‹ Le 19e Dix-neuvième siècle par les textes; morceaux choisisChapitre 107 sur 305 · MÈRE ET FILS · texte numérisé non relu

MÈRE ET FILS

DONA LUCREZI/^.

Gennaro ! — vous êtes empoisonné !

GENNARO

Empoisonné, madame !

DONA LUCREZIA

Empoisonné !

GENNARO

J'aurais dû m'en doutev, le vin était versé par vous.

DONA LUCREZIA

Oh ! ne m'accablez pas, Gennaro. Ne m'ôtez pas le peu de force qui me reste et dont j'ai besoin encore quelques instants. Ecoutez-moi. Le duc est jaloux de vous. Le duc ne m'a laissé d'autre alternative que de vous voir poignarder devant moi par Rustighello "^ ou de vous verser moi-même le poison. Un poison redoutable, Gennaro, un poison dont la seule idée fait pâlir tout Italien qui sait l'histoire de ces vingt dernières années.

GENNARO

Oui, le poison des Borgia !

DONA LUCREZIA

Vous en avez bu. Personne au monde ne connaît le contrepoison à cette composition terrible, excepté le pape, monsieur de Valentinois ^ et moi. Tenez, voyez cette fiole que je porte toujours cachée dans ma ceinture. Cette fiole, Gennaro, c'est la vie, c'est la santé, c'est le salut. Une seule goutte sur vos lèvres et vous êtes sauvé !

{Elle veut approcher la fiole des lèvres de Gennaro ; il recule.)

1. Gennaro, qui ignore sa nais- que c'est Gennaro, elle demande

sance, est le fils de Lucrèce Borgia. grâce pour lui. Mais le duc, qui la

Envoyé avec quelques gentilshom- croit son amante, l'oblige i'i lui verser

mes en ambassade auprès du duc de du poison, après quoi, il les laisse en

Ferrare, Alphonse d'Est, mari de tête à tête.

Lucrèce, il insulte publiquement les 2. Serviteur d'Alphonse d'Est. Borgia, et le duc le fait arrêter. Sa 3. Le Valentinois, pays de Vamère, ne sachant pas encore le nom lence, dans le Dauphinél avait été du coupable, exige un châtiment érige par Louis XII, en duché-pairie exemplaire. Puis, quand elle apprend et donné à tiésar Borgia.

VICTOR HUOO ^^9

GENNARO, la regardant fixement.

Madame, qui est-ce qui me dit que ce n'est pas cela qui est du poison ?

DON A LUCREZIA, tombant anéantie sur le fauteuil. 0 mon Dieu ! mon Dieu !

GENNARO

Ne vous appelez-vous pas Lucrèce Borgia ! Est-ce que vous iroyez que je ne me souviens pas du frère de Bajazet ^ ? Oui, je sais un peu d'histoire. On lui fit accroire, à lui aussi, qu'il était empoisonné par Charles VIII, et on lui donna un contrepoison dont il mourut. Et la main qui lui présenta le contrej>oison, la voilà, elle tient cette fiole. Et la bouche qui lui dit de le boire, la voici, elle me parle !

DONA LUCREZIA

Misérable femme que je suis !

GENNARO

Ecoutez, madame, je ne me méprends pas à vos semblants d'amour. Vous avez quelque sinistre dessein sur moi. Cela est visible. Vous devez savoir qui je suis. Tenez, dans ce momentci, cela se lit sur votre visage, que vous le savez, et il est aisé de voir que vous avez quelque insurmontable raison pour ne me le dire jamais. Votre famille doit connaître la mienne, et })eut-être à cette heure ce n'est pas de moi que vous vous vengeriez en m 'empoisonnant, mais, qui sait ? de ma mère.

DONA LUCREZIA

Votre mère, Gennaro ! vous la voyez peut-être autrement qu'elle n'est. Que diriez- vous si ce n'était qu'une femme criminelle comme moi ?

GENNARO

Ne la calomniez pas. Oh non ! ma mère n'est pas une femme Comme vous, madame Lucrèce ! Oh ! je la sens dans mon cœur et je la rêve dans mon âme t^fle qu'elle est ; j'ai son image là, née avec moi ; je ne l'aimerais pas comme je l'aime si elle n'était pas digne de moi ; le cœur d'un fils ne se trompe

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