MALHEUREUSE CONDITION DES GRANDS QUI ABANDONNENT DIEU
Parcourez toutes les passions ; c'est sur le cœur des grands qui vivent dans l'oubli de Dieu qu'elles excercent un empire plus triste et plus tyrannique. Leurs disgrâces sont plus accablantes : plus l'orgueil est excessif, plus l'humiliation est amère. Leurs haines plus violentes : comme une fausse gloire les rend plus vains, le mépris aussi les trouve plus furieux et plus inexorables. Leurs craintes plus excessives : exemj^ts de maux réels, ils s'en forment même de chimériques, et la feuille que le vent agite est comme la montagne qui va s'écrouler sur eux. Leurs infirmités plus affligeantes : plus on tient à la vie, plus tout ce qui la menace nous alarme. Accoutumés à tout ce cj[ue les sens offrent de plus doux et de plus riant, la plus légère douleur déconcerte toute leur félicité et leur est insoutenable : ils ne savent user sagement ni de la maladie ni de la santé, ni des biens ni des maux inséparables de la condition humaine. Les plaisirs abrègent leurs jours ; et les chagrins, qui suivent toujours les plaisirs, précipitent le reste de leurs années. La santé, déjà ruinée par l'intempérance, succombe sous la multiphcité des remèdes ; Fexcès des attentions achève ce que n'avait pu faire l'excès des plaisirs. Et, s'ils se sont défendu les excès, la mollesse et l'oisiveté toute seule devient ^ pour eux une espèce de maladie et de langueur qui épuise toutes les précautions de l'art, et que les précautions usent et épuisent elles-mêmes. Enfin, leurs assujettissements plus tristes : élevés à vivre d'humeur ^ et de caprice, tout ce qui les gêne et les contraint les accable. Loin de la cour, ils croient vivre dans un triste exil ; sous les yeux du maître, ils se plaignent sans cesse de l'assujettissement des devoirs ^ et de la con-
1. JDeyzen/. Au singulier, parce que humeur; c'est une expression famimoUesse et oisiveté ont un sens ana- lière à ]\Iassillon.
logue. Cf. p. 82, n. 1. 3. L'assujettissement des devoirs.
2. Vivre d'humeur. Se conduire L'assujettissement où les réduisent par humeur, vivre au hasard de son les devoirs.
trainte des bienséances : ils ne peuvent porter ^ ni la tranquillité d'une condition privée, ni la dignité d'une vie publique.
Le repos leur est aussi insupportable que l'agitation, ou plutôt ils sont partout à charge à eux-mêmes. Tout est un joug pesant à quiconque veut vivre sans joug et sans règle.
{Petit Carême, troisième Dimanche.)