PREMIERE PARTIE
MES ANTÉCÉDENTS m'iNTERDISAIENT-ILS
d'aller chez L^EMPEREUR?
1848. MON COMMISSARIAT DANS LES BOUCHES-DU-RHÔNE ET LE VAR. MA PRÉFECTURE A MARSEILLE ET A CHAUMONT. — LcS
municipalités. — Le banquet de Toulon. — Les élections. — Dépêche du ministre de l'intérieur et lettre de M. de Lamartme. — Abd-ei-Kader. — Les ateliers nationaux. — Un cours de morale et d'histoire. — Les ouvriers étrangers. — Les journées de juin. — Refus de mettre Marseille en état de siège. — Mon impopularité. — Ma première trahison. — Ma déposition à Valence. — Ma disgrâce à Chaumont. — Ma destitution par le président de la république.
En 1848 (i), ayant à peine vingt-deux ans, je fus nommé commissaire-général dans les départements des Bouches-du-Rhône et du Var par M. Ledru-Rollin, qui avait de la bienveillance pour moi et de Pamitié pour mon père. Ce n'est point le lieu de raconter tout au long cet épisode
(i) Un écrivain, qui n'a jamais trahi son anonyme, a écrit kur cette période de ma carrière un opuscule trcs-bienveillant
de ma vie; cependant j'en dois retenir quelques traits. Les journaux du gouvernement ont trop souvent parlé de ma participation à V orgie de février pour que je ne restitue pas à mon rôle son véritable caractère.
Le lendemain même de mon arrivée, j'indiquais quelle serait ma politique, à l'occasion de la nomination du maire et de Pinstallation de la commission municipale. Il y avait à Marseille un homme qui avait été pour moi presque un père et que j'aimais tendrement. Il me demanda de le nommer maire. Comme il avait fait quelques proclamations exagérées, je refusai. « Ton nom, lui dis-je, est devenu, à tort ou à raison, le symbole d'une politique de violence et de terreur qui ne saurait être la mienne; je n'ai pas le temps de parlementer avec l'opinion : il faut que je l'enlève ; je ne puis te nommer. » Les menaces ne m'ébranlèrent pas plus que les prières. Malgré les récriminations de ceux qui s'intitulent aujourd'hui les démocrates radicaux et qui alors se nommaient les républicains de la veille, j'introduisisdansla commission municipale que j'instituai par décret, un des hommes les plus importants du parti légitimiste, M. Al-
dans lequel, au milieu de quelques inexactitudes, se placent des pages qui de'notent l'écrivain de race. (Voir Emile Olli" vievy par Marcas, chez Dentu, i865. — Voir aussi quelques belles pages, très-complètes dans leur concision, dans ï Histoire de la révolution de 1848, de Daniel Stem, t. II, p. 106, Ed. Charpentier).
brand, et un avocat de premier ordre et du plus noble caractère, que son amitié avec M. Thiers recommandait à la confiance des orléanistes, M. Lecourt. « Je veux, disais-je, assurer aux républicains la direction, non l'oppression. »
J'organisai suivant ces principes toutes les municipalités des deux départements.
Je marquai avec plus de netteté encore à Toulon la manière dont j'entendais remplir ma mission. J'avais reçu dans cette ville un accueil comme personne, ni avant ni après, n'en a reçu de pareil. Le lendemain de mon arrivée, on m'offrit un banquet. « Je l'accepte, répondis-je, à condition que cette fête devienne une date mémorable dans notre Midi. Il y a dans la ville un lieu maudit : c'est le Champ de Mars. C'est là qu'eurent lieu toutes les exécutions de 93. Réunissons-nous à la place même où le sang a coulé, pour sceller entre nous un pacte de réconciliation. Célébrons la république de la clémence au lieu même oii sont restes le plus vivaces les souvenirs de la république de la terreur. Qui pourrait mieux que moi présider à cette fête de l'oubli ? Pendant que ma grandmère paternelle tombait entre les mains des Autrichiens, en suivant son mari dans l'armée républicaine de Bonaparte, ma grand'mère maternelle mettait ma mère au monde à Livourne, dans l'émigration. » Quand on connaît le cœur et l'élan des populations méridionales, on peut
se figurer avec quels transports une pareille idée fut accueillie. Lorsque je cherche dans ma mémoire celui de mes jours politiques que je voudrais revivre, je n^hésite pas à dire que c'est celui-là. Je vois encore cette immense multitude agitée sous ma parole^ j'entends les acclamations, je vois Tamiral Baudin en larmes dans mes bras... — Mais je m'arrête, car on sourirait si je racontais toutes les scènes pathétiques ou grandioses de cette journée. De temps à autre, je rencontre dans le Var quelque contemporain qui me récite des fragments de mon discours... Où sont les neiges d'antan?
Le poëte Méry a raconté Theureux effet de cette conduite, dans un langage lyrique et où l'on sent encore le souffle du temps. « A Marseille, l'avènement de la république a produit d'abord la stupeur chez les uns, la résignation chez les autres. Il y avait certes fort loin de cet état de choses à l'enthousiasme général. Eh bien, cet intervalle immense a été franchi en deux jours. Marseille est aujourd'hui ce qu'elle était le 22 février, joyeuse, animée, sereine, pleine de foi dans son avenir, et toute. prête à proclamer cette confiance à l'univers commerçant, — du haut de ses deux mille vaisseaux. — Une circonstance heureuse a d'ailleurs imprimé un vif élan à ce revirement subit des opinions. L'inspiration providentielle qui descend sur l'Hôtel-de-Ville de Paris, à la voix de Lamar-
tine, a donné aux Marseillais la bonne venue d'un jeune député de la république, d'un compatriote, hier encore enfant, et tout à coup vieilli dans cette heure solennelle, qui semble avoir duré un siècle. M, Emile Ollivier est descendu seul au milieu de cette grande ville tout armée, il s'est montré au peuple et aux soldats..., il a parlé à tous et trouvé soudainement cette éloquence généreuse et cette mélodie de langage qui est le privilège des hommes dont l'éloquence est éclairée par le cœur. Alors cent mille voix, muettes jusqu'à ce jour, ont entonné l'hosannah de la république et salué cet enfant qui... apportait un si grand message (i). »
Plus tard, Daniel Stern, le seul historien de la révolution de 1848, dont l'œuvre restera, a dit : « M. Ollivier ne se dissimulait pas qu'il ne pourrait faire sérieusement accepter le gouvernement républicain par les populations, qu'en ménageant le clergé et le parti légitimiste, et en tenant grand compte de leur puissance. Il s'employa d'abord à contenir l'impatience des vieux républicains, qui n'avaient, non plus que les royalistes de la Restauration, rien appris et rien oublié ; il entra en rapport direct avec la classe ouvrière et fit des ouvertures aux hommes éminents de tous les partis pour les engager avec lui, pour intéresser leur honneur à une œuvre
(i) Presse, 8 mars 1848.
commune de progrès. Dans la commission municipale, il introduisit des ouvriers républicains, mais sans exclure ni les bourgeois orléanistes ni les nobles légitimistes, et sut leur inspirer à tous un bon esprit de conciliation, de zèle pour la chose publique. Cette commission s'acquitta de ses fonctions avec une intelligence et un dévouement si parfaits, que lors des élections municipales, bien qu'on fût alors en pleine réaction contre l'esprit républicain, tous les membres furent réélus. Le Comptoir d'escompte de Marseille, le premier qui fonctionna dans les départements, organisé avec une promptitude merveilleuse par les soins de la Chambre du commerce et le concours de la corporation des portefaix, vint en aide au commerce, de telle façon, qu'après un embarras momentané, il reprit son mouvement normal sans avoir eu à souffrir la honte d'aucune faillite (i). »
Consulté par le gouvernement, ainsi que tous les autres commissaires, sur la question de savoir s'il fallait reculer l'époque des élections, je répondis: non... « Je crois en effet que, pour beaucoup de départements, il eût été bon de fixer un délai plus lointain que le 9 avril. Mais reculer aujourd'hui ce serait donner tort à la république et douter d'elle. Certes, des élections prochaines ne permettront pas à certaines per- »
(1) Tome 2, page 108.
sonnes inconnues, qui tombent sur nous de Paris comme des nuées de sauterelles, de préparer leur candidature. Mais, d'autre part, les partis vaincus n'auront pas le temps de nouer leurs trames et de préparer leurs intrigues. Les conservateurs du passé ont besoin de temps pour que Ton ne remarque plus que leur visage grimace en chantant la république. Nous, pour faire consacrer nos principes, nous n'avons besoin que d'enthousiasme. Or, à quelle époque pourrons-nous mieux le faire naître qu'en ce moment où les uns par conviction, les autres par peur, tous par nécessité se serrent unanimement autour du Gouvernement provisoire. . . Je considère le retard des élections comme un malheur et comme une cause certaine de faiblesse dans la composition de la nouvelle assemblée constituante. » (22 mars.) L'événement a prouvé combien j'avais deviné juste.
L'époque des élections venue, je refusai de combattre la candidature de M. Berryer; je m'opposai au contraire à l'élection de M.Thiers, qui n'avait pas voulu reconnaître suffisamment le nouvel ordre politique. J'envoyai des délégués dans les communes pour faire connaître mes intentions. Mais le moyen d'action le plus efficace consista à annoncer publiquement que, si mes conseils n'étaient pas écoutés, je donnerais ma démission. Quant à la pression sur les fonctionnaires publics, voici comment je l'exerçai : Il
y avait à Arles un percepteur qui devait sa nomination à M. Thiers. Les exaltés du lieu supposèrent que cela le déciderait à défendre son protecteur: rinduction généralisée eût été téméraire, elle ne Tétait point dans le cas particulier. Aussi une députation vint me demander la destitution du fonctionnaire suspect. Je répondis que j'examinerais, puis je mandai le percepteur par le télégraphe. Il entra tremblant dans mon cabinet; je lui tendis la main. — Enfin, monsieur, lui dis-je, au milieu de la platitude générale, je rencontre un homme de cœur qui sait être fidèle à ses souvenirs et à sa reconnaissance. Votez pour M. Thiers en toute sécurité, vous ne serez pas destitué tant que j'exercerai le pouvoir. Seulement, pour que j'aie le temps de calmer l'effervescence qu'on a excitée contre vous, demeurez quelques jours à Marseille. — La veille du scrutin, je réunis tous les fonctionnaires publics dans les salons de la préfecture pour leur déclarer qu'ils étaient libres de ne pas se conformer aux préférences que j'avais manifestées, et que, quoi qu'ils fissent, je l'ignorerais toujours, surtout quand il s'agirait de leur avancement.
Il va de soi qu'avant d'agir, j'avais obtenu l'autorisation du ministre de l'intérieur. La dépêche qu'il m'écrivit à ce sujet a été souvent citée par fragments. Je la reproduis dans son entier :
« Paris, le i8 mars 1848. Citoyen commissaire, j'ai reçu votre lettre du 1 1 de ce
mois, par laquelle vous me faites connaître les mesures que vous avez prises pour rallier tous les esprits à notre jeune république. Je vous remercie de cette communication que j'ai lue avec intérêt et je vous félicite du résultat que vous avez obtenu. Je partage votre opinion que vous ne devez apporter aucun obstacle à la réélection du citoyen Berryer, qui, légitimiste seulement dans la forme, est au fond un patriote sincère, et dont Féloquence, comme vous le dites avec raison, est une des gloires du pays. En principe, d'ailleurs, je ne crois pas que le succès des candidatures légitimistes, bien entendu toutefois à défaut d'autres, présente un danger réel. Les hommes les plus remarquables de ce parti, comprenant enfin qu'ils représentent des idées sans racine dans le pays, ont sincèrement adhéré à l'ordre de choses nouveau : les autres seront sans action sur l'assemblée. — La candidature de M. Thiers doit être combattue par tous les moyens possibles, et le Gouvernement provisoire attend de vous les plus grands efforts pour que les électeurs en fassent justice. Je n'ai pas besoin de vous dire quelle doit être votre conduite relativement aux candidatures des membres de l'ancienne majorité ministérielle. Vous devez être convaincu, en effet, que leur réélection, dans les circonstances actuelles, pourrait conduire aux plus grands dangers. Salut et fraternité. »
Je reçus aussi à propos des élections une lettre de M. de Lamartine, datée du i8 mars, et qui me paraît intéressante à reproduire : « Citoyen, ce n^est pas comme membre du Gouvernement provisoire que je me permets de vous écrire en matière électorale. C'est comme simple citoyen. Un jeune homme d'Arles, dont j'ai connu depuis longtemps les sentiments sincèrement et énergiquement libéraux, M. X. désire se présenter dans les Bouches-du- Rhône. Il appartient à une grande famille d'Arles. Ce ne sera pas un tort aux yeux des vrais républicains. Il faut que la république soit unanim.e et que le grand peuple français ne reconnaisse d'incompatibilité ni en haut ni en bas. C'est là, selon moi et selon tous les hommes de sens, la grande unité républicaine, la seule qui puisse faire un tout de ces classes dont la monarchie et l'oligarchie faisaient des factions. Recevez, citoyen, l'assurance de toute mon estime et de ma haute considération. »
La capitulation accordée à l'émir Abd-el- Kader fut aussi une des affaires urgentes dont j'eus à m'occuper. Après avoir visité le prisonnier au fort Lamalgue et m'être renseigné sur les faits, il me sembla que la parole de la France était engagée. Quelques jours après ma visite, je reçus du prisonnier une lettre dont voici la traduction :
« Louange à Dieu seul et unique. Rien n'est
durable, si ce n'est son règne. — Cet écrit de la part d'Abd-el-Kader ben Mehhiddin est adressé au citoyen OUivier.
« Salut à celui que Dieu a doué d'un esprit parfait et des connaissances approfondies.
« Dieu n'accorde l'esprit qu'à celui qu'il chérit. — D'après nos livres^ la sagesse est la première des créations du Tout-Puissant. Pour la créer. Dieu lui dit : Viens à moi, et elle est venue; il lui a dit : Retourne, et elle est retournée. C'est alors qu'il a dit : Par moi et ma puissance, je ne te donnerai qu'à celui que j'aime. Dieu donne à qui lui plaît la sagesse, et le don de la parole semblable au glaive le plus tranchant. L'homme doué de cette faveur et choisi par Dieu, lui est agréable, n'importe son âge. Parmi les créatures de Dieu, l'homme ne peut point se glorifier de ses qualités ou puissances corporelles, car les êtres non pensants s'associeraient à lui dans ce cas, mais il doit s'honorer et se distinguer par la force de l'intelligence, de la parole et de la sagesse.
« Je me suis vivement réjoui d'avoir fait votre connaissance, car vous êtes un homme d'un esprit profond, et d'une intelligence et d'une sagesse rares. Les sages disent : l'homme qui se distingue des autres hommes n'est point celui qui est d'une structure colossale et disproportionnée à ses semblables. Il ne peut réellement se distinguer que par deux choses, qui occupent
la plus petite place de son individu, Tesprit et la sagesse. Vous êtes un de ceux qui deviez être choisi pour être un des yeux de la république, afin de voir par vous et distinguer le vrai du faux et le bien du mal.
« Vous recevrez deux lettres que j'adresse au gouvernement républicain. Veuillez les lui envoyer en demandant une réponse, qui, s'il plaît à Dieu, sera au gré de mes désirs. Je vous prie de ne point me refuser votre appui et de parler en ma faveur avec justice, car je suis considérablement affligé. Il est d'habitude aux Français de ne point manquer à leur parole pas plus que de tromper ou de trahir. Je n'ai pas pu m'expliquer pour quelle raison ils ont fait défaut à leur caractère. Ils m'ont négligé et veulent ne point suivre à mon égard leur sentiment naturel. Aujourd'hui, s'il plaît à Dieu, je trouverai justice et raison, puisque l'état de choses survenu doit être heureux pour tout le monde. . .
« Je désire bien ardemment que votre parole en ma faveur soit accueillie par le gouvernement républicain. Salut. — En date du 9 Rabii Sani 1264 (i5 mars 1848). »
Cette pièce était accompagnée du serment solennel de ne jamais reprendre les armes contre la France, et d'une lettre adressée au Gouvernement provisoire. Je joignis à tous ces documents une dépêche dans laquelle ;e sollicitai la
mise en liberté de rémir (i ). « Il s'agit, écrivais-je, de notre bien le plus précieux, de notre honneur. Je suis personnellement convaincu de la sincérité d' Abd-el-Kader. Son serment répandu dans l'Algérie, publié partout, rend impossible toute tentative de sa part, parce qu'il y perdrait cette pureté qui fait sa force. Il est d'ailleurs convaincu que ses femmes le tueraient s'il recommençait la guerre. La France est assez puissante pour ne plus redouter un tel ennemi. Elle ne le sera jamais assez pour affronter la malédiction qui s'élèvera chaque jour du tombeau de notre ennemi trompé. Lorsque Napoléon alla s'asseoir au foyer britannique, l'intérêt de l'Angleterre à le tuer hypocritement était immense, évident. Y a-t-il cependant une âme honnête qui n'ait protesté contre cette odieuse trahison? Aujourd'hui, le danger que peut nous occasionner la mise en liberté d'Abd-el-Kader est douteux, en tous cas peu considérable : et si nous le gardons, la honte est la même. Doit-on accepter une pareille responsabilité? »
L'on refusa au nom de la raison d'État. La mise en liberté de notre ancien ennemi serait, me dit-on, le signal du soulèvement de l'Algérie, et la sécurité de notre colonie serait compromise. Je renouvelai plus tard ma demande.
(i) Voir CCS pièces et le rdcit de mon entrevue avec 1 cmir, dans V histoire de la révolution de 1848, par Daniel Slcrn, t. Il, pages 1 1 1 et 574.
J'écrivis au président de la république, aussitôt après sa nomination : « Il ne m'appartient à aucun titre, monsieur le président, d'intervenir dans Texamen d'une si haute question, encore moins de vous exposer les raisons qui militent en faveur du captif. Vous les trouverez dans votre cœur et dans vos souvenirs plus éloquemment exprimées que je ne saurais le faire dans une lettre. Je viens seulement remplir une promesse sacrée faite au malheur, en appelant sur le sort d'Abd-el-Kader votre pressant intérêt et votre sérieuse sollicitude, et en réclamant pour lui, seul sur une terre étrangère, justice et compassion. Il m'a semblé, d'ailleurs, qu'on ne pouvait mieux saluer votre avènement à la présidence de la république, qu'en vous signalant un grand acte de réparation à accomplir, une noble infortune à soulager. (26 décembre 1848.) »
Quelque temps après, l'émir fut remis en liberté, l'Afrique ne se souleva pas, et à Damas notre ancien prisonnier a prouvé que l'ingratitude envers l'infidèle n'est pas, quoi qu'on en ait dit, une des vertus prescrites par le Coran. Les considérations contingentes tirées des résultats éventuels, du profit à espérer ou du dommage à craindre, doivent être d'un certain poids dans les déterminations du politique : excepté quand l'honneur est engagé. Alors aucune considération ne^doit être accueillie, et, dût-on en souffrir d'abord, au long aller on ne le regrette pas.
Je n'ai cessé de montrer la plus active sollicitude pour les classes laborieuses. Je m'entourai d'un conseil de leurs délégués et je pourvus au plus pressé, Pabsence de travail, suite de toute commotion. J'organisai des ateliers nationaux. J'y fus aidé avec dévouement et intelligence par M. de Montricher, ingénieur des ponts et chaussées, directeur du canal de Marseille. A des facultés spéciales éminentes, M. de Montricher joignait tous les attraits de l'honnêteté, le dévouement au devoir, une activité que rien ne lassait. Il a été admirable pendant ces mois d'agitation : à toute heure de jour et de nuit j'ai eu recours à lui et je Tai trouvé empressé, souriant, inépuisable en ressources. Il improvisait les plans et se multipliait pour les mettre à exécution. Il me seconda surtout dans la mise en train du chemin de ceinture qui orne Marseille d'une promenade sans rivale sur les rives méditerranées.
Le Prado aboutissait alors à une plage de galets, pleine souvent de mares et de fossés d'eaux; les terrains de la Corderie étaient dans un état affreux, montueux, inégaux. Je fis procéder au plus tôt au nivellement de la Corderie, au terrassement général de la plage, à la construction d'un mur protecteur contre la mer, d'un trottoir de quatre mètres^ et au commencement de la promenade circulaire. Le génie s'opposait au nivellement de la Corderie depuis des
années; en vertu de mes pleins pouvoirs, j'écartai l'opposition du génie. M. de Montricher luimême m'objectait la difficulté de s'engager dans les travaux du chemin de ceinture sans préparation préalable et avec des fonds insuffisants, « Allez toujours, lui répondis-je, en ce momentci nous pouvons tout; nos successeurs n'auront pas la même latitude. Ils n'oseraient peut-être pas commencer cette œuvre considérable. Quand nous l'aurons entreprise, ils la termineront. » Je ne le laissai tranquille que lorsqu'il m'eut conduit, dans une petite barque, assister à l'explosion d'une des premières mines par l'acide hydrochlorique.
Ces ateliers nationaux me donnèrent plus d'un souci. Un jour, une brigade de charpentiers dansait au lieu de travailler ; le chef de section passe et veut adresser quelques remontrances.; on lui répond par le chant de la Marseillaise. Une voix crie : A bas le tyran ! — Enterronsle vivant, répètent d'autres voix. — Déjà on creuse la fosse... M. de Montricher accourt, apaise l'émeute. Le lendemain je licenciai la brigade et je fis décréter, par la municipalité, la substitution du travail à la tâche au travail à la journée. A cette nouvelle, les ouvriers désertèrent les chantiers et. se portèrent en masse sur Thôtel de ville. Je m'y rendis, je les reçus avec sévérité, je déclarai que ceux ui n'auraient pas regagné leurs chantiers dans
un délai déterminé seraient renvoyés. Il fut fait ainsi, et Tordre se rétablit.
Pour conserver M. de Montricher à son poste il me fallut une véritable énergie. A chaque instant, surtout dans les premiers temps, des députations populaires venaient réclamer son éloignement; l'avoir maintenu a été un des griefs qu'on retrouve dans les publications démocratiques dirigées contre moi.
M. de Montricher fut secondé avec autant d'intelligence et d'ardeur qu'il me secondait lui-même, par la municipalité de Marseille, par le maire, M. Barthélémy, et par MM. Albrand et Lecourt, l'un chargé des travaux publics, l'autre des finances. Grâce à tous ces concours, et surtout à la mesure qui substitua le travail à la tâche au travail à la journée, nous pûmes soulager de nombreuses misères, maintenir l'activité du travail sans qu'il en coûta de trop lourds sacrifices aux finances de la ville Un certain nombre de travaux se firent à un prix inférieur à celui de l'estimation ; les pertes éprouvées d'abord sur certains chantiers furent compensées par l'économie du temps, des années qu'on a gagnées en exécutant les projets avec ensemble et promptitude. M. Albrand put s'écrier avec fierté, au nom de la municipalité marseillaise : « Nous n'avons entrepris que des travaux auxquels leur utilité, leurs bienfaits ou leurs splendeurs assurent un long avenir. »
Après avoir pourvu aux besoins matériels des ouvriers, je m'occupai de leur perfectionnement moral; le 5 mai 1848, je rendis le décret suivant ; « Art. i^^. Un cours de morale et d ^histoire politique sera professé aux ouvriers par le commissaire du gouvernement.... Art. 3. La première leçon aura lieu le samedi^ 20, à huit heures du soir, dans un local qui sera désigné par un avis spécial. »
Néanmoins ma sollicitude ne devint jamais ni de la faiblesse ni de l'imprévoyance, et je n'accueillis, dans aucune circonstance, les exigences mal fondées. Dans les premiers jours de mars, les ouvriers ayant réclamé, en mon absence, le renvoi des ouvriers étrangers, je m'y refusai en ces termes :
< Ouvriers! Pendant qu'un devoir urgent m'éloignait de vous, quelques manifestations hostiles ont troublé la tranquillité publique. Ces désordres ont eu peu de gravité, vous avez compris vous-mêmes, en les arrêtant, combien ils étaient coupables ! Cependant, en apprenant cette tentative qui, je l'espère, ne se reproduira plus, je dois vous rappeler vos devoirs. Vous êtes tous honnêtes, laborieux et pleins de confiance dans le Gouvernement provisoire. Vous n'abandonneriez le bon sentier que par ignorance ou par entraînement. C'est donc en vous éclairant que nous rendrons impossible le retour de scènes affligeantes. La république a inauguré
— Bison existence par la proclamation de vos droits-, à Marseille, comme dans la capitale, vous avez des représentants dans les conseils de l'administration ; des ateliers de travail sont déjà organisés; partout des souscriptions s'ouvrent en faveur de ceux d'entre vous qui sont sans ressources ; vos intérêts sont étudiés avec la plus vive sollicitude. Est-ce par la sédition que vous voulez récompenser nos infatigables efforts ? Songez-y î L'épreuve que vous traversez est décisive. Voulez-vous, oui ou non, vous montrer dignes de la Liberté? Voulez-vous prouver que vous êtes capables de vous asseoir dans la cité ou donner, je ne dis pas à vos ennemis, vous n'en avez plus, mais à ceux qui doutent de vous, le droit de dire que vous n'êtes pas encore mûrs pour l'affranchissement? Vous ne demandez, dites-vous, que l'expulsion des ouvriers étrangers. Nous vous avons accordé déjà ce qui pouvait paraître fondé dans cette réclamation, en préparant l'embarquement de tous les étrangers nomades qui encombraient notre ville. Nous refusons formellement de prendre aucune mesure contre ceux qui y sont sérieusement établis. Vous ne pouvez pas, sans la plus odieuse inhumanité, condamner à la mort les malheureux qui ont adopté votre pays. Vous ne pouvez pas chasser ceux qui, hier encore, vous aidaient à doter la ville d'un canal et d'un chemin de {qi. Vous les avez appelés dans les jours prospères,
parce qu'ils étaient, indispensables, gardez-les dans les jours difficiles, parce qu'ils ont besoin de vous. Il ne suffit pas que le mot Fraternité flotte sur nos bannières, il faut qu'il descende en nous et qu'il vive dans nos actes. Vos souffrances sont assez cruelles; pourquoi les augmenter par des haines mutuelles? Vous voulez qu'on vous aime, aimez les autres. Vous voulez alléger le lourd fardeau qui courbe vos épaules, ne soyez pas sans pitié pour ceux qui marchent à côté de vous, arrosant comme vous la terre de leurs sueurs quotidiennes... Si quelques-uns d'entre vous repoussaient mes conseils et n'écoutaient pas mes prières, je n'oublierais pas que je suis responsable du repos d'une grande ville ; uni à votre digne municipalité, je serais aussi énergique pour réprimer de mauvaises actions qu'empressé à soulager vos souffrances et à détruire vos erreurs. — (ii mars 1848.) »
Voulant me procurer un peu de repos après mes fatigues, M. de Lamartine, qui depuis ce temps m'a voué des sentiments qui ne se sont jamais démentis, me proposa de me nommer ministre à Florence. Je préférai rester sur la brèche, et, le 8 juin, je fus nommé préfet des Bouches-du-Rhône. Cela me valut d'être exposé à une épreuve plus difficile que les précédentes : les journées de juin.
Il est certain pour moi que le mouvement de Marseille fut combiné avec celui de Paris. Seu-
îement à Marseille on partit avant le signal. La première tentative eut lieu le dimanche 1 8 juin. Une bande de Parisiens était arrivée quelques jours auparavant pour se rendre en Italie. Le consul sarde avait refusé de viser leurs passeports. Pour ne pas laisser ces malheureux dans la rue, je les avais casernes*, avec mes propres deniers, je subvenais à leur subsistance. Je m'occupais de leur procurer les moyens de rentrer dans leurs foyers, lorsque le dimanche soir, à dix heures, après s'être livrés à de nombreuses libations, ils se présentèrent au milieu d'un rassemblement tumultueux à la porte de la préfecture. J'étais seul; mon concierge effaré ayant disparu après m'avoir prévenu, j'allai moimême ouvrir. A peine avais-je fini de tourner la clef que la porte s'ébranla violemment. Un tourbillon d'hommes s'élança sur moi, je n'eus que le temps de m'éloigner à reculons et de m'appuyer, afin de n'être pas environné, contre la porte qui donnait accès aux appartements intérieurs. Alors un gaillard, aux formes herculéennes, sortit de la foule et commença un discours d'injures : je l'écoutai en frémissant, mais sans l'interrompre. Quand il eut terminé, avec cette force que donne la surexcitation nerveuse, je le pris par le bras, le repoussai deux marches au-dessous de moi et je dis : t Maintenant, misérable, écoute-moi. » J'avais à peine achevé ces mots qu'une immense clameur s'é-
leva : t Empechons-le de parler ! empêchons-le déparier! » — Et à chaque parole que j'essayais de prononcer, les cris redoublaient Pendant ce temps, l'espace qui était resté un instant vide devant moi se resserrait : la foule me pressait, les armes se levaient sur ma tête, j'étais perdu,
— lorsqu'un ouvrier, qu'on avait laissé s'avancer parce qu'il brandissait une hache, au lieu de se servir de son arme contre moi, se retourna contre mes agresseurs, en s'écriant : « Avant de l'atteindre vous me tuerez. » C'était un brave jardinier dont j'avais tenu l'enfant sur les fonds baptismaux quelques jours auparavant. Cet acte de dévouement produisit une certaine émotion, les cris devinrent moins nourris. Je compris que le moment était venu de frapper le coup décisif. J'écartai de moi mon défenseur et d'une voix qui couvrit tout, je m'écriai : « Vous m'assassinerez sur les marches de cet escalier plutôt que de m'arracher par intimidation quelque concession contraire à ma dignité. Je suis le dépositaire de l'autorité, je ne la laisserai jamais avilir entre mes mains (i)... »
— Cela dégrisa les Parisiens : ils se rappelèrent alors ce que je faisais pour eux depuis quelques jours; ils se retournèrent et devinrent mes défenseurs. Ceux qui passaient dans la rue, se
^^i) Voir l'acte d'accusation dans le procès de Valence. ((Jaifette des Tribunaux des 29 et 3 o juin 1849).
joignirent à eux; la garde nationale accourut à son tour, et enfin je fus dégagé. On entendit les meneurs dire en s'éloignant : « La partie n'est que remise. » En effet, ils recommencèrent le jeudi 22.
Cette fois, ils prirent pour prétexte les heures de travail. Par un arrêté, j'avais réduit à dix la durée des heures de travail, ce qui constituait une lourde erreur économique, j'en conviens. Cet arrêté n'avait pas été désapprouvé par le ministre et avait reçu son exécution. Après les événements du 1 5 mai, les patrons refusèrent de s'y soumettre. Les ouvriers avaient réclamé. Je m'étais employé pour amener les patrons à des concessions amiables : n'y ayant pas réussi, j'avais fait dresser des procès-verbaux, dont je n'avais pas dissimulé l'inefficacité aux ouvriers. Ils le comprirent si bien que, lorsqu'on vint proposer à leurs délégués d'organiser une manifestation pour réclamer le maintien de mon arrêté, ils s'y refusèrent à la majorité de soixante-dix voix contre dix. Les meneurs ne s'arrêtèrent pas pour si peu, et le jeudi matin je fus informé qu'un rassemblement s'avançait vers la préfecture. Je pouvais le dissiper par la force, je préférai le désarmer par la persuasion. J'ordonnai à des détachements de garde nationale et de ligne de se masser sur la place Saint-Ferréol, d'arrêter la foule et de conduire auprès de moi ceux qui étaient chargés de formuler ses vœux. On fit
ainsi; pendant que je parlementais, les meneurs, craignant que mes explications n'apaisassent tout, poussèrent le flot populaire sur les soldats. Ceux-ci restèrent d'abord impassibles; puis, le mouvement devenant plus impétueux, ils croisèrent la baïonnette. J'avais si impérativement ordonné d'éviter l'effusion du sang, que le commissaire de police Marquois se précipita audevant des soldats, reçut un coup de baïonnette dans Paine et fut rapporté à la préfecture tout en sang. Les meneurs ne se répandirent pas moins de tous côtés dans la ville en criant : Aux barricades! aux barricades! Quelque temps après, le général Ménars Saint-Martin s'étant présenté sur la Cannebière devant le front de deux compagnies de la garde nationale : « Mort au général, s'écria-t-on, c'est lui qui a commandé le feu ; » et au même instant un coup de pistolet partit des rangs : le général fut atteint au côté droit du visage. A peine avait-il fait quelques pas pour se retirer quïl essuya trois autres coups de fusil : son cheval fut blessé. Plus loin une nouvelle décharge étendit mort un brave officier, le capitaine Robuste, du 2o« léger.
• La guerre civile était commencée. Je ne reculai devant aucune des douloureuses nécessités qu'elle m'imposait; de concert avec l'autorité militaire, je pris toutes les mesures nécessaires. « Le cœur navré, mais décidé à faire mon devoir, je descendis sur la place Saint-Ferréol où se
5 trouvaient de nombreuses compagnies de la * garde nationale et je parcourus leurs rangs en disant : Je compte sur vous, comme vous pouvez compter sur moi; Tordre sera maintenu, rémeute ne triomphera que sur mon cadavre. — A ces mots, la garde nationale répondit par des cris de : Vive la république! Vive OUivier! Vive notre préfet! Comptez sur nous! (i) » — Mais la ville contenait peu de troupes et nous avions devant nous une masse ouvrière considérable, qui nous eût écrasés de son poids, si elle se fût unie à l'insurrection. Heureusement que la plupart des travailleurs occupés dans les ateliers nationaux eurent foi en moi jusqu'au bout : rassurés par mes paroles, ils s'abstinrent. Mon principal effort dans cette journée fut de les maintenir dans ces dispositions. J'y réussis, ce fut notre salut.
Pendant ce temps, je ne négligeai aucune des mesures de défense. Je poussai la décision jusqu'à ordonner l'attaque d'une barricade élevée place Castellane, quoique mon secrétaire et 'ami y fût entre les mains des insurgés, qui menaçaient de le fusiller au moindre pas en avant de nos colonnes. Le commandant chargé de l'attaque prit sur lui de me désobéir. Tout en agissant avec les forces disponibles, j'en appelai d'autres. Le 2 3, au point du jour, des ré-
(i) Acte d'accusation.
gîments arrivaient d'Arles et d'Aix sous les ordres du colonel Le Flô. Un navire de guerre, appelé de Toulon, était embossé au quai de la Cannebière. Dès cinq heures du matin, les troupes étaient sur pied, formées en trois colonnes. A six heures, je m'avançai en tête de la première colonne (i). Le commissaire de police Bergasse fit les trois sommations, puis un coup de canon fut tiré; c'était le signal : on battit la charge, les colonnes s'ébranlèrent à la fois, et les mesures étaient si bien prises qu'en quelques instants les barricades furent en notre pouvoir. La guerre de fusillade qui suivit ne dura pas longtemps, et l'insurrection succombait à Marseille à l'heure même où elle commençait triomphante à Paris !
Un homme très-honorable, qui était inspecteur des douanes à Marseille, M. Itier, me raconta plus tard ceci : il était à la Palud au commencement de rémeute : il engageait les garde^» nationaux à ne pas répondre par des coups de fusils aux pierres qu'on leur jetait; n'ayez recours qu'aux coups de crosse, leur disait-il. — Non, il faut fusiller cette canaille, riposta un ; personnage très-bien mis, qu'il ne connaissait j pas et qui se trouvait à ses côtés. Malgré ses .^ exhortations, la garde nationale ne tira pas.^'^ Quelques instants après, M. Itier passa du côté
(i) Acte d'accusation.
des ins'ârgés pour essayer aussi de les calmer et de les ramener, lorsqu'il aperçut le même individu, qui venait d'exciter les gardes nationaux, excitant alors les ouvriers. Il s'approcha de lui, et lui reprocha vivement sa duplicité. A quoi l'autre répondit avec sang-froid : // faut que cela s allume. Quel était ce personnage mystérieux?...
La rue pacifiée, un autre combat commença pour moi. Après avoir lutté contre l'émeute, j'eus à lutter contre la réaction. Elle s'annonça furieuse, égale à la peur qui l'avait précédée. La garde nationale, dont une partie seulement s'était montrée pendant la lutte, parut tout entière en armes et remplit la ville de ses terreurs. Elle fouillait les maisons, arrêtait quiconque lui paraissait suspect. Afin d'avoir plus de facilité à satisfaire ses colères, elle vint me demander de mettre la ville en état de siège. Aucune mesure ne m'eût été personnellement plus commode. Sous prétexte de salut public, de nécessité d'obéir à l'opinion, je me serais débarrassé de trois ou quatre journaux de couleurs différentes, acharnés après moi, et j'aurais pu sans contradicteurs célébrer mes mérites. Je ne pensai qu'à appliquer mes principes : je ne voulus pas donner une fois de plus le scandaleux spectacle d'un homme oubliant au pouvoir les idées qui l'y ont amené. Ennemi des mesures d'exception avant d'être aux affaires, je ne me crus pas le droit, étant aux affaires, de décréter des mesures
d'exception. Je mis mon point d'honneur à assurer à des malheureux égarés les garanties du jugement par le jury. « Vous n'obtiendrez jamais de moi ce que vous me demandez, répondis-je à la garde nationale. Je garantis l'ordre ; à quoi bon l'état de siège, si ce n'est pour faciliter des vengeances auxquelles je ne veux pas me prêter? » On se récria. Un officier alla jusqu'à dire à voix haute : « Vous êtes donc le complice de rinsurrection? — Rétractez vos paroles, lui répondis-je, ou vous êtes prisonnier. Je vous ai montré que je ne m'épouvantais pas d'une insurrection *, ne m'obligez pas à prouver que je sais réprimer l'insubordination partout où elle se montre. — On s'entremit : le propos fut retiré^ des excuses me furent faites; mais les officiers sortirent blessés de mon refus et répandirent leur mécontentement dans la ville.
Je né me bornai pas à refuser la mise en état de siège, je fis mettre en liberté ceux qui n'avaient pas été régulièrement arrêtés, et je m'adressai au ministre de l'intérieur pour qu'il m'aidât dans ma résistance à la réaction. f( Mon premier devoir, écrivis-je dans une dépêche du 3 juillet, c'est de résister énergiquement à toute réaction... Je suis prêt à sacrifier mon avenir plutôt que de manquer à ma foi et d'avoir à rougir devant ma conscience. . . La réaction, vous le savez mieux que moi, ne produit jamais rien de durable ni de fécond; il en est d'elle comme
de ces arbres trompeurs sous lesquels on s'assied pour trouver de la fraîcheur et qui vous donnent la mort... Je suis intimement convaincu que le seul moyen de ramener aux sentiments honnêtes cette masse frémissante d'hommes égarés, c'est de s'occuper activement de leurs intérêts, en sorte que les mauvaises passions et les théories dangereuses ne puissent jamais se faire un auxiliaire et un argument de la faim et delà misère... Le peuple a eu tort d'écouter les pernicieux conseils de ceux qui lui ont pi'ésenté les bourgeois comme des monstres rapaces dont il fallait débarrasser l'humanité. Si nous laissions faire les bourgeois, nous considérerions les hommes du peuple comme des bêtes de somme, qui sont malfaisantes dès qu'elles ne sont pas serviles. Ni Tune ni l'autre de ces erreurs ne sauraient guider ma conduite... »
Cette attitude ne me réconcilia pas avec les vaincus, elle m'aliéna les vainqueurs. Pour les uns, j'avais trop frappé ; pas assez pour les autres. Tel a toujours été le sort de ceux qui restent modérés au milieu des discordes civiles. Je l'appris alors. Je fus attaqué à la fois par ceux qui sympathisaient avec ies insurgés et par ceux qui les abhorraient. Les uns m'accusaient d'avoir préparé l'émeute pour donner naissance à la dictature du général Cavaignac; d'autres m'imputaient de pactiser secrètement avec les insurgés, d'avoir provoqué l'émeute, de lui
avoir donné « des barils de poudre qu'on avait retrouvés marqués de Testampille de l'admin'stration ». Les uns trouvaient que mes projclamations étaient « féroces », d'un ton pro- ' gressivement acerbe ; les autres les raillaient ■comme trop évangéliques. Quand on apprit qu'à Paris, mon père, conquérant ainsi à notre nom un titre d'honneur de plus, avait voté contre l'état de siège, protesté par écrit contre son établissement ainsi que contre la transportation sans jugement, l'exaspération ne connut plus de bornes. Les conservateurs me déclarèrent complice de l'insurrection, ce qui n'empêcha pas les révolutionnaires de me traiter comme un bourreau. On m'aurait peut-être un peu épargné, si j'avais consenti à attaquer le général Parchappe, que, je ne sais pourquoi, on détestait. Ne voulant pas m' abaisser à cette lâche condescendance, je dus porter le poids de l'animadversion publique. Pour la première fois, j'entendis le mot de trahison accolé à mon nom. J'en eusse été accablé de douleur, si la nécessité d'assister à l'effusion du sang n'avait épuisé tout ce qu'il pouvait y avoir d'émotion dans mon cœur. Quoique les attaques dirigées contre moi eussent dépassé toutes les limites légales, je ne sollicitai aucune poursuite contre leurs auteurs. Un instant j'eus l'idée de traduire en cour d'assises le gérant de V Indépendant pour le mettre en demeure de prouver ses accusations calomnieuses.
Je renonçai même à cette idée, je me barnai à me défendre par des lettres adressées aux journaux. Ainsi mes théories actuelles sur la liberté ne sont pas des conceptions abstraites, elles sont le résultat «*e mes pratiques antérieures. J'ai fait pour mon propre compte, dès mon début dans la vie politique, ce que je conseille aux autres.
Le 28 juin 1848, je disais dans une première
lettre; « En présence des attaques injustes
dirigées contre le général Parchappe, je me fais un devoir de le remercier publiquement de son loyal concours. Maintenant, c'est la rougeur de l'indignation au front que je me décide à justifier mes intentions. J'ai, dit-on, agi mollement d'abord, et j'ai attendu la solution des événements de Paris pour prendre des résolutions énergiques ; bien plus encore, j'aurais été le complice du soulèvement. Voici ma réponse: Le 22 juin, à cinq heures du soir, j'écrivais au gouvernement par le télégraphe : « Une émeute terrible a ensanglanté les rues de Marseille. Tai retardé ma dépêche^ parce que /espérais vous donner de bonnes nouvelles. Je suis encore da7îs l'incertitude. Tout cependant annonce que l'ordre sera rétabli avant ce soir. Dans tous les cas, so/e^ cottvaincu que flous saurons
' être fermes et modérés. » Le 23 juin, à neuf heures : « Apres avoir fait tout ce qu'il est hu-
^ mainement possibh de faire pour ramener les
insurgés^ fai été obligé coordonner le feu. Nous venons d'ejnporlerla dernière barricade. Rien encore ne nous a permis d"" assigner un caractère à ce mouvement. » Le 23, à midi et demi : « L'ordre est momentanément rétabli. Nous prenons toutes les précautions... Compte:^ sur nouSy nous ne faiblirons pas^ serait-ce au péril de notre vie. » C'est le 24, à midi qu'arrivait seulement la première dépêche annonçant le commencement des troubles de Paris. Ainsi celui qui attendait, pour se prononcer, ce qui arriverait à Paris, écrivait deux jours auparavant qu'il stVBÀX ferme et modéré^ quHl ne faiblirait pas, même au péril de sa vie. C'est seulement le 25 au soir qu'arrivait la dépêche qui pouvait faire espérer que l'ordre triompherait, et dès le 24, à deux heures, le courrier portait à Paris une lettre adressée au ministre de l'intérieur, se terminant ainsi : « Je fais des vœux ardents pour que la cause de l'ordre sorte triomphante de la lutte qui est engagée. Je le désire, parce que la cause de l'ordre et celle de la république fien font qu^une. L'ordre seul, en effet, peut assurer le développement pacifique de nos institutions républicaines et, par elles, le bonheur du peuple. Quoi qu'ail arrive à Paris, compte^ sur moi. Jamais, moi vivant, Vémeute et Vanarchie ne resteront victorieuses dans le département qui m'est confié. »
€ Est-ce de la faiblesse que d'appeler frères
les ouvriers, même les ouvriers égarés ? Est-ce de la faiblesse, d'espérer jusqu'au dernier moment que le sang ne sera pas versé ? Est-ce de la faiblesse de n'employer le langage de la rigueur qu'après avoir épuisé celui de la conciliation? Est-ce de la faiblesse, enfin, de pleurer sur les malheurs de la guerre civile ? — Ces faiblesses, je les ai eues, et je m'en honore. J'ai été ferme dans mes actes, franc et résolu dans mes communications avec le gouvernement , alors que le gouvernement était exposé aux plus grands périls. Voilà tout ce que j'ai voulu faire savoir à mes concitoyens. Viennent maintenant les mensonges et les calomnies ; ils n'abattront pas mon courage, car je me rends ce témoignage devant Dieu et ma conscience, que j'ai accompli mon devoir sans crainte et sans faiblesse. >-
Le 10 juillet, je disais dans une nouvelle lettre : « Quant à cette manière d'argumenter, qui consiste à dire à un homme d'honneur: vous cachez la vérité, vous mentez malgré vos fonctions élevées; vous êtes faible, incapable, et cela sans rien préciser, en restant dans un vague commode ou en invoquant des faits mensongers, il y a longtemps qu'un homme de génie nous a appris la manière de répondre. On n'a qu'à imiter notre admirable Pascal, et à dire après lui : ment iris impudent issimè. Je vous renvoie à la provinciale sur la calomnie.
« Certes, monsieur, je ne sais quel est Page de rhomme inconnu qui me reproche si amèrement mes vingt-trois ans et mon inexpérience. Mais de quel nom appeler, dans le langage des honnêtes gens, une telle légèreté d'appréciation^ un si incroyable oubli de la probité du journaliste? En présence d'un pareil aveuglement, il me sera permis de demander à mon tour à ceux qui colportent les faussetés dont vous vous êtes fait récho complaisant, où ils étaient au moment du péril? Oui, où ils étaient quand, pendant quarante-huit heures, je restais debout, courant de la préfecture à la place Saint-Ferréol : à la préfecture pour y signer des ordres ; à la place Saint-Ferréol, pour en surveiller l'exécution! Où ils étaient quand la garde nationale, tant elle avait été entraînée par mon énergique initiative, saluait mon passage par des acclamations ! Où ils étaient quand on m'empêchait, par la force, d'aller en personne sur les barricades de la place aux Œufs, pour réduire l'insurrection ou en devenir la victime ! Où ils étaient quand, le matin du 23, j'allais présider à l'organisation des colonnes d'attaque à trente pas de la barricade !
« Je garderai désormais le silence En en-
trant dans la vie publique, je me suis sérieusement recueilli et j'ai pris envers moi-même l'engagement de n'avoir jamais pour guide et pour boussole que ma conscience et la sainte lumière
du devoir. Quand la popularité m'accompagnera dans cette voie, je bénirai Dieu qui aura rendu mes efforts féconds. Quand la calomnie seule sera ma récompense, je ne dévierai pas davantage, car je sais que derrière les accusateurs injustes se trouvent les honnêtes gens , dont Testime est la plus sûre et la meilleure des popularités. Je me condamnerais moi-même à Toubli, si j'avais la moindre faute à me reprocher; je résisterai à d'inqualifiables mensonges. Prenez garde seulement (après vos attaques j'ai le droit de le proclamer), prenez garde qu'on ne puisse dire plus tard : Que dans une époque de révolution, au milieu de la France agitée, il s'est trouvé un jeune homme au cœur rempli d'amour et de dévouement, qui est arrivé au milieu d'une grande . ville éperdue et troublée ; que ce jeune homme, au lieu de faire un usage despotique de ses pouvoirs illimités, d'abattre ceux qui étaient des vaincus, a usé ses forces à prêcher la concorde, l'union, la fraternité, l'oubli des ressentiments , l'ordre ; — cela pendant trois longs mois; et qu'en récompense on a flétri toutes ses actions les plus pures : que de l'amour de son père on a fait de la trahison ; que des sentiments ardents de paix qui exaltaient son âme on a fait une rhétorique sentimentale; que de la sollicitude qui le portait à ouvrir un cours à des ouvriers ignorants on a fait de l'imprévoyance et de la faiblesse. Je vous le demande
alors, monsieur, qu'aurez-vous à répondre aux hommes de violence qui blâmaient ce jeune homme de sa mansuétude, et qui sont devenus des ennemis implacables parce qu'il n'a pas voulu suivre leurs inspirations ? Que répondrez-vous également à ceux qui, dans l'avenir, voudraient remplir une pareille mission, Tépée à la main et la menace à la bouche ? »
Tout fut vain : il est des moments où la passion fait tant de bruit qu'elle empêche d'écouter. Alors, dans cette ville où j'avais été accueilli avec enthousiasme, où j'avais marché au milieu de l'acclamation des multitudes, on ne me salua même plus , et m'étant obstiné à assister à une revue de la garde nationale , je fus presque hué. Ainsi, à mes premiers pas, l'initiation était complète. Après avoir savouré ce qu'il y a de plus doux dans le sourire du peuple, je goûtai ce qu'il y a de plus amer dans sa colère; après avoir vu le flot caressant , je le vis irrité. Cette impression a été décisive en moi. De ce jour j'ai accueilli la vague irritée avec autant de calme que la vague caressante, sachant bien que Tune tombe aussi vite que l'autre.
Cette situation se prolongea jusqu'au moment où fut jugé par la cour d'assises de Valence le procès des insurgés de Marseille. Là, je pus pendant quatre heures expliquer ma conduite. Je terminai par les paroles suivantes :
M. EMILE OLLiviER. — « Me voilà enfin devant
la justice; il faut que tout s'explique. Accusés, témoins, défenseurs, que chacun articule en face de moi, les faits qu'il croit pouvoir m'imputer. Je répondrai à toutes les allégations, quelle que soitTimpureté de leur origine. Je veux sortir de cette enceinte, déshonoré, ou ayant le droit de porter haut la tête et de dire à mon pays, à ceux dont je porte le nom, aux amis qui me sont restés fidèles: « Je n'ai pas été indigne de vous. • Avant de me retirer, je demande formellement à me trouver en présence des témoins qui ont pu incriminer ma conduite.
« M. LE PRÉSIDENT. — Gela ne me paraît pas nécessaire ; quand un homme comme vous affirme un fait, cela suffît pour l'établir.
Cependant, sur l'insistance de M. Ollivier, le témoin Rivière est rappelé.
€ M® PAYAN-DUMOULiN. — Avaut qu'on entende des témoins sur ce point de la cause, qu'il me soit permis de dire qu'en l'état, l'intérêt des accusés dont la défense m'est confiée ne me paraît aucunement exiger l'incrimination de la conduite de l'ancien préfet des Bouches-du-Rhône. Je n'ai pas dit un mot contre l'honorabilité de M. Ollivier, et c'est ce qui ne m'a pas permis d'accepter les paroles qu'il a prononcées à l'égard de la défense.
€ M«» Bergeret, Reboul et les autres défenseurs se lèvent et déclarent s'associer aux paroles de M® Payan.
« M* GREViN. — Je ne partage pas leso pinions politiques de M. Emile Ollivier, mais je dois déclarer, dans rintérêt même de mes clients, que je le tiens pour un homme de cœur et que tout ce qu'il a dit est vrai.
« M. EMILE OLLiviER. — J'acccpte avec bonheur ces explications, j'en remercie MM. les avo- . cats-, elles font disparaître le malentendu qui a \ existé. Je suis heureux de voir que ma conduite et ma loyauté ne sont pas mises en suspicion par eux... (i) »
La réponse à la lettre que j'avais écrite, le 3 juillet, au ministre de l'intérieur pour l'engager à lutter contre la réaction fut un décret du 1 1 juillet qui m'envoya en disgrâce à Ghaumont. Mon premier mouvement fut de ne pas accepter. Mes amis m'en dissuadèrent. On est injuste envers vous, me dirent-ils, répondez à l'injustice en donnant une preuve de capacité. A Marseille, vous n'avez pu être qu'un homme politique, allez à Ghaumont prouver que vous savez être un administrateur. J'allai à Ghaumont et je m'y trouvai au moment de l'élection présidentielle.
A Marseille, en laissant à tous une liberté sans limite, j'avais exprimé une opinion : cela m'avait paru la conséquence de l'état révolutionnaire, oii les règles ordinaires sont suspen-
(i) Ga^^ette du Midi, 29 juillet 1849.
dues. A Chaumont, me trouvant dans un ordre régulier, je n'exprimai pas même une opinion, aujourd'hui encore personne ne pourrait affirmer pour qui je votai. Je me bornai à maintenir Tordre, à assurer Tindépendance du vote J'écrivis à M. Dufaure, ministre de Pintérieur, dans le mois d'octobre : « Conformément à vos instructions, je me suis attaché, avant tout, à garantir la liberté du vote, à écarter de Pélecteur toutes les influences malhonnêtes. Il m'a paru important que le premier acte de la souveraineté populaire fût pur et spontané. J'ai donné des instructions dans ce sens à tous les agents de l'administration. Quel que soit relu du département, il sera sorti librement du cœur de l'électeur. Il n'en aura été arraché par les manœuvres d'aucun parti. »
Dans la Haute-Marne^ mon action fut surtout administrative; quand j'y arrivai, les affaires étaient très -arriérées. Dès que je m'en fus aperçu^ j'adressai à mes employés la circulaire suivante : « Messieurs, je remarque avec peine, depuis quelques jours, l'inexactitude d'un certain nombre d'entre vous. J'ai parcouru ce matin, à neuf heures, tous les bureaux; je les a) trouvés déserts. Je ne saurais trop vous engager à mieux remplir vos devoirs. Je vous avertis aujourd'hui; si ce fait se reproduit trop fréquemment, je n'hésiterai pas à prendre des mesures sévères. En général, je désire, dans les bureaux,
un peu plus d'ardeur^ une activité plus grande dans Texpédition des affaires. Chaque jour je suis accablé de réclamations contre les lenteurs de Padministration. Il faut absolument que cela finisse. Ainsi que je vous l'ai dit en vous recevant, vous trouverez en moi la plus inépuisable bienveillance. Chaque fois qu'il me sera donné de vous être agréable, je le ferai avec bonheur. En retour, j'exige un concours sans réserve. Je ne veux pas qu'on fasse du bureau un cabinet de lecture où l'on se donne le loisir d'études historiques, quand les affaires sont en retard et que les intérêts de l'administration sont en souffrance. Que tous ceux qui se reconnaîtront dans ces observations en fassent leur profit et m'évitent des avertissements personnels. Que ceux qui remplissent avec zèle leurs devoirs ne se croient pas atteints par ces reproches généraux. Je les connais, je les apprécie, et je le leur prouverai quand le moment en sera venu. » Dès lors, les affaires prirent une impulsion inconnue. Toute lettre recevait une réponse au plus tard dans les vingt-quatre heures, et, le 14 septembre 1848, le ministre m'écrivait, à propos de la grande mesure de la mobilisation : « Je suis heureux de vous faire connaître que votre département est le premier qui m'ait transmis ces relevés numériques et de vous exprimer toute ma satisfaction pour l'activité avec laquelle, devançant même les époques fixées par
mes instructions, vous répondez au vœu formé par le gouvernement de voir rapidement s'accomplir le système de la mobilisation. »
En octobre et en novembre, je me trouvai en présence du conseil général. A la fin de la session, le conseil, me témoignant une. bienveillance dont aucun de mes prédécesseurs n'avait encore été honoré, me vota une adresse de félicitations conçue en ces termes : « Monsieur le préfet, la session touche à son terme; mais avant d'en prononcer la clôture, je dois vous offrir, au nom du conseil général et conformément à ses intentions, l'expression de sa gratitude pour le zèle éclairé et soutenu que vous apportez dans l'administration des affaires du département, pour votre dévouement à ses intérêts. Dans notre session d'octobre, nous n'avions fait que vous entrevoir ; mais cette session nous a fourni Toccasion de vous rencontrer cha que jour sur le terrain des affaires; nous avons pu affirmer en connaissance de cause l'active direction que vous avez imprimée aux services publics qui rcssortent de votre administration et les sages principes d'économie qui ont présidé à
la rédaction du budget Aussi, monsieur le
préfet, vous pouvez compter sur le loyal concours du conseil général et sur les sympathies de ses membres. »
C'était ce qu'on appelle une déclaration de confiance. Le président de la république y ré-
pondit en me destituant le 1 1 janvier 1849. Dès que cette décision fut connue, le conseil municipal de Chaumont se réunit et prit la délibé-
/ ration suivante ;
« Au président de la république française, le conseil municipal de la ville de Chaumont. Monsieur le président, vous avez révoqué de ses fonctions le préfet de notre département, M . Emile Ollivier. Cette mesure, aussi inattendue que peu méritée, a profondément ému notre population, et le sentiment pénible qu'elle nous fait éprouver sera partagé par le département tout entier aussitôt que votre décision sera portée à la connaissance de ses habitants. L'esprit de conciliation de notre préfet, la rare intelligence qu'il apportait dans l'administration des affaires et qui lui a valu, du conseil général, un témoignage si flatteur, à la fin de sa dernière session, nous faisaient désirer vivement de garder longtemps parmi nous ce jeune magistrat, aussi éminent par son mérite que par la loyauté de son caractère. Vous en avez décidé autrement \ tout disposés que nous sommes à accueillir avec respect vos décisions, nous osons cependant vous prier, monsieur le président, de revenir sur la décision que vous avez prise à l'égard de notre préfet, parce que
. nous avons la ferme conviction que votre religion a été surprise par des renseignements inexacts M. Emile Ollivier, qui est le quatrième préfet remplacé depuis le 24 février,
avait, comme nous, compris sa mission. Après avoir réorganisé ses bureaux, fait cesser les abus qui, dans ces derniers temps, s'étaient introduits dans l'administration, établi des rapports de tous les jours entre lui et les administrations des communes, il avait porté sa sollicitude sur l'agriculture et l'industrie, et les décisions rendues par le conseil général, sur ses propositions, attestent de ses intentions et de l'espoir que pouvait fonder le département sur son administration. C'est dans ces circonstances qu'est intervenu votre décret de révocation. Nous aimons â nous flatter que cette décision ne sera pas irrévocable; nous comptons peu, sans doute, dans la population de la France ; mais le gouvernement républicain, qui est le gouvernement de tous, nous doit la protection et les égards que méritent les sacrifices que s'imposent péniblement les habitants de la Haute-Marne pour subvenir aux charges de l'État. Pleins de confiance
dans votre justice nous venons donc vous
prier de laisser M. Emile OUivier à la tête de notre administration départementale. » (Chaumont^ 14 janvier 1849.)
Presque tous les autres conseils municipaux du département prirent des délibérations sem blables. Les simples citoyens rédigèrent une pétition qui réunit 3 2,000 signatures (i), ex
(i) « Nous recevons aujourd'hui une lettre qui nous an-
des délégués furent envoyés à Paris pour soumettre le vœu des populations au président de la république. Celui-ci ne crut pas qu'il fût possible de Taccueillir ; cependant il me fit offrir une compensation avantageuse: je la refusai. J'avais écrit, il y avait quelque temps : « Le retour à la vie privée n'a rien qui m'effraie. Bien souvent, depuis quatre mois, je me suis rappelé ces paroles de Milton, que je redis plus volontiers que jamais, aujourd'hui : — « Oh ! combien de fois, depuis que je suis entré dans cette mer turbulente de la politique, au milieu de ses rauques disputes, m'est-il arrivé de regretter ma solitude animée d'heureuses pensées et cette atmosphère paisible et pure de mes études bien aimées qui m'enchantaient d'innocence, de douceur et d'harmonie ! » On me renvoyait à mes études; j'y retournai sans regrets. D'ailleurs Texercice d'un emploi public n'avait jamais été mon but. Je ne m'y étais décidé que parce que, n'ayant pas vingt-cinq ans, j'étais inéligible. Mon unique ambition était de siéger dans un parlement.
nonce que le nombre des signatures s'élève à près de 3 2,000. Ces chiffres élevés et hors de toute prévision démontrent mieux que toutes les paroles quelle confiance et quelles sympathies l'administration de M. E. OUivier avait su inspirer au pays. >» (Le Bien publiCf 16 février 1849.)
1849 A ï852. — Procès en police correctionnelle à Draguignan. — Vidauban. — Vie de retraite. — Mort de mon frère Aristide. — Procès de Lyon. — Michel de Bourges.
Avant de me remettre au travail, je dus me rendre en Italie, pour rétablirma santé ébranlée. Au retour, passant par le Var, je trouvai le pays en agitation électorale; je fus entraîné à m'en mêler. M. Haussmann était alors préfet du département. Mon action lui parut déplaisante, il me fit poursuivre devant le tribunal correctionnel deDraguignan, sous l'inculpation d'avoir illégalement ouvert des clubs. La difficulté était que je n'avais parlé dans chaque endroit qu'une fois, et que sans périodicité il n'y a pas de club. A quoi on répondit que j'étais un club ambulant. La réponse ne manquait pas d'esprit, mais elle n'était pas juridique. Le jour du procès on vit
arriver mes amis en foule de tous les points du département. Les hommes s'avançaient à pied en chantant, les femmes et les enfants suivaient sur des charrettes. Le tribunal crut prudent de renvoyer à huitaine, pensant qu'une telle manifestation ne se reproduirait pas; il se trompa. Huit jours après, Taffluence était plus considérable. Je fus acquitté le i3 avril i85o, et aussitôt après, porté en triomphe dans la ville.
Pendant mon séjour dans le Var, je fis Pexpérience de ce que peut l'esprit d'association. J'habitais le plus souvent, dans l'intervalle de mes courses et de mes aventures judiciaires, un délicieux pays nommé Vidauban. Les habitants m'étaient dévoués et aimaient à m'entendre; mais nous n'avions pas de salle assez spacieuse pour nous contenir tous. — Construisons en une nous-mêmes, leur dis-je. Ce fut convenu. Les uns donnèrent le terrain, les autres les matériaux *, le dimanche, riches et pauvres, grands et petits, même les femmes venaient travailler à rédifice. En peu de temps, il fut terminé. Il existe encore; le maire s'en est emparé par des moyens plus ou moins légaux. Mes amis de Vidauban, je l'espère, le reprendront un jour.
Rentré à Paris, je me tins à l'écart, je ne m'occupai plus que de continuer mes études interrompues par la vie active, de m'acheminer au milieu des difficultés et sans trop d'ardeur
dans Texercice de ma profession d'avocat. On ne me vit dans aucun club, dans aucune réunion publique. Dès que j'avais assuré, par quelques plaidoiries, mon pain quotidien, je ne laissais plus qu'entr'ouverte la porte de mon cabinet, et je vivais entre Pascal, Bossuet, Machiavel, Montesquieu, Adam Smith et Mirabeau. C'est du fond d'une solitude presque cénobitique que j'ai suivi, avec anxiété, les événements qui conduisaient la république à sa ruine, notant pour moi, jour par jour, les exagérations des uns, les perfidies des autres, la déraison de tous. Je retrouve dans mes papiers du temps la note suivante :
« La seule voie droite est celle de la justice. Obéir à sa passion, au sentiment delà vengeance ou de l'affection, c'est enlever à sa conduite l'u* nité, le cahne, l'élévation; obéir aux passions d'un parti, c'est se mettre dans la nécessité de sacrifier son indépendance, le mouvement de sa conscience aux exigences de la discipHne. Tout sacrifier au succès, c'est immoral. Se faire l'esclave d'une popularité toujours éphémère, c'est être aussi prévoyant que l'enfant qui court après des bulles de savon. Depuis que Mirabeau s'est écrié: le droit est le souverain du monde, l'idéal, si je puis dire ainsi, est promulgué. Le flambeau luitj éclatant au ciel ; malheur à ceux qui ferment lesr yeux pour ne pas le voir. — Mais oii trouver le modèle ? Le plus humble doit s'en donner un ;
car, ainsi que Ta dit Quintilien,dans un passage qu'un de mes maîtres les plus aimés, M. Oudot, avait rhabitude de nous répéter : Alt tus ibunt^ qui ad sumrna nitentttr^ quam qui presumpta desperatione, quo velint evadendi, protinus circa ima substiterint, « Plus haut s'élèveront ceux-là qui se proposent un but élevé que ceux qui, désespérant d'avance, n'élèvent pas leurs regards au-dessus des bas-fonds. » Il est utile de suspendre à son foyer l'image d'un ancêtre ayant pratiqué dans sa rigueur la règle dont on a accepté le joug. Aux jours où la conscience est satisfaite, c'est un encouragement; aux jours oij elle se trouble, c'est un cordial; aux jours o\x elle faiblit, c'est un reproche. Les ancêtres que je choisis, ce sont les jurisconsultes des quinzième et seizième siècles. Jetés au milieu des discordes civiles et des persécutions religieuses, entre un monde qui finit et un monde qui commence, ces grands hommes me semblent avoir reçu pour mission de sauvegarder la dignité humaine par leurs vertus, et de maintenir intacte parmi tant de violences, pure parmi tant de souillures, vivante parmi tant de ruines, la notion du droit. Quelles existences et quels labeurs î Est-il nécessaire de rappeler Cujas, errant d'universités en universités, chassé de Bourges et de Valence, calme toujours, ne demandant qu'un plancher où étendre ses livres, et opposant aux partis empressés à le
conquérir, des paroles dignes de Papinien : Ne me trouble:{ pas, le droit 7î' est pas là, fai retroiivé sa sainte lumière^ je Vaî prise pour guide, Je ne marche plus avec moi, laissez-moi ; et stigmatisant la persécution religieuse par cette forte maxime : La religion ne peut pas se coinmander ; imperari non potest, quia nemo cogitur ut credat invitus, — Faut-il rappeler Texistence encore plus héroïque de Dumoulin, sa maison dévastée sept fois, ses livres dispersés, sa vie en danger, sa liberté compromise, ses ouvrages brûlés et, sur sa tombe à peine fermée, sa fille massacrée par des ennemis plus inexorables que la mort! — Il est cependant un jurisconsulte que je préfère et à Gujas et à Dumoulin. Il ne les égale pas par la science, mais il a agi plus qu'eux. Mêlé aux affaires avec le titre de chancelier, UHospital a traversé sans fléchir ce passage de la théorie à la pratique où tant trébuchent. Il est de ces rares politiques, auxquels o* peut appliquer Téloge que Tite-Live a fait de Valerius Corvinus : Quitus artibus petierat magistratus, iisdem gerebat. « Il n'abandonna pas, dans Texercice de sa magistrature, les principes qui la lui avaient fait obtenir! » Placé entre les fureurs catholiques et les exagérations protestantes, il tint la balance de la justice d'une main qui ne trembla jamais. Supérieur aux ruses de Catherine, aux séductions des Guise, aux avances des réformés, il suivit^ sans
dévier, la voie droite et étroite de Téquité. Catholique, il pratique les devoirs qu'il s'est imposés; ce qui ne Tempêche pas de protéger contre les impatiences de la cour de Rome les novateurs dont il repousse les entreprises. S'aperçoit-il que son influence décline et qu'également agréable aux deux partis dans les premiers temps de son administration, il leur est devenu également odieux, il ne se décourage pas. Dans le palais même de Charles IX, au moment où va éclater le drame lugubre, il fait entendre en accents sévères la voix de la concorde. Je saïsy dit-il, que ceci sera trouvé âpre^ et que je pourrais parler plus doucement ; mais la nécessité arrache malgré moi ces paroles de mon cœur y et me fait préférer la rude vérité à la douce flatterie. Quand a sonné l'heure de la disgrâce, il se retire sans murmures, s'enveloppant de sa pauvreté comme d'autres de leurs richesses, c'est à Dieu alors qu'il adresse les vœux et les prières que les hommes n'ont pas voulu entendre. Enfin, après avoir échappé aux assassins du roi Charles IX, il meurt de douleur le i5 mars lôyS, six mois après la Saint- Barthélémy, rendant à son divin inspirateur une âme trop noble pour ces temps de deuil et de sang ! Voilà le modèle ! »
Je n'aurais rien d'autre à rappeler de ces temps, s'il ne s'y plaçait un des événements les plus douloureux de ma vie, la mort de mon
frère Aristide. Aucun de ceux qui Font connu, n'a oublié cette belle tête blonde, un peu penchée de côté, encadrée de longs cheveux, ses yeux bleus, doux, persuasifs, son sourire fin et plus encore aimable, son charme, sa grâce, son égalité joyeuse d'humeur au milieu des épreuves, ce mélange de ce qu'il y a de plus séduisant çt de ce qu'il y a de plus viril. Il rougissait au moindre mot, et dans le conseil nul n'avait sa fermeté , ni son courage froid dans l'action . Sa double nature se reflète dans sa lettre d'adieu :
V, Mon cher père. Je pars pour me battre en duel. J'y vais parce que j'ai été gravement insulté, et que je ne peux laisser souiller le nom que tu nous as donné. Ma dernière pensée sera pour toi et pour mes frères, pour ma pauvre sœur. Si je vais rejoindre ma bonne mère dans un monde différent, nous parlerons souvent de vous avec elle, et si nous pouvons vous venir en aide par nos bénédictions, elles iront vers vous ardentes et passionnées. Dans tous les cas, la dernière de mes pensées, je te le répète, sera pour toi et mes bons frères Emile, Ernest, Adolphe, Elysée et pour Joséphine. — Je vous demande pardon des peines que j'aurais pu vous occasionner, de celle surtout que je vais te procurer, à mes frères et à ma sœur aussi. La meilleure de mes caresses à vous tous. Aristide Ollivier. » (Samedi 21 juin i85i, 2 heures 1/2.)
Le 24 juillet i85o, il avait été arrêté, conduit
à Mazas; il y resta détenu jusqu'au 29 août suivant. A sa sortie, il publia dans le journal le Peuple, de très-éloquentes lettres contre Temprisonnement cellulaire, dont voici le préambule : « Pendant les longues heures de solitude et de douleur que je viens de passer dans la prison cellulaire de Mazas, je me suis promis, dès la cessation de mon injuste détention, de dire les tortures subies dans cette odieuse prison et de demander la suppression d'un régime aussi barbare... Destinée à recevoir tous les prévenus correctionnels et criminels, arrêtés dans le département de la Seine, cette prison contient, en majeure partie, des individus dont la voix ne peut se faire entendre ; les uns sont ignorants, les autres coupables. Les détenus politiques ont dans leur âme assez d'énergie pour subir avec résignation toutes les vexations, toutes les souffrances. Ils sacrifient leur bonheur, leur existence à leur foi, à leurs convictions; d'ailleurs on les plaint, on les console, et tôt ou tard, arrive le jour de la réhabilitation; mais ceux que la misère ou la faim a poussés au crime restent sous le coup d'une éternelle flétrissure; c'est pour ceux-là surtout qu'il faut protester, car, après tout, ce sont nos frères, et les plus malheureux. — Je regrette de n'avoir pas la plume immortelle qui flétrissait les juges des Calas et des Sirven, et je 'maudis ma faiblesse et mon impuissance; mais que les grands et les forts
lisent ces pages et les commentent. Je les convie à prendre leur part, — ce sera la plus belle, — à un acte de justice et d'humanité; je les conjure de demander la démolition de Mazas, au nom de tous ceux dont les larmes usent le pavé de ce nouvel enfer. Quant à moi, je bénirai les auteurs de mon inique séquestration, s'il m'est donné d'appeler l'attention des puissants, des bons et des savants, sur les amères douleurs des faibles, des ignorants et des coupables. »
Si mon frère eût vécu, il eût tenu une place importante parmi les hommes politiques de sa génération ; c'est de cette espérance trop tôt déçue que la démocratie a voulu laisser un témoignage durable, en lui élevant par souscrip-' tion une statue en bronze. Il était mon cadet' d'un an -, nous avions toujours vécu ensemble jusqu'au jour où il alla prendre à Montpellier la direction du Suffrage universel; joies et douleurs, opinions et ressources, tout nous était commun, et nous nous étions réciproquement indispensables. Il avait plus de fougue que moi, j'avais plus de réflexion; je le retenais et il m'excitair, j'aimais la retraite et la méditation, il avait davantage le goût de la vie active et de la polémique. En me le ravissant, la mort m'a pris une portion de moi-même, que je n'ai plus retrouvée.
Nous lisions pour la première fois — on devine avec quelles impressions — la lettre d'adieu
que j'ai transcrite, lorsqu'un commissaire de police, accompagné d'agents, fit irruption dans notre domicile pour opérer une perquisition. On supposait qu'absorbés par notre douleur, pris à rimproviste, nous fournirions ample moisson. Le parquet de Montpellier ne resta pas au-dessous de la police de M. Carlier. On avait commencé contre le Suffrage universel huit ou dix procès, à raison de huit ou dix articles de mon frère. On les continua avec acharnement après notre malheur. Il fut résolu que je défendrais mort celui qui vivant n'eût pas voulu d'autre appui que le mien. Les procès n'étant indiqués que du i5 novembre aux premiers jours de décembre i85i, je pus, avant de me rendre à Montpellier, répondre à l'appel de M. Méric du Luc et de quelques autres citoyens du Var, et venir les défendre contre l'inculpation de société secrète qui les amenait devant le conseil de guerre de Lyon, avec la plupart des hommes d'action du Midi, notamment l'avocat Thourel, Gent, Langomazino^ Odde, etc. Les principaux défenseurs étaient Michel de Bourges, Bancel, Boysset, Madier de Montjau, Villiaumé, Bouloumié de Rhodez, Audemar de Toulon.
La justice militaire très- équitable, plutôt clémente que dure dans les circonstances ordinaires, devient impitoyable dès qu'elle juge une affaire politique : elle procède comme si elle obéissait à une consigne. Nous ne tardâmes pas
à réprouver. Au bout de quelques jours, notre défense fut gênée par tant d'entraves que nous nous réunîmes pour délibérer sur ce qu'il convenait de décider. Michel de Bourges soutint, avec une éloquence qui se surpassait elle-mên^e dans ces discussions intimes, qu'il fallait se retirer. Je défendis l'opinion contraire : la majorité prononça selon l'avis de Michel. Comme membre de la minorité, je fus chargé avec deux de mes confrères d'aller à la prison pour exposer la situation à nos clients et prendre leur avis. Ils venaient d'adopter de leur côté une résolution semblable à la nôtre; ils nous prièrent euxmêmes de nous retirer. Nous obéîmes.
Walter Scott raconte quelque part l'histoire d'un vieillard sans famille, que nul ne connaissait, dont l'unique occupation était de courir l'Ecosse, monté sur un petit cheval blanc et armé d'un ciseau pour creuser les inscriptions tumulaires qui commençaient à s'effacer. Chacun de nous, quand il en a l'occasion, doit, comme le vieillard de la légende, protéger les mémoires illustres contre les morsures du temps. Aussi je ne quitterai pas le procès de Lyon, sans arrêter un instant mon souvenir sur Michel de Bourges, — il eût été mieux de dire de Fourrières, — car c'est de ce petit bourg de Provence, où Marins défit les Cimbres [campi putridi], qu'était originaire un des plus admirables orateurs que j'aie entendus. Il n'avait pas
la voix irrésistible de Berryer : du reste combien il le surpassait par la science, par la logique, jar la poésie, par une certaine véhémence contenue, par rélévation et retendue des pensées! Son parler était « succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque, non plaideresque. » Michel est un- des rares hommes de ce temps qui a été plus qu'il n'a paru. Je ne sais pourquoi, en plein air, son éloquence, quoique supérieure encore, s'évaporait un peu. Dans le petit cercle, elle était inouïe : elle s'adaptait à tous les sujets, au droit aussi bien qu'à l'histoire, à la philosophie comme à la politique ; elle était tour à tour délicate, famiUère, épique. Après un mouvement comme celui sur Belle-Isle, un des plus sublimes que je connaisse, « O Belle-Isle, je change ton nom, tu t'appelleras désormais la terre des douleurs » , il descendait aux plus fines, aux plus gracieuses variations d'idées et de langage. Il aimait à rappeler les entretiens du cap Sunium. Un soir que nous étions réunis autour de lui, par l'hospitalité d'un homme distingué de Lyon, M. Germain, dans une villa qui dominait le cours de la Saône, il nous parla de la fragilité des renommées humaines, avec une éloquence égale à celle de Platon. Il ne fut pas inférieur le lendemain en nous exposant la doctrine des philosophes de l'antiquité. Nous étions tellement fascinés par sa parole que nous ne nous
apercevions pas de la fuite du temps. Vers les deux heures du matin, m'arrachant au charme, je me levai pour sortir et regagner mon hôtel. — Non, me dit-il en se levant lui-même, reste, Emile (quoiqu'il ne me tutoyât pas d'habitude), je n'ai jamais parlé comme ce soir, écoute jusqu'au bout, je te ferai jeter un matelas dans ma chambre... Il était, malgré une certaine âpreté de nature, doux et bienveillant pour ceux qui commençaient -, il aimait à les conseiller , il ne leur témoignait ni dédain, ni ce qui est pis, une indulgence indifférente.
A cette époque, j'avais presque toujours sur moi les discours de Machiavel sur la décade. Une fois, il me les prit des mains et les ayant ouverts au hasard, il tomba sur ce passage du 2*» livre, chapitre XIII : lo stimo essere cosa verissima che rado o mai intervenga^ che gîi uomini di piccola fortuna venghino a gradi grandi sejî^a la for ^a et sen^a la fraude. « Je considère comme une chose certaine que jamais un homme n'est parvenu d'une situation ordinaire à une position élevée sans l'aide de la force et de la fourberie. » Il psfit une plume et il écrivit en marge : lo protesta délia for^a dimia anima contra la massima di Nicolao, Per salire al summo délia fortuna non è bisogno di fraude ne di for\a, Bisogno è d'^essere giusto e vero. La verità e la giusti^ia ecco la via reale del successo positiva, « Je proteste de toute la force de
mon âme contre la maxime de Nicolas. Pour s'élever à la plus haute fortune, il n'est pas nécessaire de s'aider ni de la violence ni de la fourberie. Il suffit d'être juste et vrai. La justice et la vérité, telle est la voie réelle du succès positif. » — C'est peut-être pourquoi, à la veille du coup d'Etat, il parlait avec tant d'assurance de la sentinelle invisible. Il s'est éteint dans la ville où mon frère est tombé. On m'a raconté que ses derniers moments n'avaient pas été amers, qu'il est mort croyant encore que si la sentinelle avai été invisible une fois, elle ne le serait pas toujours î
Pauvre Michel!... Que n'a-t-il laissé derrière lui un fils ou quelqu'un qui fût dévoué à sa mémoire; son génie oratoire ne serait pas tombé dans l'oubli; ses belles harangues dispersées de tous les côtés eussent été réunies dans un monument qui eut prolongé parmi les générations nouvelles le renom dont il a joui parmi ses contemporains. On eût dit qu'il prévoyait ce qui suivrait sa mort, lorsqu'il nous parlait de la fragilité des gloires humaines !
ut COUP d'état. — Comment j'échappe à une arrestation. — Arrestation de mon père. — La galerie des Girondins. — Bicétre, Ivry. — Le prince Napoléon, Vieillard. — Le transport à Sainte-Pélagie. — La mise en liberté. — L'exiL — Ma première suspension comme avocat. — Leçons de droit. — L'affaire de Guerry.
En novembre, j'étais à Montpellier, Cette fois devant un ]ury. Les deux premiers procès que je plaidai se terminèrent par des verdicts d'acquittement. J'attendais avec confiance le moment de plaider les autres-, cette attente m'était rendue douce par les délicates prévenances de ceux qui avaient aimé mon frère et qui l'avaient assisté à jes dernières heures*, la saison était d'une beauté exceptionnelle; le soleil nous réjouissait d'un second printemps. Depuis plusieurs mois^ je me débattais au milieu d'émotions pénibles; pour la première fois, je me sentais allégé, et, avtc
cette élasticité qu'a la jeunesse, je me reprenais à vivre, à espérer dans l'avenir. Tout à coup je reçus de Paris une lettre de mon père. Il m'annonçait qu'il était cité devant la cour d'assises, le 2 décembre, pour avoir, dans une réunion électorale, provoqué au renversement
DU GOUVERNEMENT DE LA RÉPUBLIQUE : il désirait être défendu par moi, il me priait d'arriver en toute hâte. Je partis désolé. A cette époque, le jury était impitoyable, je prévoyais une condamnation à une année, au moins, d'emprisonnement. Je ne me consolais pas surtout de cette fatalité qui ne me permettait de remplir un devoir qu'en en désertant un autre, qui m'obligeait à abandonner la mémoire de mon frère pour protéger la liberté de mon père. Cette fatalité fut pourtant mon salut au coup d'État. J'arrivai à Paris le jour même du 2 décembre, à cinq heures du matm. De la gare de Lyon aux Batignolles, où habitait ma famille, je traversai la ville silencieuse sans me douter de ce qui s'accomplissait au moment même. Après que j'eus causé avec mon père, je rentrai pour prendre un peu de repos avant l'audience, chez moi, rue Saint-Guillaume. A neuf heures, mon frère Elysée vint m'annoncer que le coup d'État était fait, que notre père traqué avait pris la fuite. Pour moi, on ne me rechercha pas à Paris, où Ton ignorait mon retour; l'on me rechercha dans le Midi, oia je n'étais plus. J'échappai ainsi à ce
premier moment, si redoutable dans les révolutions. Quand on eut retrouvé ma trace, les fureurs étaient tombées, la victoire était assurée : on me laissa tranquille. Si j'étais resté à Montpellier, comme je Pavais ardemment désiré, mon sort eut été bien différent: j'aurais été arrêté, peut-être transporté, tout au moins exilé comme mes amis Eugène Guiter, Dijon, Rouch Bourrelly, Albert Castelnau, Anterrieu, Ra} mond, etc. Frappé moi-même, je n'aurais pu détourner la mesure terrible suspendue un instant sur la tête de mon père. Ma vieille grand'mère, mes jeunes frères eussent été abandonnés, sans secours, sans appui, sans ressources. Ce départ imprévu de Montpellier, qui m'avait tant affligé, conjura seul ces conséquences lamentables. La leçon n'a pas été perdue. Depuis ce jour j'ai renoncé, dans les affaikes politiques, à tout ce qui ressemble à un désir ou à un regret. Il est si difficile de savoir, à cause des conséquences inconnues qu'il récèle en lui, si un événement est heureux ou malheureux, que le mieux est, après avoir tenté le possible pour l'amener ou l'écarter, suivant qu'on le juge souhaitable ou non, de ne se réjouir ni de s'affliger de ce qui survient, et de s'en remettre avec soumission à la volonté de Celui qui tient tout dans sa main. Joseph de Maistrel'a dit excellemment : « L'homme doit agir comme s'il pouvait tout et se résigner comme s'il ne pouvait rien. »
Mon père parvint à se soustraire aux recherches actives dont il était Tobjet jusqu'au 7 décembre. Ce jour- là 5 il fut arrêté à la Villette, livré par un prétendu ami chez lequel il s'était réfugié. Ici je cesse de raconter, je me borne à copier quelques pages des notes que j'écrivais à peu près chaque soir.
10 décembre. — Grâce à l'obligeance du directeur du dépôt, que je connaissais un peu, M. Balland, j'ai vu mon père. Il est dans un état affreux, hâve, défait, hors de lui. Voilà deux nuits qu'il passe dans la galerie des Girondins. Ils sont plusieurs centaines, tellement pressés que, pour se reposer, ils peuvent à peine s'accroupir sur la paille. Au centre, un baquet pour recevoir les immondices. Le courant d'air qui traverse la galerie les gèle; pour tous, ils n'ont qu'une cinquantaine de couvertures. Le moment le plus horrible a été lorsque du dépôt on les a conduits dans la galerie. Ils ont dû passer, l'un après l'autre, par un escalier tournant qui descendait longtemps. Ils ont cru qu'on les conduisait dans les parties inférieures de la prison, pour les égorger sans que leurs cris fussent entendus. Deux d'entre eux sont devenus fous : l'un invoque sans cesse la mort, appelle sa femme, ses enfants et repousse avec terreur des baïonnettes qu'il croit voir diriger contre lui. Quand la tête de la colonne fut arrivée à une extrémité de la galerie, on cria :
Halte ! Contre les murs, à droite et à gauche, étaient dcjà plusieurs rangées d'hommes accroupis. On combla le milieu par les arrivants et on ferma la porte. On les laisse dans cette position depuis deux jours sans rien leur dire. Ils se considèrent comme des condamnés à mort qui attendent leur tour d'exécution. Je supplie M. Balland de tirer mon père de cette promiscuité; il ne peut me le promettre, il me fait espérer que, s'il est encore au dépôt, je pourrai le revoir. — Je sens la haine qui m'envahit. O mon cœur, n'y cède pas ! Demande plutôt au ciel qu'un jour il te donne le pouvoir d épargner à d'autres les tortures dont tu viens d'être témoin !
12 décembre. — Mon père est mieux. On venait de le faire sortir un instant dans une cour, lorsque, des fenêtres, il fut aperçu par des condamnés politiques, notamment par Suchet de Toulon. Ces messieurs l'ont appelé, ont réclamé pour lui, obtenu enfin qu'il fût mis avec eux.
22 décembre. — Depuis plusieurs jours mon père est transféré de nouveau au dépôt, dans une chambre. La confusion avec laquelle on procède est telle qu'on l'y a oublié. Dans tous les fortf, on crie chaque jour : « Démosthènes Ollivier! Sait-on où est Démosthènes Ollivier? » On ne le cherche pas au dépôt, où il est, l'excellent M. Balland se garde bien de prononcer son nom. Ce sonr au moins quelques
moments de répit. Mon père m'a interdit toute espèce de sollicitation auprès de n'importe qui : il veut subir le sort commun. Je me conforme à ses désirs. Je ne me permets qu'une démarche, sans même lui en parler : je prie un ami de demander une audience au président des commissions militaires, le général Bertrand, afin de savoir au moins ce dont mon père est accusé. — Le général a répondu, le 21 décembre : « Mes nombreuses occupations ne me permettent pas de recevoir M. OUivier. Je ne puis que l'engager à me faire parvenir par écrit les réclamations qu'il aurait à faire valoir. » — Ce sont mes malédictions que je lui fais parvenir, mes malédictions pour cette comédie de justice, mes malédictions au nom de ces femmes, de ces enfants, avec lesquels je me rencontre chaque jour à la porte des prisons, et qui s'en vont en sanglotant sans avoir pu, plus malheureux que moi, entrevoir le mari, le père, qui leur a été arraché!
3i décembre. — On a enfin découvert mon père. Ces jours-ci on Ta amené devant un juge d'instruction. Voici le grief sur lequel on a insisté ; Le préfet de TAube a écrit qu'il tient d'un représentant du département, qui ne veut pas être nommé, que mon père aurait dit : « Nous traquerons le président comme une bête fauve. » — Même devant le conseil de guerre le plus féroce, lui ai-je répliqué, quand il m'eut raconté l'incrimination, je me charge d'obtenir ton ac-
quittement.'— Oui, m'a-t-il répondu-, aussi ne me traduiront- ils pas devant un conseil de guerre '/ ils me transporteront. Attendons-nous à cela. — ! Serait-ce vrai? depuis plusieurs jours je suis sans nouvelles. Oh ! que les jours, que les heures, que les minutes sont longues, lourd es j interminables, écrasantes ! Quel supplice que celui de Tincertitude ! A chaque coup de sonnette, je me lève en sursaut et je cours à la porte -, c'est peut-être la fatale nouvelle. Rien ne vient. Que faire ? Pendant plusieurs jours j^ai pris, tour à tour, tous mes livres les plus aimés, aucun n'a pu fixer mon attention. Enfin je suis tombé sur la Corresj)ondance de Joseph de Maistre^ qui vient de paraître. Je lui dois un véritable soulagement. Ces accents forts me remuent, cette espérance robuste me relève. Le représentant du roi de Sardaigne à la cour de Russie était aussi un vaincu. Il n'avait pas même de pelisse quand il écrivait ces lettres, et que, dès 1 804, il annon çait 181 5. — Il ne sert de rien de demander grâce à la douleur, elle n'en fait pas. Il faut descendre jusqu'au fond de ses derniers cercles, les parcourir avec emportement dans tous les sens, afin, qu'allégé par l'excès même du mal, on puisse remonter vers la vie, sinon consolé, du moins apaisé et prêt à recevoir de nouveaux coups. Joseph de Maîstre m'aide à me plonger de plus en plus dans la désolation. Je passe mes journées à le copier.
3 janvier i852. — Enfin, je sais ce que mon père est devenu. Il est à Bicêtre : j'irai demain.
4 janvier. — Je suis allé aujourd'hui voir mon père. Il fait un brouillard épais; le sol est couvert de boue. Après une longue course, j'aperçois le fort. Au moment même où j'approche de la porte, elle s'ouvre à deux battants. Il en sort un détachement de gendarmes mobiles et de soldats; au milieu, des prisonniers ayant leur paquet sous le bras. Je regarde avec anxiété dans les rangs de ces malheureux, j'entends mon nom. Je me retourne du côté de la voix, je découvre mon pauvre père au bras d'Hippolyte Magen. Je m'élance pour l'embrasser, les soldats me repoussent. « — Sois sans inquiétude, me crie-t-il, je vais bien ; on nous conduit à Ivry... » Il allait continuer, lorsqu'un gendarme mobile lui intima brutalement l'ordre de se taire, le menaçant de la crosse de son fusil. Il s'est tû, je l'ai suivi le plus longtemps que j'ai pu; puis, quand il eut disparu à l'horizon, je me suis assis sur une borne et je me suis mis à pleurer...
A mon retour, mes angoisses ont encore augmenté. J'étais à peine arrivé, que le prince Napoléon entra. Il y avait très-longtemps que je ne l'avais vu. Ayant appris la situation de mon père, il venait spontanément se mettre à ma disposition. <r La situation est très-grave, ■^'me dit -il; le transport d'un prisonnier ae
Bicêtre à Ivry signifie qu'il sera traduit devant un conseil de guerre ou transporté. Votre père ne sera pas traduit devant un conseil de guerre, il sera transporté, et plutôt à Gayenne qu'à Lambessa. Maupas et surtout Saint-Arnaud sont furieux contre lui. Ils disent que c'est un de ceux qui se sont le plus agités pour soulever le peuple, que c'est un homme très-actif et très-dangereux, qu'il faut s'en débarrasser à tout prix. Ainsi ne perdez pas un instant, si vous voulez le sauver. Voyez ceux que vous connaissez. De mon côté, je vais essayer tout ce que je pourrai : mon père m'a promis de parler lui-même au président. » — Je serre la main au prince sans même le remercier. Sa démarche est de celles dont on garde une éternelle mémoire.
Demeuré seul, je me trouve dans une inexprimable perplexité. Mon père m'a défendu d'agir; cependant, si je reste tranquille, nous le perdons peut-être pour toujours... J'agirai, et je ne lui en dirai rien ; il est des mensonges pieux.
8 janvier. — Je suis harassé^ je cours du matin au soir; j'ai frappé àtoutes les portes. J'ai vu Billault et Abattucciqui avaient des relations avec mon père; Fortoul qui, en 1848, voulant être soutenu dans sa candidature, avait été un de mes courtisans les plus assidus. Abattucci et Fortoul ont été polis, mais très-froids. Billault m'a répondu qu'il était étranger à ce qui se passait, qu'il n'avait aucune influence. Je ne
, -^Soyeux pas noter ceux qui ont été mal, de peur de me le rappeler plus tard. Giraud, le professeur de droit, que je ne connaissais pas, Joseph d'Ortigue, mon ami, se sont montrés pleins de bonté et d'empressement. Leprince Napoléon est infatigable. — Ces démarches m'empêchent de visiter mon père. Je reçois de lui, sur un morceau de papier maculé la lettre suivante :
« 7 janvier i852. Mes chers enfants, j'ai vu Hennebaut hier : je l'ai prié d'aller à la maison pour vous donner de mes nouvelles. Je me porte très-bien. Je voudrais avoir la certitude que vous supportez nos épreuves avec le même calme que moi, alors, je vous assure, je serais parfaitement tranquille. Depuis que je vous ai vus, j'ai essuyé quelques bourrasques. J'ai passé quelques heures encore dans la maudite salle des Girondins à la Conciergerie, puis j'ai été transféré en voiture cellulaire à Bicêtre. A Bicêtre, j'ai été mis à rinfirmerie, pendant plusieurs jours. De Bicêtre nous avons été conduits, à travers la boue, au milieu de soldats et de gendarmes, à Ivry où je suis. On m'a mis dans une casemate. Nous couchons sur une paillasse à moitié pleine, qui, elle-même, repose à terre sur un peu de paille-, nousavons desdraps écrus qui n'ont pas même été mouillés. Nos paillasses sont pressées les unes contre les autres ; enfin nous sommes aussi mal qu'il est possible de le supposer. Eh bien, je vous assure que je- ne suis
pas sensible à ce mal et que je suis très-calme, ne m'apercevant pas des mille souffrances qui nous sont cruellement infligées et, à part le plaisir de vous voir tous, parfaitement heureux.
« Nous sommes libres pendant deux heures, d'une heure à trois, dans une cour; c'est Theure du parloir; à dater d'aujourd'hui, nous aurons une heure le matin, de 8 à 9, encore dans la cour. Je vous l'affirme bien sincèrement, à part la saleté, la vermine, je me trouve très-bien; la délicatesse de mes sens s'est émoussée ; je me suis familiarisé avec tout ce qui me répugnait; les émotions passagères que j'ai éprouvées au commencement de ma détention sont dissipées, mon courage grandit »à mesure que mes épreuves augmentent, ma sérénité est inaltérable. Je vous, le dis très-sincèrement et non pas pour faire croire à ce qui n'est pas. N'ayez donc aucun souci de moi. Que mon souvenir soit toujours vivant parmi vous, mais souvenir fortifiant, consolateur; que le vôtre arrive dans ma casemate pour me rasséréner aussi, pour me préparer à d'autres maux encore. Si j'avais la certitude que vous avez la même absence de douleur, le même calme que moi, je vous Fassure, je serais heureux. If
« Soyez forts pour l'avenir autant que pour le présent. Je m'attends à tout, rien ne me surprendra. Je suis sûr que je serai transporté au moins en Algérie , peut-être à Cayenne ; eh
bien, quand on viendra me prendre pour me conduire où riniquité voudra, je n'éprouverai pas la moindre défaillance, je partirai traîné, enchaîné, avec calme et fierté comme si j'allais à une fête. Cependant je m'éloignerai de vous, de vous tous que j'aime avec passion, qui êtes toute mon existence; mais je sens en moi un esprit de sacrifice qui m'élèvera au-dessus des sentiments qui me pénètrent et me remplissent le plus. Et nous nous reverrons plus tard, et quand je reviendrai m^'asseoir au foyer, meurtri par les souffrances, affaibli par l'âge, je me consolerai en pensant au devoir accompli, à la persécution soufferte pour la vérité, à votre affection que je retrouverai toujours aussi ar-
. dente, et dont vous m'aurez donné une preuve de plus en vous résignant, comme moi, sans murmures, à ce qu'il plaira à Dieu d'ordonner. A tout prendre, est-ce que mon amour pour la république ne me rend pas digne de la colère de ses ennemis ? Pourquoi me plaindre ? Ne faut-il pas que j'expie les sentiments, la conduite de toute ma vie; puisque le mal triomphe, est-ce que je n'ai pas mérité son courroux?
« Je vous en prie, je vous en supplie, n'ayez aucune inquiétude pour moi, faites que je
,; n'aie pas d'inquiétudes sur vous. Une fois sûrs les uns et les autres que nous ne souffrons pas, endurons ce qui adviendra sans faiblesse et sans murmure. Je vous écris au milieu d'un bruit,
d^un brouhaha qui font que ma lettr ne doit pas avoir de suite ; je désire seulement qu'elle exprime bien ce sentiment que je vous aime de tout mon cœur, que votre souvenir est un de mes rêves les plus chéris, et que je vous embrasse tous, beaucoup, beaucoup, beaucoup. »
9 janvier. — Ce matin le prince Napoléon m'annonce que tout espoir est perdu. Le président a répondu à son père : Je ne veux ni ne puis ordonner la mise en liberté de M. OUivier. D'autre part, je sais du ministère que la transportation aura lieu cette nuit. Si vous voulez lui dire adieu, ajouta le prince, ne perdez pas un instant. Il n'y a qu'une seule lueur d'espoir. Je suis allé voir Vieillard, vous savez ses liens avec le président. Il doit tenter un suprême eflbrt ce soir^ s'il échoue, tout est fini. — J'ai couru à Ivry. C'était l'heure du parloir. J'ai été introduit dans la cour du fort. Je l'ai vu à travers des planches de bois. Je lui ai annoncé ce qui allait se passer cette nuit*,... puis, à travers l'intervalle des planches, nos lèvres se sont rencontrées... a Préviens tes compagnons, lui ai-je dit en le quittant, afin que les malheureux qui sont venus avec moi puissent aussi donner et recevoir les dernières recommandations ! »
10 janvier, à lo heures du matin. — Après une nuit désolée, j'écrivais à mon frère Adolphe, pour lui proposer ce qu'il eût accepté, j'en suis certain, d'accompagner mon père
à Cayenne, lorsqu'on m'apporta la lettre suivante :
« Paris, le lo janvier i852. Monsieur, vous devez savoir que l'affaire de monsieur votre père est arrangée. Le président m'a dit hier soir qu'il avait fait ce que je demandais. Je suppose que l'ordre qu'il a donné est exécuté. Mais dans le cas où il ne le serait pas, veuillez me le dire et je m'empresserais d'en faire hâter l'exécution. Puisse la liberté qui lui est rendue adoucir quelque peu la douloureuse amertume de ses regrets et redonner un peu de calme à son esprit! C'est un vœu bien sincère de ma part et dont je vous prie de lui transmettre l'expression. Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée. Vieillard. »
Quelques heures plus tard, mon père me donne lui-même la confirmation de la nouvelle par la lettre suivante :
« 9 Janvier i852. Ivry. Depuis que je suis à Ivry, mon existence a parcouru diverses phases et subi plusieurs changements. A mon arrivée, i^ii été jeté dans une casemate, où nous étions pour ainsi dire entassés les uns sur les autres, comme du bétail. Les ouvertures sont tellement rétrécies, qu'on peut à peine lire en plein jour; l'air manque; la poussière qui s'élève de la paille peu abondante sur laquelle reposent nos paillasses, produit sur les poumons l'effet de l'acide carbonioue ; la nourriture est mauvaise
— ÔD
en qualité, insuffisante en quantité ; la vermine nous enveloppe, il est impossible de s'y soustraire; elle engendre des pustules sur le corps de la plupart des prisonniers. Tel est le résumé des douleurs physiques auxquelles nous sommes en butte, résumé bien incomplet, surtout bien affaibli dans Texpression, qui peut se ramener à un mot : le raffinement dans la cruauté. Aux douleurs physiques se joignent les souffrances morales, plus cuisantes peut-être. Les hommes entassés dans les casemates, d'éducation, de mœurs, d'idées, de sentiments différents, au lieu d'adoucir par une bonté mutuelle les supplices auxquels on les a voués, les aggravent sans cesse. Incongruités, brutalités, récriminations, disputes, injures, etc., tel est le triste accompagnement de notre misère et de notre captivité. Imaginez-vous la figure que je fais dans cet enfer ! A peine dans la casemate, attristé du spectacle affligeant que j'avais sous les yeux, je fis entendre des paroles de fraternité-, le respect que j'inspirais à tous les prisonniers, qui me connaissaient comme un des plus vieux soldats de la cause commune, contribua à rendre mes paroles efficaces. Sur ma proposition, on fit un règlement, on me nomma^ à l'unanimité, délégué, et soit mon exemple, soit mes paroles, les habitudes se modifièrent comme par enchantement. Pendant les trois jours de mon autorité, il ne s'est pas passé un seul fait répréhensible
et Tamitié a remplacé la discorde. J'ai établi une école, j'apprends à lire et à écrire à ceux qui ne le savent pas. J'aurais pu aller à Tinfirmerie ou dans une casemate qui venait d'être formée pour les hommes de lettres : je ne l'ai pas voulu. Sans doute je suis plus mal ici, mais j'y suis utile. — Au moment oià je renonçais aux avantages d'un changement dans l'espérance de faire quelque bien, une charge plus lourde m'était réservée. L'école que j'avais organisée a donné au directeur du fort, l'idée de réunir les enfants qui ont été arrêtés. Consulté sur ce projet, je l'ai approuvé, et j'ai pris la direction de cette infernale réunion. Je vous écris ce soir au milieu de quinze petits bandits que je veux instruire et moraliser. Nous avons commencé cette aprèsmidi, et quoique ces gaillards-là soient de nature à lasser la patience la plus robuste, je me sens de force à les dompter, à leur donner l'instruction élémentaire dont ils ont besoin. Déjà, depuis quelques heures , j'ai obtenu de petits succès; demain, je l'espère, la casemate des petits bandits sera la casemate modèle. L'idée de continuer ici le dévouement de toute ma vie me soutient, m'élève, imprime à ma captivité un caractère qui me la rend pour ainsi dire chère. Ainsi donc, rejetez toute faiblesse, fortifiez-vous les uns les autres, soutenez mon excellente vieille mère ; soyez résignés, non de cette résignation qui courbe la tête, mais de cette résignation fière,
qui défie le destin et supporte les coups avec rimpassibilité d'une âme juste. N'ayez aucune crainte sur moi : Je serai aux forts, dans les pri-^' sons, sur les routes ou Ton nous traînera, dans les îles ou Ton nous transportera^ ce que j'ai toujours été. Aucun acte ne démentira les actes de toute ma vie, aucune parole n'affaiblira les opinions dont je me suis toujours honoré. Si je succombe dans l'épreuve, mon dernier regard, se retournant vers le ciel, appellera la justice qui viendra tôt ou tard réjouir la terre; ma dernière pensée sera pour le peuple ignorant, pour l'Humanité vouée au mal ; le dernier cri qui s'échappera de mes lèvres, le dernier sentiment qui fera battre mon cœur, sera pour l'avenir de fraternité et d'amour que j'ai rêvé toute ma vie et sur lequel je compte toujours. Mais non, je vivrai assez pour voir l'aurore des jours nouveaux. J'ai vu l'enthousiasme, le délire avec lequel, dans notre Midi, ont été accueillis les Bourbons, et les Bourbons sont tombés; j'ai vu l'engouement pour le roi citoyen, et le roi citoyen est tombé. Je verrai... Allons donc, enfants, courage ! Puissé-je résumer en moi toutes les souffrances qui auraient pu vous être réservées, La vérité reste la vérité, quoiqu'on fasse, et quand elle est voilée par quelque nuage, c'est pour briller après plus pure et plus resplendissante. » « Le 10. J'en étais là de ma lettre, que j'écrivais au milieu des enfants; il était huit heures.
Un gardien ouvre la porte, me dit de ramasser mes effets ; j 'ai cru que je vous quittais pour longtemps, peut-être pour toujours, et qu'on me transporterait. On m'a conduit dans une casemate où je me trouvai seul. Là, je demande au gardien s'il m'a amené dans ce lieu pour être transporté ; il me répond que non. J'insiste pour le savoir afin d'arranger mes paquets plus solidement, il répond encore non et me quitte. Quelques minutes après, il amène un 'second prisonnier, puis un troisième. Alors, cédant aux sollicitations de mes deux compagnons, il leur apprend que nous ne quitterons pas Paris. Je respirai, j'éprouvai un vif mouvement de joie en pensant que le sacrifice que j'avais fait dans mon cœur, ne s'accomplirait pas, que je vous reverrais encore, ô vous tous, chers objets de mon affection. Puis, quand mon cœur se fut dilaté, quand il eut savouré le plaisir ineffable de cette douce espérance, ma pensée se reporta tristement sur mes compagnons d'infortune. Je supposai que puisqu'on nous avait séparés si tard , leur transportation s'opérerait dans la nuit, comme Emile était venu me l'annoncer. Je ne me couchai pas, je n'aurais pu dormir : j'épiais à travers la meurtrière; je sentis un grand mouvement, je vis circuler gendarmes, lanciers, sergents de ville, chasseurs de Vincennes, troupes de ligne*, je passai une grande partie de la nuit; à deviner plutôt qu'à voir les épisodes du
drame lugubre qui s'accomplissait. Enfin, ils partirent tous, tous jusqu'au dernier des enfants, que les barbares ont enlevés. Après le rêve, c'était un horrible cauchemar. Puissiez-vousêtre assez bien inspirés pour venir en effacer le souvenir par votre visite. Adieu, vous tous que j'aime ; Je vous embrasse avec d'autant plus d'ardeur que je ne croyais pas que ce bonheur me fût rendu. Adieu et souvenons-nous.
€ P. S. — On nous a fait aller ce matin à Finfirmerie que nous occupons seuls tous les trois ; trois, Bafroy, pharmacien du faubourg Saint- Denis, Goudounèche, instituteur, rue du Vieux- Colombier; trois, c'est le nombre de ceux qui ont échappé au naufrage sur tant de malheureux innocents î — Le directeur vient nous annoncer que nous serons transférés à Sainte-Pélagie. Enfin je serai un peu plus rapproché de vous. Que fera-t-on de moi après? Je l'ignore; mais je vous reverrai. Adieu encore, je ne me lasse pas de vous embrasser. »
12 janvier. — Je comptais voir mon père avant-hier, tout au moins hier ; il n'a pas paru. J'ai prié le prince Napoléon de s'enquérir des motifs de ce retard. Voici ce qu'il m'écrit à 3 heures :
€ 1 2 janvier, 3 heures. Au ministère ils disent qu'ils ne savent rien, sinon que votre père n'est pas parti et qu'il doit être à Sainte-Pélagie. Aujourd'hui il faudrait m'apportcr la lettre de
— go —
M. Vieillard; j'ai bon espoir. Je saurai demain des nouvelles de ce que le président aura dit cette après-midi. Adieu, mon cher monsieur Ollivier Dieu, soit loué, si nous sauvons votre père, comnQ, ^e Tespère. Tout à vous. »
14 janvier. — Je reçois aujourd'hui la lettre suivante du prince : « 14 janvier, 7 heures 1/2. Voici la réponse du général Bertrand à une lettre de mon père : — Monsieur le maréchal, vous désirez savoir si M. Démosthènes Ollivier est mis en liberté. J'ai l'honneur de vous informer que d'après un ordre de M. le ministre de la guerre je l'ai fait transférer le 9 janvier à Sainte-Pélagie, où il se trouve encore détenu en ce moment. Je suis, etc. Signé : Bertrand. — Demain mon père va écrire au mmistre de la guerre pour obtenir que ce que lui a promis le président soit fait. Je m'empresse de vous informer de ce qui s'est passé. A vous de tout cœur. »
18 février. — Aujourd'hui seulement mon père est mis en Hberté. Il a fallu plus d'un mois, malgré l'insistance du prince Jérôme et du prince Napoléon, pour obtenir l'exécution d'un ordre du président, donné le 9 janvier. Maupas et Saint- Arnaud ne voulaient pas lâcher leur prise. Piétri, qui depuis plus de dix ans était notre ami, qui nous avait dû sa nomination de commissaire en Corse, a fait amener mon père à la préfecture, lui a sauté au cou en disant qu'il voulait être le premi îr à lui annoncer la bonne
nouvelle de son élargissement. Il a insisté beaucoup sur ce point que la mise en liberté était sans condition.
25 février. — Nouvelle alerte. Les fougueux du coup d'État ne se résignent pas à la mise en liberté de mon père. On nous donne Tavis certain qu'à la première occasion, ils le reprendront; que si la liberté a été sans condition, elle n'est que provisoire. Nous décidons qu'il partira pour la Belgique. Mais voilà que quand il a demandé un passe-port, on le lui a refusé : on veut le garder sous la main. Nous éprouvons maintenant pour le faire sortir de France autant de peine que nous en avons eu pour le faire sortir de prison.
I*' mars. — Mon père est enfin en sûreté à Bruxelles.
— Je reprends maintenant mon récit.
De Bruxelles, mon père se rendit à Nice. Il y était à peine depuis quelques mois que le gouvernement français demanda son expulsion. Le digne intendant Lamarmora éluda la demande aussi longtemps qu'il le put. Enfin, il dut céder, et le 8 septembre i856, comme s'il devait connaître l'exil dans l'exil, mon père se rendit à Florence, où il est demeuré jusqu'à l'amnistie générale. C'est dans la patrie de Dante lui-même qu'il a appris combien il est dur de manger le pain de l'étranger, de monter et de descendre l'escalier d'autrui !
J'étais resté à Paris. Je comptais sur Texercice de ma profession d'avocat pour subvenir aux obligations de chef de famille , que l'absence de mon père laissait retomber sur moi. Cette ressource ne tarda pas à m'être enlevée. Le conseil de Tordre, sur le rapport de M^ Marie, malgré l'opposition de M« Liouville, prononça contre moi une suspension de trois mois, à cause de ma retraite devant le conseil de guerre de Lyon. Dans une circonstance pareille, M« Jules Favre n'avait été condamné qu'à l'avertissement. Il est vrai que le coup d'Etat avait mis à la mode les rigueurs salutaires. Je cherchai alors à me procurer des moyens d'existence en donnant des leçons de droit. Je n'y réussis pas d'abord, et pendant toute l'année i852, nous mangeâmes du pain à Paris, pendant qu'à Bruxelles mon père ne se levait qu'à midi, afin de pouvoir se réduire à un seul repas.
Il est assez curieux de marquer quelles étaient mes dispositions intérieures à cette époque. Je ne le pourrais sans l'obligeance d'un ami, M . Armand Rouch, avocat à Montpellier. Il m'a envoyé, après les avoir communiquées à des centaines de personnes, deux lettres que je lui écrivais dans cette année 1862, au plus fort de ma misère :
« 26 juin Je suis désolé de ce que vous
me dites de X. L'impatience et l'inquiétude
sont de mauvais conseillers. Au lieu de méditer des vengeances qui nous perdraient, de nourrir des colères, qui nous aveugleraient, il faut nous préparer dans l'étude et le recueillement^ pour l'avenir certain qu'il nous sera donné* de voir. Détester, maudire, frapper des enne-*: mis, ce sont là des choses faciles. Édifier, voilà oià est le difficile. Si nous sommes vaincus, c'est parce .que nous n'avons pas eu en nous la force d'édifier. Or l'amour seul édifie : d'ailleurs croyez-vous que le 2 décembre n'ait pas une signification providentielle ? Certains de nos penseurs, dont l'influence a été trop grande, ont réduit la question que doit résoudre le dixneuvième siècle, à une question de consommation. Ils ont voulu soulever le peuple en lui promettant la satisfaction de ses intérêts matériels, en lui parlant le plus détestable langage. Si les intérêts matériels agitent le peuple, ils ne le soulèvent jamais. Le peuple ne fait des révolutions que pour la justice et le droit. Admirable loi de l'Humanité, que ce qu'il y a de plus ignorant, de plus brutal souvent, ne soit remué profondément que par les idées! Signe certain de la dignité de l'homme et de ses destinées immortelles. — Il ne sert de rien de s'aveugler, de nier l'évidence. La république a été vaincue parce qu'elle a été impuissante. Elle a été abandonnée par tous, parce qu'elle n'a eu rien de fécond à donner à personne. Pourquoi
cela ? Est-ce le signe qu'elle est impossible, mauvaise? Non. C'est la seule forme de gouvernement digne et grande, c'est la seule qui soit sûre de l'avenir. Mais la république n'est qu'une forme, qu'un vêtement. 11 faut qu'elle s'appuie sur une réalité. Cette réalité c'est une foi, une croyance religieuse ou philosophique, comme on voudra. Il faut donc chercher cette foi. Les éléments en sont partout, dans votre cœur, dans le mien. La formule seule manque. C'est notre œuvre de la trouver. Voilà à quoi doit s'employer notre ardeur. Aussi suis-je désespéré, quand je vois de belles et fortes intelligences comme celle de X., s'abîmant dans un matérialisme usé, ou réservant leur vigueur pour des œuvres de haine et de destruction. Assez d'hommes ne sont propres qu'à ce rôle. Quand on est mieux doué que d'autres, on doit chercher une autre mission, se préparer à d'autres combats* Viole7îti rapiunty a dit l'Évangile, de la vérité. Il faut faire violence à la vérité pour la posséder. Elle se refuse aux molles recherches; elle ne se laisse pas saisir par des mains souillées de sang *, elle ne réchauffe pas des cœurs troublés par des pensées vindicatives. Ne soyons donc ni tièdes, ni sanguinaires, ni vindicatifs; ou sans cela résignons-nous aux vicissitudes des combats, et ne nous plaignons pas d'être traités rudement par des ennemis auxquels nous réservions le même sort »
« 12 juillet Je ne puis vous écrire que
très -brièvement. Un mot cependant sur les élections municipales. Mon avis serait qu'on commençât hardiment la lutte, mais en poussant des hommes modérés. LVbstention est une détestable chose : quelque faible que soit Parme qui reste, ne serait-ce qu'un tronçon aux trois quarts brisé, il faut s'en servir et essayer d'atteindre l'adversaire.... »
En. 1 85 3, le nombre de mes élèves augmenta. En 1854, il était si considérable que mes leçons commencées à huit heures du matin se prolongeaient jusqu'à sept heures du soir. L'affection de mes élèves, dont quelques-uns sont restés mes meilleurs amis, m'aidait à porter ce fardeau. Cependant, à la fin de l'année, j'étais exténué. Quoique le temps de ma suspension fut terminé, les effets s'en prolongeaient encore. Personne n'eût osé confier une affaire sérieuse à un excommunié comme moi. Enfin, un jour, un avoué de première instance, M^ Picard-Mitouflet, qui avait été mon camarade à l'école de droit et mon secrétaire général à Marseille, se risqua. A la veille des vacations, M* Bourgain étant tombé subitement malade, il me transmit son rôle danî«' une affaire considérable qui concernait une famille Vergniaud. Ce nom me porta bonheur. M* Senard était l'adversaire, Paillet plaidait dans le même sens que moi, pour une autre partie. Je gagnai beaucoup mieux que le procès,
je gagnai Tapprobation de Paillet. Il la manifesta chaleureusement au début de sa plaidoirie, quoiqu'il fût très-réservé, peu complimenteur. Avant de se lever, il avait écrit au crayon ses paroles; son secrétaire, M^ Beaupré, les a retrouvées -, il me les a remises *, je les conserve encadrées, en souvenir de celui qui, le premier alors, m'a tendu la main et donné la seule assistance que j'aie jamais reçue d'un confrère. Je ne tardai pas à en sentir les effets. Madame la marquise de Guerry avait résolu sa demande en restitution contre la communauté de Picpus. Elle s'était adressée à M. de Vatisménil pour la diriger. Celui-ci lui indiqua comme avoué M^ Picard -Mitouflet, puis son successeur, M® Lesage. MM"' Picard-Mîtouflet et Lesage s'enhardirent à me proposer pour avocat. M. de Vatisménil, qui avait entendu Paillet sur mon compte, adhéra. C'est ainsi que j'obtins l'honneur de me mesurer avec MM. Berryer et Dufaure, dans une cause très-importante.
L'affaire n'alla pas seule d'abord ; dès le début, un incident faillit tout gâter. Je plaidais déjà depuis une heure ; quelques juges affectaient de ne pas m'écouter ou de hausser les npaules à mes arguments. Je perdis patience, je m'arrêtai subitement, et m'avançant entre les deux barres, je dis avec véhémence : « Ce qui se passe me surprend. Au temps des d'Aguesseau et des autres, quand une femme, après avoir
vécu longtemps en dehors de la loi, venait se réfugier entre ses bras, c^était pour ces grands magistrats un jour de joie; ils accueillaient celle qui venait aux pieds de la justice après Pavoir longtemps fuie, avec bienveillance et empressement, non par des marques d'inattention calculées. » A ces mots, le tribunal se leva comme un seul homme pour délibérer. Je n'avais écouté que le soin de ma dignité; je compris aussitôt que je devais songer à l'intérêt de ma cliente. Je réclamai la parole, elle me fut accordée, je dis ; € Je viens d'avoir un moment de vivacité que je regrette; je prie le tribunal de croire que je n'ai pas eu l'intention de manquer au respect que je lui dois. » Le tribunal reprit sa délibération; après quelques instants, le président Benoît Champy me dit, avec courtoisie : a M« Emile OUivier, le tribunal accueille avec d'autant plus de satisfaction vos paroles, qu'il y trouve une occasion de vous donner, ainsi qu'au barreau, un témoignage de sa bienveillance. » Je remerciai et je repris ma discussion.
Les débats durèrent longtemps. Les plaidoiries, imprimées sous forme de mémoire à consulter, furent répandues de tous côtés. Après cette épreuve, quoique je n'aie gagné la cause que plus tard, en appel, je pus quitter mes leçons et m'adonner uniquement aux plaidoiries. Je n'avais plus rien à désirer à cet égard, lorsque arrivèrent les élections de 1857.
ÏV
LES ÉLECTIONS DE iSSy — Coîttment je fus nommé député. — Lettre de Cavaignac— Ma profession de foi* — MM. Havin, Nefftzer et de Benâzé.— M. Pelletan.— Une lettre au Constitutionnel.
J'avais depuis longtemps exprimé mon opinion sur la conduite qui me semblait la meilleure. Les anciens, à mon avis, eussent dû se tenir à l'écart par respect pour leur passé, ne pas s'exposer aux nouvelles luttes, se borner à désigner des jeunes gens de mérite à la confiance du peuple. Cependant, tout entier à l'exercice de ma profession, je ne me rendis à aucun conciliabule. Aussi ma surprise fut-elle grande, lorsque, le 8 juin, MM. Picard et Darimon, me saisissant dans la rue au moment où je sortais de chez mon médecin, me dirent: « Nous sommes envoyés par MM. Havin et Nefftzer pour vous offrir une place parmi les
candidats de Paris; il est urgent que la liste paraisse demain. Vous avez cinq minutes pour vous décider. » Quoique lecteur assidu des remarquables bulletins de M. Nefftzer, dans la Presse^ je ne le connaissais pas. Je n^avais vu M. Havin qu'une fois, chez M. Vieillard, lorsque j'étais venu remercier ce dernier de son intervention en faveur de mon père. Je réfléchis un instant, puis obéissant à un mouvement spontané, j'acceptai. On me plaça d'abord à Sceaux, on me transféra ensuite à la circonscription que je représente depuis douze ans. Le comité démocratique accepta toute la liste, sauf M. Darimon et moi. Il m'opposa M. G ar nier- Pages, M. Bastide fut le concurrent de M. Darimon. Si Ton veut se reporter aux noms de ceux qui composaient ce comité (i), malgré l'opposition duquel je suis entré dans la vie publique, certains faits postérieurs deviendront beaucoup plus compréhensibles, et ce qu'on a appelé une scission n'apparaîtra plus que comme la persistance de quelques-uns dans l'exclusion primitive.
Je ne tardai pas à regretter le mouvement irréfléchi qui m'avait entraîné de nouveau dans les luttes politiques, je tentai de reprendre un
(i) MM. Amiel, Arnaud (de l'Ariège), Bastide, Bethmont Bûchez, Carnot, Cavaignac, Charton, Corbon, Degousée, Degouves- Denuncques, Hippolyte Duboy, Garnier- Pages, Goudchaux, Guilbert, Hérold, Laurent Pichat, Armand Lefrançois, Montflcury, Frédéric Morin, Eugène Pellctan, Jean Reynaud, Sain, Jules Simon, Vachcrot.
engagement téméraire. Aujourd'hui, tout le monde veut être député : il y a quelque gloire à y gagner; dans ce temps, très-peu s'en souciaient : il n'y avait que des coups à recevoir ou des humiliations à dévorer. La composition d'une liste est encore aujourd'hui une œuvre difficile, mais c'est à cause du grand nombre de candidats -, alors c'était à raison de leur pénurie. Aussi MM. Havin et Nefftzer refusèrent- ils de me rendre ma parole. Mon nom avait d'ailleurs pour eux, dans la lutte avec Tétat-major de l'ancien parti démocratique, la valeur spéciale d'un homme jeune, d'un homme de 48 et du fils d'un exilé.
J.e me retournai alors d'un autre côté pour sortir de presse : j'écrivis à M. Garnier-Pagès. Je lui offris de sacrifier ma candidature à la conciliation, pourvu qu'il consentît à imiter mon exemple. « Mon cher Garnier-Pagès, je viens faire un appel à votre cœur. Nos deux noms sont un des principaux obstacles à l'unité. Je sacrifierais sans hésiter le mien, si je ne m'étais engagé envers le Siècle et la Presse, avant la publication de la liste du comité. Je ne puis manquer à ma parole. Du reste, ma retraite ne terminerait rien. Votre retraite, au contraire, change les termes de la question, ménage tous les amours-propres, me permet de vous imiter. Ensuite, tous les deux réunis, nous tenterons une fusion entre les deux listes, et, après l'exemple que nous aurons
— lOI
donné, personne n'osera résister à notre action. La force de notre idée a toujours été dans le désintéressement et le sacrifice. Donnons-en un nouvel exemple. Ce qui se passe à Paris en ce moment est l'objet des entretiens de TEurope; nos ennemis se réjouissent de nos discordes. Je vous en prie, je vous en conjure, au nom de la mémoire de votre frère, au nom de nos proscrits, au nom de tous ceux qui souffrent, qui pleurent pour la vérité, faisons cesser ce spectacle. Vous êtes naturellement à la hauteur de tout ce qui est magnanime. Vous proposer une bonne action, c'est être sûr qu'elle sera accomplie. Je ne vous supplie plus, je vous remercie. D'ailleurs, croyezmoi, notre Montaigne l'a dit : // est des défaites triomphantes à Venvy des victoires. A vous de cœur. (Samedi i3 juin 1857.) »
M. Garnier-Pagès refusa en me plaignant de sacrifier si jeune le bel avenir qui m'attendait. Je m'adressai alors au général Cavaignac, et je lui écrivis : « Général, je suis venu vous porter ce matin la copie incluse de la lettre suivante adressée à Garnier-Pagès.Vous vous êtes montré d'un tel désintéressement, d'une telle hauteur d'âme dans ces dernières luttes, que vous avez le droit de conseiller et d'obtenir. Je vous en adjure, décidez Garnier-Pagès, et j'en suis convaincu, nous pourrons ensuite tout arranger. Autour des deux listes s'agitent des haines subalternes dont nous devons bien nous défier tous. »
Le général me répondit : « Mon cher monsieur, j'apprécie vos motifs et je regrette comme vous une scission que, à défaut de mieux, je déàire avoir contribué à rendre moins bruyante, mais elle ne résulte à aucun égard de votre candidature substituée à celle de M. Garnier- Pages. Il n'a dû, que je sache, venir à Fesprit de personne que vous ayez été, de près ou de loin, l'occasion d'une rupture. Le dissentiment tient évidemment à autre chose. Après trois heures d'examen et de concession mutuelle, un projet de liste a été arrêté. Le lendemain, la presse a appris à tous les membres de la réunion, à la réserve d'un seul, que cette Hste était changée, sans qu'on y eût mis une simple forme de courtoisie. Si des amours-propres isolés ont pu se trouver blessés par telles ou telles préférences, je l'ignore et m'en inquiète peu, à vrai dire, mais je vous avoue que j'ai pensé que tout le monde avait le droit de prendre un peu vivement la solution donnée par deux journaux à une difficulté que tous avaient le droit de croire écartée. Votre retraite, mon cher monsieur, n'est, que je sache, désirée par personne, car même les personnes qui se sont prononcées pour un autre choix, ont parlé de vous dans des termes qui ne peuvent laisser croire que vous puissiez être pour eux une cause de froideur. La retraite de M. Garnier-Pages, à laquelle il s'était arrêté d'abord, ne servirait à faire disparaître aucun des dissen-
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timents avoués et connus de moi. Si une tentative de rapprochement était faite, je suis tout prêt à y apporter tous mes efforts, mais vous comprendrez sans peine que pensant que la solution ne gît pas là où vous la croyez, je suis à peu près le dernier de ceux qui peuvent se permettre d'insister auprès de M. Garnier-Pagès pour lui conseiller une retraite. Recevez, mon cher monsieur, Passurance de mes sentiments bien distingués. »
Le général était dans le vrai : il y avait au fond du dissentiment quelque chose de plus qu'une question de personne : une question de principe, la plus grave de toutes, celle du serment. M. Havin, dans les lettres qu'il m'adressait, n'appelait jamais nos adversaires que les non-sermentistes.
Ma tentative de conciliation ayant échoué, je ne balançai plus. Je tins seulement à ce qu'il n'y eût aucun doute sur ma pensée \ je publiai la profession de foi suivante, qui résolvait implicitement la question du serment. « 19 juin 1857. Electeurs, il n'est pas nécessaire que je vous expose ma foi. Mon nom, mon passé vous l'ont apprise. — Les événements n'ont pas modifié mes convictions. Tout établissement politique doit s'appuyer sur la démocratie. Pe/'sonne ne le conteste. — Mais il est deux sortes de démocraties. — Il en est une large, sympathique, qui s'élance vers l'avenir. — Cette démocratie
sait qu'on grandit par l'assimilation et non par Texclusion; qu'en présence d'une situation nouvelle, il faut se transformer et non se répéter. — Elle croit que le temps des phrases est passé et que celui de la science commence. — L'amélioration morale et matérielle du sort de ceux qui souffrent, des travailleurs, le développement du commerce, de l'industrie, du crédit : voilà son but. — La liberté : voilà son moyen. Elle convertit si elle peut-, elle ne frappe jamais, elle n'excommunie pas. — Cette démocratie est celle de la jeunesse. Depuis 1848, je suis un de ses représentants. Nommez-moi, si vous voulez en faciliter l'essor. — Électeurs, jamais peut-être votre mission ne fut plus grave. Ce qui se passe aujourd'hui est pour la liberté, comme une aube. A vous de faire que cette aube aille sans cesse en grandissant et devienne le jour. »
Le perspicace rédacteur de la Presse^ M. Nefftzer, ne se méprit pas sur mes intentions. € Nous recevons la circulaire que M. E. Ollivier a adressée aux électeurs de la 4® circonscription. Nos lecteurs y trouveront les idées auxquelles la Presse s'est dévouée de tout temps. Quant à la portée des élections, l'honorable candidat l'apprécie comme nous-mêmes. Ce n'est pas le passé, c'est le présent et l'avenir qu'il considère. « En « présence d'une situation nouvelle, dit-il, il faut « se transformer et non se répéter. » Ce mot heureux et juste s'adresse à tout îe monde, ré-
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sume la situation, dont les amours -propres obstinés n'ont pas voulu se rendre compte. »
Quelques démocrates n'ayant pas trouvé mon langage assez clair, me firent interroger par un des hommes les plus purs et les plus fermes de la démocratie, par M. Schafer, qui, quelques mois plus tard, après la loi de sûreté générale, faillit payer de la transportation l'appui qu'il prêta à ma candidature. Je répondis que j'étais décidé à prêter serment et que j'engageais ceux qui réprouvaient cette résolution à ne pas voter pour moi.
A l'exemple du général Cavaignac, je fis ce que je pus pour ne pas aggraver la scission, je m'employai à obtenir de M. Havin qu'il publiât dans le Siècle le nom de M. Pelletan, contre lequel l'avait irrité une récente polémique. « Mon cher monsieur, dans toutes les luttes, la victoire appartient toujours au plus généreux, au plus magnanime. Les partis ne seront puissants que le jour où ils le comprendront. Il se présente à vous une occasion d'être supérieur à ceux qui vous sont opposés, je viens vous adjurer de la saisir. M. Reynau se retire, M. Pelletanest sur l'autre liste. Il est connu par ses démêlés personnels avec vous. Sans explications ni commentaires, portez-le sur votre liste dans la i^* circonscription. Ce ne sera pas faiblir, mais bien dominer. Au désir qu'on a que vous ne le fassiez pas, je sens combien il est nécessaire
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que vous le fassiez. Le dissentiment est déjà grave. Diminuons-en l'importance. Je vous demande instamment et avec prière cette résolution; je vous la demande pour moi, plus encore pour vous, et pour tous. J'espère trouver ce nom dans le Siècle demain. »
Au premier tour de scrutin, les 21 et 22 juin, M. Varin, le candidat du gouvernement, réunit 9,633 voix, M. Garnier-Pagès, le candidat du comité démocratique, 2,749, M. Emile OUivier, candidat du Siècle et de la Presse j 6,741 voix.
Ainsi, si je suis entré de nouveau dans la politique, je ne le dois qu'à MM. NefFtzer et Havin et à rhomme distingué qui secondait ce dernier auS/èc/e, M. de Benazé. Eux seuls ont été mes patrons. Je ne sais s'ils m'ont en cela rendu un service-, je me sens du moins tenu à la reconnaissance envers eux, comme s'il en était ainsi. Malgré quelques dissentiments passagers, qui ont été plus encore dans la forme que dans le fond, je n'ai jamais manqué à ce devoir. Puisque des trois hommes de cœur que j'ai rencontrés au début de ma carrière un seul survit, c'est sur lui que je reporte un sentiment auquel il me sera d'autant plus aisé d'être fidèle que l'écrivain qui en est l'objet unit un talent de premier ordre à un caractère pur et à une àme élevée et loyale.
Au second tour de scrutin, les 5 et 6 juillet, M. Garnier-Pagès se retira, et les voix se répar-
tirent ainsi : M. Varin, 10,006, M. Emile Ollivier, ii,oo3 voix. J'étais nommé.
La veille, le Constitutionnel o-y^int lancé quelques insinuations contre mon père, je lui avais adressé la lettre suivante, qui n^ manquait pas de quelque audace à cette époque : « Monsieur, je ne veux pas répondre aux attaques que vous dirigez contre moi : elles m'honorent. Vos éloges seuls me troubleraient. Mais je ne puis laisser sans réponse ce qui concerne mon père. Vous dites qu'il n'est pas exilé, qu'il a été, il est vrai, poursuivi et condamné, mais qu'on lui a fait grâce immédiate, et que, s'il a quitté la France, c'est de son plein gré, pour ses affaires privées ou ses convenances personnelles. Autant de mots, autant d'erreurs ! Mon père n'a jamais été ni poursuivi ni condamné; il a été arrêté le 2 décembre i85i, — ce qui est différent. — On ne lui a pas fait grâce immédiate, un condamné seul peut être gracié; ce n'est qu'après plusieurs mois de prison que l'exil a remplacé pour lui la transportation. Ce n'est donc pas pour ses affaires privées qu'il a quitté Paris, oij il vivait paisiblement depuis dix-huit ans; c'est encore moins pour ses convenances personnelles; elles ne sont pas d'être éloigné de ses enfants. Ce n'est pas seulement le séjour de la France qui lui est interdit, mais même celui des pays limitrophes, lladû successivement quitter Bruxelles et Nice. Les faits ainsi rectifiés, j'abandonne à la
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conscience publique et aux hommes honnêtes de tous les partis le soin de vous juger. — Un dernier rnot : vous parlez de gens qui nagent entre deux eaux; vous pourriez bien mieux nous parler de ceux qui savent nager, suivant les temps, dans toutes les eaux. (Dimanche matin, 5 juillet 1857.)^
Le lendemain même de l'élection, j'écrivis à un de mes amis de Lille : « Je ne serai jamais ni un révolutionnaire ni un homme de parti. Entre la démocratie jacobine et moi, il y a répulsion d'instincts, accrue par ma conduite à Marseille et ma dernière lutte. Etre un de ceux qui fonderont en contenant, voilà le seul rôle que je désire, le seul auquel je sois apte. Quand je serai convaincu qu'il m'est impossible, je rentrerai dans la vie privée. Cette perspective n'a rien qui m'épouvante, les ardeurs ambitieuses de mon âme ne sont pas malaisées à refréner. Destruam et œdijîcabo, a dit Proudhon comme épigraphe de son livre des Contradictions économiques. Il a eu tort*, les deux tâches sont incompatibles; il faut opter. Mon choix est fait, si je le puis, 7ion destruam, œdificabo. »
Le général Cavaignac mourut avant l'ouverture de la session. MM. Carnot et Goudchaux persistèrent à refuser le serment. M. Hénon .s'unit à M. Darimon et à moi pour le prêter.
Je suis arrivé à l'acte décisif de ma vie politique ; je m'y arrête.