Gouverneur de Louis XV
V était capitaine-général de nos îles ; Ricouart y était intendant. Ils vivaient à la Martinique dans une grande union, et y faisaient très bien leurs affaires. Les habitants en ^ étaient fort nialtrvaités ; ils se plaignirent à diverses reprises, et toujours inutilement. Poussés à bout par leur tyrannie et par leurs pillages, et hors d'espérance enfin d'avoir jastice, ils résolurent de se la - faire eux-mêmes. Rien de si sagement concerté, de plus secrètement conduit, parmi cette multitude, ni de plus doucement, ni de plus plaisamment exécuté. Ils les surj^rirent un matin chacun chez eux au même moment, les paquetèrent, scellèrent tous leurs papiers et leurs effets, n'en détournèrent aucun, ne firent mal à pas un de leurs domestiques, les jetèrent dans un vaisseau qui était là de hasard ^ prêt à partir pour la France, et tout de suite le firent mettre à la voile. Ils chargèrent en même temps le capitaine d'un paquet pour la cour, dans lequel ils protestèrent de leur fidéhté et de leur obéissance, demandèrent pardon de ce qu'ils faisaient, firent souvenir de tant de plaintes inutiles qu'ils avaient faites et s'excusèrent sur ^ la nécessité inévitable où les mettait l'impossibihté absolue de souffrir davantage la cruauté de leurs vexations. On aurait peine, je crois, à représenter l'étonnement ^ de ces deux maîtres des îles de se v^oir emballés de la sorte et partis en un clin d'œil, leur rage en chemin, et leur honte à leur arrivée.
La conduite des insulaires ne put être approuvée dans la surprise qu'elle causa, ni blâmée par ^ ce qui parut du motif extrême de leur entreprise, dont le secret et la modération se firent admirer. Leur conduite, en attendant un autre capitaine-général et un autre intendant, fut si soumise et si tranquille qu'on ne put s'empêcher de la louer. Varenne et Ricouart n'osèrent plus se montrer après les premières fois, et demeurèrent pour toujours sans emploi. On murmura fort avec raison qu'ils en fussent quittes à si bon marché. En renvoyant leurs successeurs à la Martinique, pour qui '
1. En. D'eux. Cf. p. 30, n. 6: c'est- 4. Sur. En se fondant sur. Cf. p.
à-direpor eux (cf. p. 11, n. 2). '^i ^V,,^" ,t ^ ^- ^ • •
^ „ , + ■ /■ r^f „ «Q o. Etonnement. Le mot retient ici
2. La. Représente justice. Cf. p. S3, ^^^^^^^ ^hose de son sens archaïque, n. 8. Cf. p. 25. n. 10.
3. De hasard. Par hasard. Cf. 6. Par. En raison de.Cf. p. 05, n. 13. d'aventure. 7. Pour qui. Cf. p. 14, n. 7.
SAIXT-SIMOX 56?
ce fut une bonne leçon, on n'envoya pas de réprimande aux habitants, par ^ la honte tacite de ne les avoir pas écoutés et de les avoir réduits par là à la nécessité de se délivrer
eux-mêmes.