LA PROVIDENCE RÉGIT LE MONDE
Dieu tient du plus haut des deux les rênes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main : tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants ? il fait marcher l'épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs ? il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les Etats et poser les fondements de la tranquillité pubhque. Il connaît la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit : il réclaire, il étend ses vues, et puis, il l'abandonne à ses ignorances ; il l'aveugle, il la précipite, il la confond par ellemême : elle s'enveloppe, elle s'embarrasse dans ses propres subtihtés, et ses précautions lui sont un piège.
Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice, toujoursinfailhble; c'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées et qui frappe ces grands coups dont le contre-coui^ porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier et renverser les empires, tout est faible et irrégulier dans les conseils. L'Egypte, autrefois si sage, marche enivrée, étourdie, chancelante, parce que le Seigneur a répandu l'esprit de vertige dans ses conseils ; elle ne sait plus ce qu'elle fait, elle est perdue. Mais que les hommes ne s'y trompent pas : Dieu redresse quand il lui plaît le sens égaré ; et celui qui insultait à l'aveuglement des autres tombe lui-même dans des ténèbres plus épaisses, sans qu'il faille souvent autre chose, pour lui renverser le sens, que ses longues prospérités.
C'est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à F égard de nos conseils incertains, est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre ^. De cette sorte, tout concourt à la
1. C'est par cette page que se ter- 2. Remue. Proprement remuer si-
mine tout le Discours, et elle en ré- gnifie déplacer, mettre enjnouvement. sume le sens. 3. Ordre. Suite.
même fin ; et c'est faute d'entendre le tout que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres ^ particulières . . .
Tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis à une force majeure : ils font plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils n'ont jamais manqué d'avoir des effets imprévus. Ni ils ne sont maîtres des dispositions ^ que les siècles passés ont mises dans leurs affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir, loin qu'ils le puissent forcer. Celui-là seul tient tout en sa main, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore, qui préside à tous les temps et prévient tous les conseils.
{Ibid., ihid).