PRENONS EXEMPLE SUR L'ENFANT PRODIGUE
Notre prodigue touché ne renvoie pas à l'avenir ; il ne loue pas la vertu dans la vaine espérance d'en suivre un jour les règles saintes ; il n'exagère pas les malheurs d'une vie criminelle pour se persuader à lui-même qu'un jour il en sortira. La véritable douleur parle moins et agit plus promptement ; il sent que ce moment est pour lui le moment du salut. Combattu par ces agitations infinies qui partagent le cœur sur le point d'un changement, par cette vicissitude de pensées qui se défendent et qui s'accusent, cherchant les ténèbres et la solitude pour s'y entretenir plus librement avec lui-même, laissant couler des torrents de larmes sur son visage, n'étant plus maître de sa douleur, baissant les yeux de confusion et n'osant plus les lever vers le ciel, d'où il attend néanmoins son salut et sa délivrance : « Que tardé- je donc encore ? dit-il d'une voix qui ne sort plus qu'avec des soupirs ; mai^ qui ^ me retient encore dans les Hens honteux que je respecte ? Les plaisirs ! ah ! depuis longtemps, il n'en est plus pour moi, et mes jours ne sont plus qu'ennuis et qu'amertume. Les engagements profanes et la constance mille fois promise ? mais mon cœur m'appartenait-il pour le promettre, et de quelle fidélité vais-je me piquer envers des créatures qui n'en ont jamais eu pour moi? Le bruit que mon changement va faire dans le monde ? mais, pourvu que Dieu
1. Il n'est pas sûr si. Le, si laquelle équivaut il n'est pas sûr. s'explique par l'interrogation à 2. Çi"'- Qu'est-ce qui. Cf. p. 199, n.6.
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l'approuve, qu'importe ce qu'en penseront les hommes ? ne faut-il pas que ma pénitence ait pour témoins tous ceux qui l'ont été de mes scandales? et d'ailleurs, que puis-je craindre du public, après le mépris et la honte que m'ont attirés mes désordres ? L'incertitude du pardon ? Ah ! j'ai un père tendre et miséricordieux ; il ne demande que le retour de son enfant, et ma présence seule réveillera toute sa tendresse. Je me lèverai donc, surgam ; je ferai un effort sur la honte qui me retient et sur ma propre faiblesse : j'irai dans sa maison sainte, où il est toujours prêt à recevoir et à écouter les pécheurs : ibo ad pat rem. Je suis un enfant ingrat, rebelle, dénaturé, indigne de porter son nom, il est vrai; mais il est encore mon père : ibo ad patrem. J'irai répandre à ses pieds toute l'amertume de mon âme ; et là, ne faisant plus parler que ma douleur, je lui dirai : « 3Ion père, j'ai péché œntre le ciel et devant vous ; contre le ciel, par le scandale et le dérèglement public de ma conduite ; contre le ciel, par les discours d'impiété et de hbertinage ^ que je tenais pour me calmer et m'affermir dans le crime ; contre le ciel, parce que, comme un vil animal, je n'ai jamais levé les yeux en haut pour regarder, et me'souvenir que c'était là ma patrie et mon origine ; contre le ciel, par l'abus honteux que j'ai fait de sa lumière, et de tous les joui's qui ont composé le cours de ma vie triste et criminelle : peccavi in cœlum. Mais ce qui a paru de mes désordres à la face du soleil n'en est que le côté le plus supportable. Les crimes qui n'ont eu que vous seul pour témoin sont bien plus dignes de votre colère ; j'ai péché encore devant vous ■ peccavi in cœlum et coram te ; devant vous, par tant d' œuvres de ténèbres, que votre œil invisible a éclairées en secret ; devant vous, par les circonstances les plus honteuses, et dont le seul souvenir me trouble et me confond; devant vous, par l'usage indigne des dons et des talents dont vous m'aviez favorisé ; devant vous, par tant d'invitations secrètes rejetées, vous qui m'avez secouru dès mon enfance, et qui aviez été pour moi le meilleur de tous les pères ; j'ai été le plus ingrat et le plus dénaturé de tous les enfants, peccavi in cœlum et coram te. ))
1. Libertinage. Incrédulité. Cf. p. 119, n. 2, et p. 323, n. 2.
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Quel changement et quel exemple plein de consolation pour les pécheurs ! la grâce abonde où le péché avait abondé. Il semble, ô mon Dieu ! que vous voulez être particulièrement le père des ingrats, le bienfaiteur des coupables, le Dieu des pécheurs, le consolateur des pénitents. Aussi, comme si tous les titres pompeux qui expriment votre grandeur et votre puissance n'étaient pas dignes de vous, vous voulez qu'on vous appelle le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation. Non. mon cher auditeur, que l'abondance de vos iniquités n'alarme pas votre confiance : le médecin céleste se plaît à guérir le maux les plus désespérés ; les plus grands péclieurs sont les plus dignes de sa pitié et de sa miséricorde.
[Sermon sur Venfcmt prodigue.)