comparaison fait entièrement pour moi ^ ; car, comme dans ces temps-ci les hommes qui travaillent aux mines trouvent des veines d'or aussi belles et les trouvent aussi fréc|uemment c^u'autrefois, ceux qui voudront chercher de bons esprits en trouveront une aussi grande quantité et d'aussi excellents que dans les siècles les plus anciens. Encore une fois, la nature est toujours la même en général dans toutes ses productions ; mais les siècles ne sont pas toujours les mêmes ; et, toutes choses pareilles, c'est un avantage à un siècle d'être venu après les autres.
{Ibid., ibid)