DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
Lorsqu'en 1867 je commençais le compte rendu que je vous dois de ma conduite politique, en réunissant en un volume tous mes discours, sous le titre de Démocratie et Liberté (i), je vous disais, dans ma dédicace : « Quand il en sera temps, je vous expliquerai quel a été mon rôle lors des réformes de janvier dernier. Croyez en attendant, sur ma simple parole, qu'il a été digne de vous et de moi, et que je n'ai rien fait,
(1) Chez Lacroix.
rien dit, qui ne se puisse avouer devant les juges les plus sévères. » Le temps est venu des explications que je vous ai promises. Je vais vous les donner. Si je pouvais rester dans la région abstraite des principes, je n'éprouverais que du plaisir à m'entretenir avec vous, à vous expliquer mes idées, à vous exposer mes opinions. Malheureusement, il est nécessaire que je me résigne à faire davantage : il faut que je vous occupe de ma personne, que je vous raconte, non -seulement des faits publics, mais des démarches en quelque sorte privées; il faut que je vous révèle les mobiles les plus intimes de mes actes, les motifs les plus intérieurs de ma conduite. Il s'agit d'une espèce de confession publique. Voilà qui est pénible, dur! Que de fois j'ai reculé devant cette extrémité! Qu'on pense de moi ce qu'on voudra, me disais-je, que les détrousseurs de réputations l'emportent, le temps finit par rendre justice à chacun selon ses œuvres. Le mieux est d'attendre et de se taire. Une âme forte doit trouver dans sa propre approbation de quoi suppléer à l'approbation des autres. Une pudeur morale presque invincible m'arrêtait chaque fois que j'essayais de m'expliquer. Et ce n'est qu'après un violent effort sur moi-même que je m'y résous aujourd'hui. Il importe peu au grand nombre, on n'a pas à me le rappeler, de savoir si j'ai bien ou mal agi, si je me suis trompé ou si j'ai fléchi, ou bien, av
contraire, si je suis resté debout; ma personnalité n'a pas tenu assez de place dans les événements pour qu'on s'arrête à la discuter et à la définir. Aussi n'est-ce pas pour le public qui ne se soucie pas de moi que j'écris; ce n'est pas davantage pour mes ennemis, afin de les ramener : s'ils l'eussent voulu, il ne dépendait que d'eux de ne pas se tromper sur mon compte ; il leur a fallu, pour défigurer ma conduite, beaucoup plus de peine qu'il n'en eût été nécessaire pDur la comprendre. J'écris d'abord pour vous, mes électeurs, qui, m'ayant honoré de votre confiance, avez le droit de me demander comment j'y ai répondu; j'écris pour mon fils; j'écris pour les amis qui se sont montrés d'autant plus fidèles que mon affection ne pouvait plus leur tournera profit; j'écris pour les amis inconnus qui me soutiennent de leurs lettres, de leurs s^^mpathies, de leurs avertissements, de leurs conseils, de leurs critiques, de leurs espérances. Je parlerai de moi sans détour et sans embarras, avec simplicité et franchise, comme s'il s'agissait d'un autre, sans cette humilité qui est la forme raffinée de l'orgueil, et sans cette enflure qui en est la forme puérile. Je m'efforcerai d'éviter toute dureté et toute injustice; et si quelquefois la force de ma conviction communique à mon accent de la véhémence, elle ne lui donnera pas de la colère : Veliementer non iracundh. Je n'oublierai ce précepte de Cicéron
qu'à mon insu, et j'en demande pardon d'avance à ceux que je blesserai.
Je viens de relire la collection de tout ce qui a été imprimé contre moi; j'ai sous les yeux ces articles dans lesquels je suis traité « d'ambitieux vulgaire en quête d'un portefeuille sous les voûtes des Tuileries, d'intrigant, de renégat, de déserteur, de transfuge, de girouette tournant à tout vent, de fougueux impérialiste, de dém,agogue sans cervelle, de démocrate ayant retourné son habit, d'avocat sans talent, inconsistant de caractère et décousu de conduite, de déclamateur sans portée , d'orgueilleux grotesque, d'homme politique sans expérience, sans tact et sans fiair, de niais, de sot se prenant au sérieux, de noyé pris dans les filets de Saint-Cloud, de condamné, de mort. » Je n'ai rien omis de ces invectives venues de côtés bien divers et qui, à un certain moment, ont créé un terrain commun aux écrivains les plus contraires entre eux sur tout le reste. Eh bien, je le déclare, je ne sens pas en moi d'amertume contre ceux dont je viens de reproduire les expressions. Je demeure même persuadé qu'elles n'ont été inspirées à aucun ni par l'envie, ni par l'intérêt, ni par la vanité en souffrance, ni par la servilité. Je les plains seulement d'avoir méconnu un honnête homme : tôt ou tard cela leur sera un remords. Pourquoi d'ailleurs serais-je irrité ? Quoi qu'il m'arrive désormais, n'ai-je pas obtenu plus
que je ne méritais ? A Page où Ton est encore sur les bancs des écoles, n'ai -je pas eu le ^bonheur de rendre quelques services à ma ville natale? N'ai-je pas été le premier en date de ce groupe historique des Cinq, dont le prestige ne cesse de s'accroître à mesure que gouvernement et opposition sont obligés de lui emprunter ses principes? N'ai-je pas Thonneur de défendre, depuis douze ans, au nom de la capitale intellectuelle du monde, la plus auguste des souveraines, la Liberté? Dans la vie publique j'ai trouvé des épreuves, mais aucune déception. Je n'en redoute pas davantage pour l'avenir. Je suis prêt à tout, et s'il le fallait, je rentrerais dans l'obscurité, avec autant de tranquillité, que j'en suis sorti; car, moi aussi, je saurais trouver quelque profit « à être spectateur plutôt qu'acteur en toutes les comédies qui se jouent dans le monde ».
Parfois le vent se précipite au milieu des pins qui bordent les côtes de la mer du midi, les agite, les secoue, les tord, les penche, les frappe les uns contre les autres : pourquoi? Est-ce pour produire ces gémissements sonores et ces bruits harmonieux qui plaisent aux poëtes? Non. Cest surtout pour que les graines ailées sortent des gaines qui les tiennent emprisonnées et qu'elles se répandent au loin. A la propagation des idées aussi sont nécessaires les souffles violents. Bien digne de pitié serait donc l'homme po-
litique qui se plaindrait des rigueurs de la discussion. Quel mérite y aurait-il, d^ailleurs, dans Paccomplissement du bien, si Ton était certain de n'y recueillir que des applaudissements?
La Moutte, près Saint-Tropez, le 8 octobre i868.
Le jeudi, lo janvier 1867, à cinq heures du soir, j'ai été introduit aux Tuileries dans le cabinet de TEmpereur.
Avais-je le droit d'y aller? Mes antécédents personnels, mes opinions, mes engagements de parti, la prudence et l'honneur ne m'interdisaient-ils pas de franchir le seuil de cette porte? Qu'ai-je dit et qu'ai-je fait dans ce cabinet? Y suis-je venu mendier un portefeuille que je n'ai pu obtenir, ou bien y suis-je venu défendre des réformes que j'ai obtenues?
Telles sont les deux questions auxquelles ce livre répondra.