‹ Le 17e Dix-septième siècle par les textes, morceaux choisesChapitre 470 sur 511 · FÉNELON · texte numérisé non relu

FÉNELON

d'or, avec un turban couvert de pierreries. Sa beauté effaça tout ce que la cour av^ait de plus agréable. Il se rendit capable des affaires les plus sérieuses, et mérita la confiance de son maître, qui, connaissant le goût exquis d'AIibée pour toutes les magnificences d'un palais, lui donna enfin une charge très considérable en Perse, qui est celle de garder tout ce que le prince a de pierreries et de meubles précieux.

Pendant toute la vie du grand Schah-Abbas, la faveur d'AIibée ne fit que croître. A mesure qu'il s'avança dans un âge plus mûr, il se ressouvint enfin de son ancienne condition, et souvent il la regrettf?it. « 0 beaux jours, disait-il en lui-même, jours innocents, jours où j'ai goûté une joie pure et sans péril, jours depuis lesquels je n'en ai vu aucun de si doux, ne vous reverrai-je jamais ? Celui qui m'a privé de vous en me donnant tant de richesses m'a tout ôté. » Il voulut aller revoir son village ; il s'attendrit dans tous les Heux où il avait autrefois dansé, chanté, joué de la flûte avec ses compagnons. Il fit quelque bien à tous ses parents et à tous ses amis ; mais il leur souhaita pour principal bonheur de ne quitter jamais la vie champêtre et de n'éprouver jamais les malheurs de la cour.

Il les éprouva, ces malheurs ! Après la mort de son bon maître Schah-Abbas, son fils Schali-Sephi succéda à ce prince. Des courtisans envieux et pleins d'artifice trouvèrent moyen de le prévenir contre Alibée. « Il a abusé, disaient-ils, de la confiance du feu roi ; il a amassé des trésors immenses et a détourné plusieurs choses d'un très grand prix dont il était dépositaire. » Schah-Sephi était tout ensemble jeune et priace ; il n'en fallait pas tant pour être crédule, inappliqué et sans précaution. Il eut la vanité de vouloir paraître réformer ce que le roi son père avait fait et juger mieux que lui. Pour avoir un prétexte de déposséder Alibée de sa charge, il lui demanda, selon le conseil de ses courtisans envieux, de lui apporter un cimeterre garni de diamants d'un prix immense, que le roi son grand-père avait coutume de porter dans les combats. Schah-Abbas avait fait autrefois ôter de ce cimeterre tous ces beaux diamants ; et Alibée prouva par de bons témoins que la chose avait été faite par l'ordre du feu roi, avant que la charge eût été donnée à Alibée.

Quand les ennemis d'Alibée virent qu'ils ne pouvaient plus se servir de ce prétexte pour le perdre, ils conseillèrent à Schah-Sephi de lui commander de faire dans quinze jours un inventaire exact d' tous les meubles précieux dont il était chargé. Au bout de quinze jours il demanda luimême à voir toutes choses. Ahbée lui ouvrit toutes les portes et lui montra tout ce qu'il avait en garde. Rien n'y manquait. Tout était propre ^, bien rangé et conservé avec grand soin. Le roi. bien mécompte - de trouver partout tant d'ordre et d'exactitude, était presque revenu en faveur d' Ahbée, lorsqu'il aperçut au bout d'une grande galerie pleine de meubles très somptueux une porte de fer qui avait trois grandes serrures. « C'est là. lui dirent à l'oreille des courtisans jaloux, qu'Alibée a caché toutes les choses précieuses qu'il vous a dérobées. y> Aussitôt le roi en colère s'écria : « Je veux voir ce qui est au-delà de cette porte. Qu'y avezvous mis ? montrez-le-moi. -) A ces mots, Ahbée se jeta à ses genoux, le conjurant au nom de Dieu de ne lui ôter pas ce qu'il avait de plus précieux sur la terre. <( Il n'est pas juste, disait-il que je perde en un moment ce qui me reste et qui fait ma ressource, après avoir travaiUé tant d'années auprès du roi votre père. Otez-moi, si vous voulez, tout le reste, mais laissez-moi ceci. >» Le roi ne douta point que ce ne fût un trésor mal acquis qu' Ahbée avait amassé. Il prit un ton plus haut et voulut absolument qu'on ouvrît cette porte. Enfin Ahbée, qui en avait les clefs, l'ouvrit lui-même. On ne trouva que la houlette, la flûte et l'habit de berger qu'Alibée avait porté autrefois et qu'il revoyait souvent avec joie, de peur d'oublier sa première condition. « Voilà, dit-il, ô grand roi, les précieux restes de mon ancien bonheur ; ni la fortune, ni votre puissance n'ont pu me les ôter. Voilà mon trésor que je garde pour m'enrichir quand vous m'aurez fait pauvre. Rei)renez tout le reste, laissez-moi ces chers gages de mon premier état. Les voilà, mes vrais biens qui ne me manqueront jamais. Les voilà, ces biens simples, innocents, toujours doux à ceux qui savent se contenter du nécessaire et ne se tourmenter point du superflu. Les

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