CONCLUSION
Aveu d'une faute grave. — Ai-je été ambitieux? — Ai- je été complaisant;' — Ai-je été mobile? — Devais-je me borner à évoquer le spectre de décembre.^ — Je persisterai dans ma ligne de conduite.
J^ai terminé ma confession. Vous connaissez maintenant, mes électeurs, mes actes et leurs mobiles les plus intérieurs. Je vous ai tout raconté, tout dévoilé. Vous pouvez prononcer sur ma conduite en connaissance de cause.
Voici comment je me juge moi-même. En dehors des erreurs et des fautes de détail dont aucun homme ne peut se préserver, et surtout celui qui n'a pas des lumières exceptionnelles, je ne me reproche qu'une faute grave, c'est d'avoir cru M. Rouher capable d'une sincère initiative libérale. Je n'ai jamais pu supposer
qu'un homme intelligent, auquel la grandeur venait s'offrir, mît une passion aussi obstinée à se précipiter dans la petitesse. Mais je crois avoir amplement réparé cette faute, à laquelle j'ai été entraîné par l'habitude de prêter aux autres les qualités que je leur souhaiterais. Je suis optimiste, je l'avoue, et, malgré quelques désillusions, je resterai tel. Je le disais à M. Guizot la première fois que j'eus l'honneur de lui adresser la parole. Il me répondit: « Vous avez raison, monsieur, le monde appartient aux optimistes, les pessimistes ne sont que des spectateurs. » Je pense ainsi.
Je considère tous les autres reproches qu'on m'a adressés comme non fondés; et je pense (on criera à l'orgueil en lisant ces lignes, mais cela m'importe peu) je pense que si quelqu'un, en Angleterre, aux Etats-Unis ou en Italie, avait fait pour sa cause autant que j'ai fait pour la mienne depuis douze ans, il n'aurait certes pas à se défendre contre des soupçons avilissants. Le peuple de Paris, ce peuple aux instincts élevés, qui, après plus de vingt années écoulées, s'est souvenu que Berryer a défendu quelques-uns des siens dans un procès de coalition, a refusé jusqu'à présent, malgré des efforts multipliés, de retirer sa confiance à celui qui a défendu la loi par laquelle tous les procès de coalition ont été supprimés. Pour lui autant et peut-être plus que pour moi, j'espère qu'il per
sistera dans les mêmes dispositions. Il n'écoutera pas les écrivains d'une certaine démocratie qui ont oublié que, sans ma persévérance, ils n'auraient pas la possibilité de publier les journaux dans lesquels ils m'insultent.
Après la lecture de ce livre, il n'est pas un seul esprit impartial, quelque contraire qu'il ait été ou qu'il persiste à être à ma personne et à mes principes, qui ne doive reconnaître que mon but a été sans cesse le soulagement du peuple, le développement de la liberté, le respect et la conciliation de tous les intérêts, la paix sociale. Après les démonstrations concluantes que je viens de vous soumettre, il n'y a plus que la mauvaise foi qui puisse parler encore à mon sujet d'ambition vulgaire, de complaisance, de mobilité.
, L'ambition est de toutes les âmes, a dit Chateaubriand : elle mène les grandes, les petites la mènent. Il s'est trompé. La Bruyère a lu mieux que lui au fond de certaines âmes, lorsqu'il a dit dans un morceau achevé et que je cite pour coudre un peu de pourpre à ma laine : « Le 3age guérit de l'ambition par l'ambition même: il tend à de si grandes choses qu'il ne peut se borner à ce qu'on appelle des trésors, des postes, la fortune et la faveur. Il ne voit rien dans de si faibles avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son cœur et pour mériter ses soins et ses désirs: il a même besoin
d'efforts pour ne lès pas trop dédaigner. Le seul bien capable de le tenter est cette sorte de gloire qui devrait naître de la vertu toute pure et toute simple; mais les hommes ne l'accordent guère, et il s'en passe. » Je ne connais ni l'ambition qu'on mène, ni celle par laquelle on est mené ; et c'est ma faiblesse, car un homme politique doit désirer et aimer le pouvoir. Il suffit qu'il ne l'aime pas au point de lui sacrifier ses convictions, la vérité, les intérêts de son pays, mais il vaut encore mieux qu'il l'aime trop que pas assez. Les partis pardonnent tout à ceux qui leur assurent ou leur promettent la domination, et il n'y a pas de partis autour de ceux qui ne cherchent que la justice. Si j'avais été ambitieux, au 19 janvier j'aurais accepté le ministère qu'on m'a offert, j'aurais entamé, pied à pied et jour par jour, devant l'Empereur une lutte contre les influences mesquines et contre les appétits personnels qui, n'étant pas contredits, ont prévalu. Dans les dispositions où se trouvait alors l'Empereur et dont témoigne sa lettre du 12 janvier, je l'aurais emporté; et notre pays jouirait, à la fois, de plus de liberté et de plus de calme. J'aurais eu cette abnégation si j'avais présumé que M. Rouher se méprit, autant qu'il l'a fait, je ne dis pas sur sa gloire, j'imagine qu'il n^y pense guère, mais sur ses intérêts, et si j'avais cru qu'on pût unir à du talent si peu de caractère et de clairvoyance.
Le reproche de complaisance serait encore plus singulier que celui d'ambition. Quels sont les meilleurs juges de la complaisance? -ceux à qui on la témoigne. Voyons donc ce que le gouvernement pense de la mienne. Le 3o décembre 1859, je me présentai à la 6« chambre du tribunal de la Seine, présidée par M. Gislain de Bontain, pour défendre le Uvre la Démocratie, de mon savant ami M. Vacherot. Je commençai ma plaidoirie en ces termes : « Messieurs, dans les affaires de cette nature, la première condition, comme la première loi est une modération extrême. Aussi ne répondrai-je pas aux parties irritantes du réquisitoire que vous venez d'entendre. Cet appel aux passions est mauvais. En entrant dans cette enceinte, vous qui nous jugez, comme nous qui avons à défendre le livre à juger, nous devons nous rappeler que nous ne sommes que les organes, les interprètes de la loi. » Sur quoi M. le président m'interrompit : t M® OUivier, vous venez de dire une inconvenance, rétractez-la. » Je me rappelai alors le conseil de Montaigne : « Je ne trouve aucun dire si vicieux à un gentilhomme comme le desdire me semble lui être honteux, quand c'est un desdire qu'on lui arrache par autorité ; d'autant plus que l'ospiniatreté lui est plus excusable que la pusillanimité, » et je répondis : « M. le président, pour rétracter mon expression, il faudrait qu'elle renfermât quelque
chose de mauvais ; je n'y vois rien de tel, je n'ai rien à rétracter. » A la suite de quoi le tribunal rendit le jugement dont voici la teneur : € Attendu que dès le début de sa plaidoirie, M® Emile Ollivier, avocat du prévenu Vacherot, a prononcé ces paroles : le yninistère public a fait un appel aux passions les plus irritant es ^ et cela est mauvais^ je le regrette. — Attendu qu'invité plusieurs fois à rétracter ces expressions, M® Ollivier a déclaré y persister et que^ loin de les atténuer^ il n'a fait par ses explications qu'en aggraver la portée. — Attendu en conséquence, que M^ Ollivier s'est écarté du respect dû à la justice: qu'il a ainsi encouru une peine de discipline, et qu'aux termes des articles 38 et 39 du décret du 1 1 décembre 18 10, le tribunal est compétent pour en faire l'application. — Par ces motifs, faisant application à M® Ollivier des dispositions des articles précités et de Tarticle 18 de l'ordonnance du 20 novembre 1822, ordonne qu'il demeurera interdit de l'exercice de sa profession pendant trois mois. » Ce jugement fut confirmé par la cour de Paris le 17 février 1860, et par la cour de cassation le 7 avril 1860, malgré un beau mémoire de M® Crémieux, signé par le conseil de l'ordre de Paris et par les principaux conseils des barreaux de France. Ainsi, pour la seconde fois depuis l'empire, ma profession était brisée. Qu'on compare aux paroles qui motivèrent
cette mesure, celles que depuis on a pu prononcer inipunément devant tous les tribunaux de France!
''Après le décret du 24 novembre, le 7 décembre 1 860, je demandai Pautorisation de fonder un journal ; je proposai un des trois titres suivants : la Liberté, le Suffrage iiniver sel ^ VÉlecteur. Cette autorisation me fut refusée le 19 janvier 1861 par M. de Persigny : elle fut au contraire accordée à M. Peyrat pour fonder IMvenir national.
En 1863, je fus celui des Cinq dont la candidature, à Paris et dans le Var, fut combattue avec le plus d'acharnement.
Après les décrets du 19 janvier et Tadhésion au discours de M. Rouher qui me valut de si violentes attaques, je demandai de nouveau l'autorisation de fonder un journal, et le 26 avril, oui, le 26 avril 1867, trois mois après la lettre du 19 janvier, on me refusait à moi, le traître, le complice, le complaisant, Pautorisation que d'autres avaient obtenue.
Chaque fois qu'un des amis qui me sont restés dévoués, s'est présenté devant les électeurs, il a été combattu à outrance. M. Fulcran Suchet l'a éprouvé lorsqu'il s'est présenté au conseil général à Toulon; M. Philis, lorsqu'il s'est présenté à la députation ; mon frère Adolphe, lorsqu'il s'est présenté au conseil général. Il n'y a eu de particulier dans ce
dernier cas que ceci : l'Empereur ayant ordonné la neutralité, on Ta déclarée officiellement, et on a eu ensuite recours à tout ce que la pression administrative a de plus révoltant. Moi-même je suis traité en ennemi public par tous les fonctionnaires de Tempire qui relèvent des ministères inféodés à M. Rouher. Voici comment, en général, on m'attaque : à mes amis on dit : Pourquoi soutenez-vous M. OUivier, il vous a lâchés, il veut devenir ministre et il se moque de vous. Aux conservateurs on dit : N'allez pas à lui, jamais il n'arrivera à rien, ce n'est après tout qu'un démagogue. M. le préfet du Var prélude déjà à sa campagne prochaine contre moi, et je ne doute pas qu'à Paris on n'essaie de m'écarter avec autant d'ardeur qu'on l'a fait en i863; on ira même, si c'est utile pour que j'échoue, jusqu'à me témoigner de la bienveillance.
Je ne me plains pas de ces procédés; je ne les rappelle que pour préciser une situation. Pourquoi me plaindrais-je? Est-ce que je ne mérite pas, en effet, d'être combattu? Tant qu'une liberté loyale n'existera pas, qui donc est plus dangereux et plus embarrassant que moi? Le péril pour le gouvernement n'est pas dans les manifestations qu'on fait dans les rues et qu'on désavoue ensuite devant la justice, ni dans toutes ces vieilleries bruyantes qui avertissent l'adversaire et ne l'atteignent pas. De telles manœuvres
n'ont pour effet que de donner son dernier argument à Tabsolutisme aux abois.
L'ambition vulgaire et la complaisance écartées, que penser de la mobilité? J'aurais davantage compris qu'on parlât de mon obstination. Qui n'a pas plus ou moins varié depuis i852? N'ont-ils pas varié, par hasard, ces démocrates qui, après avoir pendant plusieurs années accusé notre serment d'être un acte de défaillance immorale, se décident à le prêter, alors que la cause est gagnée devant le public? N'ont-ils pas varié ces ministres qui, après avoir combattu la liberté de la presse et déclaré que son émancipation serait une calamité, sont montés à la tribune où ils l'avaient honnie, lui rendre hommage et la défendre, le plus mal qu'ils ont pu, je lésais, mais enfin la défendre dans une certaine mesure? N'at-il pas varié ce gouvernement qui de la loi de sûreté générale est passé aux décrets du 24 novembre et du 1 9 janvier? N'a-t-elle pas varié cette majorité qui, après avoir improuvé tous les vœux libéraux, les a convertis en lois avec mauvaise humeur, j'en conviens, mais avec une unanimité égale à celle avec laquelle elle les avait repoussés? Et c'est de ces divers groupes que se sont élevés les voix qui m'ont accusé de mobilité! Mes accusateurs ont imité celui qui, longeant le rivage sur un navire, s'écrierait la terre change de place; ils ont pris leur propre mouvement pour le mien, ou plutôt, pour qu'on ne vît pas
leur embarras, dans un changement de front ils n^ont rien trouvé de mieux que d^accuser de mobilité celui qu'ils imitaient. Pour dissimuler qu'ils adoptaient la doctrine ils ont attaqué la personne. Comment pourrait-on les soupçonner de suivre l'exemple tant décrié par eux, du traître OUivier, du révolutionnaire Ollivier; ils prêtent serment après lui, sans doute, ils célèbrent la liberté après lui, c'est vrai; mais avec quelle fière énergie ils le déclarent mort, avec quelle intrépidité ils l'exécutent ! Qui se douterait que ces pourfendeurs crient si fort pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'ils ont revêtu la défroque de celui qu'ils pourfendent. Voilà, en vérité, une nouveauté que Pascal n'a découvert dans aucun Estobar, ni dans aucun Farinacius. Si elle doit prévaloir, je ne -suis pas au bout de mes variations, car ces messieurs ne sont pas au bout des leurs. Ceux qui ont prêté serment après l'avoir longtemps refusé, étant des hommes d'honneur et de sens, de l'opposition systématique passeront à l'opposition constitutionnelle, la seule loyale et la seule sensée sous le suffrage universel. Les ministres qui ont défendu la liberté après l'avoir attaquée seront conduits ou à l'attaquer encore ou à la défendre sans réticences.
Je ne vois dans une contenance immobile depuis i852 que deux groupes. Celui qui dès le début a été pour l'attitude révolutionnaire,
et qui, à la suite de Victor Hugo, Char- , 'ras, etc., a renoncé même à la patrie pour continuer la protestation « inflexible, absolue, éternelle, » et celui qui, dès le début, a été pour la lutte légale et qui, à la suite des Cinq, a renoncé aux ressentiments pour continuer la revendication ferme, modérée, infatigable. J'ai expliqué pourquoi, au lieu de me placer dans le premier groupe, j'avais préféré devenir le pivot autour duquel le second s'est formé. Mais si j'avais opté pour l'attitude révolutionnaire, je ne l'aurais jamais abandonnée, ne fût-ce que pour éviter que ma vertu d'un moment ne parût un calcul mal fait. Quant à ceux qui pensent autrement, et qui, du premier groupe, se préparent à passer dans le second, parce qu'ils sentent leur héroïsme à bout de patience, je consens à ne pas les railler, à les respecter, à une condition toutefois, c'est qu'ils n'élèvent plus la voix aussi haut, qu'ils cessent de se vanter de leur inflexibilité, et qu'ils se rappellent que ce n'est pas à eux qu'il appartient de nous juger, mais à nous qu'il appartient de les admettre, puisque ce sont eux qui viennent à nous et non pas nous qui allons à eux!
Ces reproches abandonnés, me dira-t-on enfin en face ce qu'on va murmurant dans l'ombre à l'oreille des crédules et des simples, que mon tort est d'avoir reconnu l'empire et désiré son amélioration, et de ne m'en être pas tenu à l'é-
vocation incessante du fantôme de décembre? A qui donc ai-je jamais donné le droit de me supposer taillé pour un rôle aussi méprisable après un serment? Mais dans l'opposition la plus avancée qui donc a fait ainsi? Ce n'est pas M. Thiers qui, le 28 mars i865, disait : « Quant au droit de la dynastie, il est indiscutable : aucun de nous ne songe à le discuter, parce qu'aucun de nous ne songe à le mettre en question. (Approbation.) Nous sommes gens de bon sens et de bonne foi. (Nouvelle approbation.) Le but que nous poursuivons, c'est le rétablissement de la liberté en France, ce but uniquement, et nous savons que toute révolution nouvelle serait pour la liberté un nouvel ajournement et une difficulté, une difficulté capitale, car ce qui rend en France la liberté si difficile, ce sont les nombreuses révolutions que nous avons traversées. » Ce n'est pas M. Jules Favre qui, le i5 mars 1 866, s'écriait : <r Quant à moi, je ne demande qu'à être réfuté, je ne demande qu'à être confondu, JE NE DEMANDE Qu'UNE CHOSE : c'est que
demain, les ministres viennent nous apporter des lois qui mettent les principes de 1789 en application, qui fassent que la constitution ne soit pas en complète opposition avec la législation qui est censée l'appliquer. Qu'ils fassent ces choses, et alors, messieurs, je déserterai les bancs de Voppositiorij et alors je comprendrai <iUE mon devoir est d'appuyer ceux qui doivent
RÉTABLIR LA LIBERTÉ EN FRANCE. » (MoUVCmentS
divers.) Ce n'est pas M. Picard, qui en toute occasion se plaint d'être traité en ennemi, qui, le 25 juillet i868,M.Rouher ayant déclaré incidemment, à propos du Mexique, que la république est le rêve de Popposition, l'interrompait en disant : « Le rêve de l'opposition, c'est la LIBERTÉ. » Ce ne sont pas MM. Marie, Bethmont, Magnin,Glais-Bizoin, Hénon, qui, comme MM. Thiers et Ernest Picard, ont voté un amendement, celui des 42, dont la première affirmation est que la France unit dans un même attachement la dynastie et la liberté. Ce n'est pas davantage le précieux auxiliaire que l'opposition vient d'acquérir, l'honorable M. Grévy qui, dans sa profession de foi, s'est défendu de vouloir la révolution et a déclaré que son seul dessein était d'empêcher le gouvernement de se précipiter à sa ruine : « Je ne représente pas plus la révolution que mon concurrent ne représente l'ordre; les révolutionnaires aujourd'hui ne sont point ceux qui tentent de retenir le pouvoir sur une pente fatale, ce sont ceux qui, en abdiquant leur indépendance, se condamnent à se précipiter avec lui. »
Quelle est d'ailleurs la doctrine courante de l'opposition en matière d'élections : l'union libérale. Je la connais bien puisque je l'ai proposée an nom des Cinq dès 1 869, à propos de la candidature de M. Target, gendre de M. Duvergier
de Hauranne, dans une lettre écrite à M. Delise, avocat à Lisieux (i). Je ne nie suis pas contenté de proposer Punion libérale, je me suis uni à M. deGirardtn pour la faire prévaloir en i863 ; j'ai soutenu la candidature de M. Thiers, malgré les objections de quelques-uns de mes amis; j'ai appuyé celle de M. Jules Simon, quoiqu'il fît ouvertement profession d'être mon ennemi; j'ai obtenu de M. Oudet de Besançon qu'il cessât d'être hostile à la candidature de M. de Montalembert ; j'ai écrit des lettres de recommandation pour le gendre de M. Guizot; j'ai signé une déclaration collective des Cinq en faveur de MM. Berryer et Marie; j'ai été à la disposition de quiconque s'est porté en avant pour défendre la liberté. Or, qu'est-ce donc que l'union libérale? Ou une révoltante immoralité ou l'assentiment à cette thèse que la forme du gouvernement n'est que la question secondaire de la politique, la liberté étant la première. Si en effet la plus importante des ques-
(i) c Mes amis et moi nous verrions avec le plus grand plaisir la candidature de M. Target acceptée, soutenue, propage'e par vous. Toute préoccupation relative aux formes de gouvernement me paraît inopportune en présence de la grande et unique question de la liberté à reconquérir. Q.uiconq-ae se range loyalement sous la bannière libérale est des nôtres^ d'où qu'il vienne et où qu'il aille. Vous êtes trop intelligent pour n'avoir pas abandonné la doctrine impuissante de l'abstention, qui ne compte ici presque plus d'adeptes. Envoyeznous donc comme collègue un homme honnête et indépendant tel que M. Target, puisqu'aucun candidat appartenant de plus près à nos opinions ne se met sur les rangs. »
tions politiques réside dans la forme même du gouvernement , quelle immoralité plus grande qu'un républicain votant pour un orléaniste, ou un légitimiste votant pour un républicain? C'est au contraire tout naturel et très-légitime s'il est admis que la forme de gouvernement étant d'un intérêt de second ordre, Tintérêt majeur est de défendre, de restaurer la liberté. Alors il n'y a plus des républicains votant pour des orléanistes, ou des légitimistes votant pour des républicains : il n'y a que des libéraux votant pour des libéraux. Si entrer dans l'union libérale implique cette conséquence que dans l'intérêt du pays on subordonne ses préférences dynastiques ou républicaines aux exigences reconnues supérieures de la liberté^ pourquoi mettre le gouvernement en dehors de Tunion libérale toutes les fois qu'il accomplira œuvre de liberté, et pourquoi refuserait-on à un Napoléon le sacrifice qu'on serait prêt à accorder à un comte de Cliambord ou à un comte de Paris?
Mais j'entends Tobjection : entre le comte de Cliambord et le comte de Paris il n'y a pas, comme entre Napoléon et nous, le sang du 2 dé* cembre? N'y a-t-il donc pas du sang aussi entre les démocrates et les Bourbons ? N'y a-t-il donc pas du sang aussi entre les démocrates et les d'Orléans? N'y a-t-il donc pas du sang aussi entre les démocrates qui, en juin, étaient d'un côté des barricades et ceux qui étaient de l'autre
côté? Si la politique démocratique doit tendre avant tout à l'expiation du sang versé, que j'entrevois de longs jours de deuil, de larmes et de guerre civile ! Et quand le sang expiatoire aura été répandu, il criera vengeance à son tour et la vie des générations s'usera dans un travail infécond de représailles, de fureurs, de colères et de haines. L'avenir n'appartient à aucun de ceux qui se souilleront dans ces luttes. Je l'ai dit au jour de mon entrée dans la vie publique, et je le répète vingt ans après : L'avenir est aux magnanimes et non aux violents, aux miséricordieux et non aux impitoyables, à ceux qui, ayant souffert, ne feront pas souffrir, à ceux qui, ayant été re jetés, ne rejetteront pas les autres. Qu'il se montre donc celui qui poursuivra dans le monde de la politique l'abolition de la haine, l'établissement de la tolérance ! Assis aux pieds de la justice, je regarde autour de moi pour le découvrir. Quel qu'il soit roi, empereur, ou président de la république, quel que soit son nom et sa race, je serai à lui et avec moi seront à lui des milliers et des milliers de coeurs vaillants. En attendant je remercie Dieu de m'avoir fait naître au milieu de ceux qui ont été éprouvés, de ceux qui ont été vaincus, de ceux qui ont été persécutés, puisque cela m'a permis de joindre l'exemple au précepte et de pardonner quelque chose. Oui, j'ai pardonné lorsque j'ai approuvé le 24 novembre et défendu la loi sur les coa-
litions; j'ai pardonné lorsque j'ai accepté la main de M. de Morny; j'ai pardonné lorsque je me suis rendu à l'appel de l'Empereur. Je ne désavoue ni ne regrette aucune de ces démarches*, je me glorifie de toutes, et je suis convaincu d'avoir fait ainsi pour l'humanité souffrante, pour ceux qui manquent du pain matériel et du pain moral, pour ceux auxquels la destinée est d'airain aussi bien sous la république que sous la monarchie, pour la démocratie et pour le peuple, d'avoir fait pour le droit plus que par des déclamations et des menaces, que par des récriminations et des injures. Aussi longtemps que je resterai dans la vie publique, je persévérerai dans la même conduite. « Sous quelque gouvernement que ce soit, tout désir de renversement sans autre motif que des souvenirs et des haines n'entrera jamais dans ma pensée (i). » Si le peuple de Paris, qui a deux fois approuvé ces principes, change d'avis, si après avoir résisté aux abstentionnistes alors qu'ils lui proposaient ouvertement Faction révolutionnaire, il se laisse entraîner par eux, lorsqu'ils la lui proposent enveloppée d'une hypocrisie constitutionnelle, s'il pense que l'heure est venue de passer de l'opposition loyale à l'opposition systématique, — qu'il s'adresse pour le représenter à d'autres qu'à moi , je n'ai pas la
(i) Benjamin Constant, Lettre à Bcraur^cr, 29 janvier
capacité de cette politique, et j'en ai encore moins la volonté. Je prévois trop les catastrophes ou les impossibilités, les réactions ou les despotismes auxquels elle aboutirait. D'ailleurs une existence politique n'a quelque dignité que si elle reste une. Dans aucun temps, dans aucun régime je n'ai poursuivi, et dans aucun temps, sous aucun régime, je ne poursuivrai que l'union de la démocratie et de la liberté par les moyens légaux et constitutionnels. Ce sont les plus difficiles mais aussi les plus irrésistibles, et malgré l'apparence contraire, les plus courts, car ce qu'on a obtenu ainsi se garde, tandis que quelfois, comme disait de Thou, « en voulant conserver le ciel par opiniâtreté, nous perdons ensemble et le ciel et la terre (i). » Lorsqu'un gouvernement étant sorti de la légalité a ouvert lui-même la lutte révolutionnaire, on n'a pas le choix des moyens. Mais l'opposition constitutionnelle est le seul moyen assuré de réduire un gouvernement hostile à la liberté, qui se retranche dans une légalité quelconque. Plus que jamais, je crois que le temps des molles attentes est passé et que nous sommes arrivés au moment des résolutions mâles et des combats virils. Plus que jamais, je crois que ce n'est que du suffrage universel émancipé qu'il faut désormais attendre la Liberté. Mais plus que jamais aussi
(i) Pasquier. Lettre i3.
je suis persuadé que nous ne Tobtiendrons de lui que par lamodération du langage et des doctrines, et par la tolérance mutuelle entre les diverses nuances de l'opposition démocratique et libérale.
L'amitié m'avait soutenu dans la période des Cinq. La certitude d'être un précurseur m'a soutenu dans la période d'isolément. D'autres après moi reprendront ma tentative comme j'ai repris celle de mes maîtres. Ils réussiront, ils m'éclipseront, ils seront plus profonds politiques, orateurs plus puissants, écrivains mieux inspirés, et tandis que j'ai été le plus souvent seul, ils seront entourés de nombreux partisans. Je leur demande seulement d'accorder un souvenir à ceux qui ont semé, lorsque semblables à ces travailleurs qui l'été descendent de la montagne dans la plaine, ils viendront eux aussi pour couper la moisson !