‹ Le 17e Dix-septième siècle par les textes, morceaux choisesChapitre 444 sur 511 · Avare. Cf. avarice au sens de cupidité, p. 489, n · texte numérisé non relu

Avare. Cf. avarice au sens de cupidité, p. 489, n

404 LE XriP SIECLE PAR LES TEXTES

dit : C'est assez ? Quel voluptueux, esclave de ses sens, a jamais mis de fin ^ à ses plaisirs ? La nature, dit ingénieusement Salvien -, s'arrête au nécessaire ; la raison veut l'utile et l'honnête ; l'amour-propre, l'agréable et le délicieux ; mais la passion, le superflu et l'excessif. Or, ce superflu est infini ; mais cet infini, tout infini qu'il est, trouve, si nous voulons, ses limites et ses bornes dans le souvenir de la mort, comme il les trouvera malgré nous dans la mort même. Car je n'ai qu'à me servir aujourd'hui des paroles de l'Eglise : Mémento, liomo, quia pulvis es. Souvenez-vous, homme, que vous êtes poussière, et in pulvereni reverteris, et que vous retournerez en poussière. Je n'ai qu'à l'adresser, cet arrêt, à tout ce qu'il y a dans cet auditoire d'âmes passionnées, pour les obliger à n'avoir plus ces désirs vastes ^ et sans mesure qui les tourmentent toujours et qu'on ne remplit ^ jamais. Je n'ai qu'à leur faire la même invitation que firent les Juifs au Sauveur du monde, quand ils le prièrent d'approcher du tombeau de Lazare, et qu'ils lui dirent : Veni et vide ; venez et voyez. Venez, avare : vous brûlez d'une insatiable cupidité, dont rien ne peut amortir l'ardeur ; et, parce que cette cupidité est insatiable, elle vous fait commettre mille iniquités, efle vous endurcit aux misères des pauvres, elle vous jette dans un profond oubli de votre salut. Considérez bien ce cadavre : Veni et vide ; venez et voyez. C'était un homme de fortune ^ comme vous ; en peu d'années, il s'était enrichi comme vous ; il a eu comme vous la folie de vouloir laisser après lui une maison opulente et des enfants avantageusement pourvus. Mais le voyez-vous maintenant ? voj^ez vous la nudité, la pauvreté où la mort l'a réduit ? Où sont ses revenus ? où sont ses richesses ? où sont ses meubles somptueux et magnifiques ? A-t-il quelque chose de plus que le dernier des hommes ? cinq pieds de terre et un suaire qui l'enveloppe, mais qui ne le garantira pas de la pourriture : rien davantage ^ Qu'est devenu tout le reste ? Voilà de quoi

1. A /amojs mjs de /m. Autre sens 4. Remplit. La «capacité» de ces que mis fin. A jamais trouvé ses désirs ne se remplit jamais, plaisirs sumsants. 5^ Un homme de fortune. Qui axait

2. Ecrivain ecclésiastique latin f„.. f„^4.„„„ (V« siècle). f^it fortune.

3. Vastes. Illimités et sans objet 6. Rien davantage. Nous disons précis. rien de plus.

borner votre avarice : Veni et vide. Venez, homme du monde, idolâtre d'une fausse grandeur ; vous êtes possédé d'une ambition qui vous dévore ; et, parce que cette ambition n'a point de terme, elle vous ôte tous les sentiments de la religion, elle vous occupe \ elle vous enchante, elle vous enivre. Considérez ce sépulcre : qu'y voyez-vous ? C'était un seigneur de marque comme vous, peut-être plus que vous, distingué par sa qualité- comme vous, et en passe d'être toutes choses ^. Mais le reconnaissez-vous ? Voyez-vous où la mort l'a fait descendre ? voyez- vous à quoi elle a borné ses grandes idées "^ ? voyez- vous comment elle s'est jouée de ses prétentions ? c'est de quoi régler les vôtres : Veni et vide. Venez, femme mondaine, venez : vous avez pour votre personne des complaisances extrêmes ; la passion qui vous domine est le soin de votre beauté ; et, parce que cette passion est démesurée, elle vous entretient dans une mollesse honteuse, elle produit en vous des désirs criminels de plaire, elle vous rend complice de mille péchés et de mille scandales. Venez et voyez : c'était une jeune personne aussi bien que vous ; elle était l'idole du monde comme vous, aussi spirituelle que vous, aussi recherchée que vous. Mais la voyez-vous à présent ? voyez-vous ces yeux éteints, ce visage hideux et qui fait horreur ? c'est de quoi réprimer cet amour infini de vous-même. Veni et vide. Enfin nos passions sont injustes, soit dans les sentiments qu'elles nous inspirent à notre propre avantage ^, soit dans ceux qu'elles nous font concevoir au désavantage des autres ; mais la mort, dit le philosophe, nous réduit au terme de l'équité ^, et par son souvenir nous oblige à faire justice à nous-mêmes ^ et à la faire ^ aux autres de nous-mêmes ^ : Mors sola jus œquum est generis hunmni. En effet, quand nous ne pensons point à la mort, et que nous n'avons égard qu'à certaines distinctions de la vie, elles nous élèvent i°, elles nous éblouissent, elles nous remplissent de nous-mêmes.

1. Occupe. Absorbe; c'est le sens 6. Cf. plus haut, p. 488, les réduipropre du mot. sit... à Végolilé.

2. Qualité. Noblesse de naissance. 7. Cf., ibid., nous obligeât... à nous Cf. homme de qualité. rendre Justice.

3. D'être toutes choses. D'arriver 8. La faire. Cf. p. 83, n. 8.

à tout. 9. A la faire aux autres de nou.s-

4. Grandes idées. Idées de gran- mêmes. A donnei* aux autres satisdeur. faction de nos torts envers eux.

5. A. Pour. Cf. p. 12, n. 13. 10. -EZèyen/. Inspirent de la hauteur.

On devient fier et hautain, dédaigneux et méprisant, sensible et délicat^, envieux et vindicatif, entreprenant -, violent, emporté. On parle avec faste ou avec aigreur, on se pique aisément, on pardonne difficilement, on attaque celui-ci, on détruit ^ celui-là ; il faut que tout nous cède, et l'on prétend que tout le monde ait des ménagements pour nous, tandis qu'on n'en veut avoir pour personne. N'est-ce pas ce qui rend quelquefois la domination des grands si pesante et si dure ? Mais méditons la mort, et bientôt la mort nous apprendra à nous rendre justice ^, et à la ^ rendre aux autres de nos fiertés ^ et de nos hauteurs, de nos dédains et de nos mépris, de nos sensibihtés et de nos déhcatesses ^ de nos envies et de nos vengeances, de nos chagrins ^, de nos violences, de nos emportements. Comme donc il ne faut, selon l'ordre et la parole du Dieu tout-puissant, qu'un grain de sable pour briser les flots de la mer : Hic confringes tumentes fluctus tuos, il ne faut que cette cendre qu'on nous met sur la tête et qui nous retrace l'idée de la mort pour rabattre toutes les enflures de notre cœur, pour en arrêter toutes les fougues, pour nous contenir dans l'humilité et dans une sage modestie ^. Comment cela ? c'est que la mort nous remet devant les yeux la i^arfaite égahté qu'il y a entre tous les autres hommes et nous, égahté que nous oublions si volontiers, mais dont la vue nous est si nécessaire, pour nous rendre plus équitables et plus trait ables.

Car, quand nous repassons ce que disait Salomon, et que nous le disons comme lui : « Tout sage et tout éclairé que je jouis être, je dois néanmoins mourir comme le plus insensé : U71US et stulti et meus occasus erit ; » quand nous nous apphquons ces paroles du Prophète royal ^° : « Vous êtes les divinités du monde, vous êtes les enfants du Très-Haut : mais, fausses divinités, vous êtes mortelles, et vous mourrez en effet, comme ceux dont vous voulez recevoir l'encens et

1. Sensible et délicat. Ces deux 6. Et à la rendre aux autres de nos adjectifs marquent une susceptibi- fiertés. Ci. p. 494, n. 9.

lité excessive des sens et de l'humeur. 7. Sensibilités ... délicatesses. Cf.

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