CHATTERTON ET LE QUAKER
LE QUAKER, jetant les yeux sur la fiole. Ah!
CHATTERTON
Eh bien ?
LE QUAKER
Je connais cette liqueur. — Il y a là au moins soixante grains d'opium -. Cela te donnerait une certaine exaltation qui te plairait d'abord assez comme poète, et puis un peu de délire, et puis un bon sommeil bien lourd et sans rêve, je t'assure. — Tu es resté bien longtemps seul, Chatterton.
{Le quaker pose le flacon sur la table, Chatterton le reprend à la dérobée.)
CHATTERTON
Et si je veux rester seul pour toujours, n'en ai-je pas le droit ?
LE QUAKER
{Il s'assied sur le lit ; Chatterton reste debout, les yeux fixes et hagards. )
Les païens disaient cela.
CHATTERTON
Qu'on me donne une heure de bonheur, et je redeviendrai un excellent chrétien. Ce que... ce que vous craignez, les stoïciens l'appelaient sortie raisonnable.
LE QUAKER
C'est vrai ; et ils disaient même que, les causes qui nous retiennent à la vie n'étant guère fortes, on pouvait bien en sortir pour des causes légères. Mais il faut considérer, ami, que la fortune change souvent et peut beaucoup, et que, si elle peut faire quelque chose pour quelqu'un, c'est pour un vivant.
1. Le poète Chatterton, réduit à prison, il va boire une fiole d'opium
la misère, a, sous un faux nom, loué lorsqu'on frappe ii la porte. Entre I2
une chambre chez John Bell, dont la quaker, ami de la maison et que,
femme, Kitty, lui inspire bientôt, depuis longtemps, Kitty Bell a pris
par sa sympathie discrète, un amour pour confident, pour « directeur de
encore inavoué. Dans l'acte IH, son âme et de sa vie ».
après avoir essayé de terminer un 2. Le quaker, tout en parlant,
poème qu'il doit le lendemain livrer prend la fiole. Cf. l'indication sui-
à l'éditeur sous peine d'être pour- vante, suivi par ses créanciers et jeté eu
MAKEl) DE VIGXr 161
CHATTERTON
Mais aussi elle ne peut rien contre un mort. Moi, je dis qu'elle fait plus de mal que de bien, et qu'il n'est pas mauvais de la fuir.
LE QUAKER
Tu as bien raison ; mais seulement c'est un peu poltron. — S'aller cacher sous une grosse pierre dans un grand trou, par frayeur d'elle, c'est de la lâcheté.
CHATTERTOX.
Connaissez- vous beaucoup de lâches qui se soient tués ?
LE QUAKER
Quand ce ne serait que Néron.
CHATTERTON
Aussi, sa lâcheté, je n'y crois pas. Les nations n'aiment pas les lâches, et c'est le seul nom d'empereur populaire en Italie.
LE QUAKER
Cela fait bien l'éloge de la popularité. — Mais, du reste, je ne te contredis nullement. Tu fais bien de suivre ton projet, parce que cela va faire la joie de tes rivaux. Il s'en trouvera d'assez impies pour égayer le public par d'agréables bouffonneries sur le récit de ta mort, et ce qu'ils n'auraient jamais pu accomplir, tu le fais pour eux ; tu t'effaces. Tu fais bien de leur laisser ta part de cet os vide de la gloire que vous rongez tous. C'est généreux.
CHATTERTON
Vous me donnez plus d'importance que je n'en ai. Qui sait mon nom ?
LE QUAKER, à fart.
Cette corde vibre encore. Voyons ce que j'en tirerai.
{A Chatterton.)
On sait d'autant mieux ton nom que tu l'as voulu cacher.
CHATTERTON
Vraiment ? Je suis bien aise de savoir cela. — Eh bien, on le prononcera plus librement après moi.
162 LE .YIXe SIÈCLE PAR LES TEXTES
LE QUAKER, à part.
Toutes les routes le ramènent à son idée fixe. (Haut.)
Mais il m'avait semblé, ce matin, que tu espérais quelque chose d'une lettre ?
CHATTERTON
Oui, j'avais écrit au lord-maire, M. Beckford, qui a connu mon père assez intimement. On m'avait souvent offert sa protection, je l'avais toujours refusée, parce que je n'aime pas être protégé. — Je comptais sur des idées pour vivre. Quelle folie ! — Hier, elles m'ont manqué toutes ; il ne m'en est resté qu'une, celle d'essayer du protecteur,
LE QUAKER
M. Beckford passe pour le plus honnête homme et l'un des plus éclairés de Londres. Tu as bien fait. Pourquoi y as-tu renoncé depuis ?...
CHATTERTON
Eh ! pourquoi ces retards ? Les hommes d'imagination sont éternellement crucifiés ; le sarcasme et la misère sont les clous de leur croix. Pourquoi voulez-vous qu'un autre soit enfoncé dans ma chair : le remords de s'être inutilement abaissé ? — Je veux sortir raisonnablement. J'y suis forcé.
LE QUAKER se lève.
Que le Seigneur me pardonne ce que je vais faire. Ecoute, Chatterton ! je suis très vieux, je suis chrétien et de la secte la plus pure de la république universelle du Christ. J'ai passé tous mes jours avec mes frères dans la méditation, la charité et la prière. Je vais te dire, au nom de Dieu, une chose vraie, et, en la disant, je vais, pour te sauver, jeter une tache sur mes cheveux blancs.
Chatterton ! Chatterton ! tu peux perdre ton âme, mais tu n'as pas le droit d'en perdre deux. — Or, il y en a une qui s'est attachée à la tienne et que ton infortune vient d'attirer comme les Ecossais disent que la paille attire le diamant radieux. Si tu t'en vas, elle s'en ira ; et cela, comme toi, sans être en état de grâce, et indigne pour l'éternité de paraître devant Dieu.
ALFRF.l) DE VIGSY UM
Chatterton ! Chatterton ! tu peux douter de l'éternité, mais elle n'en doute pas ; tu seras jugé selon tes malheurs et ton désespoir, et tu peux espérer miséricorde ; mais non pas elle, qui était heureuse et toute chrétienne. Jeune homme, je te demande grâce pour elle, à genoux, parce qu'elle est pour moi sur la terre comme mon enfant.
CHATTERTON
Mon Dieu ! mon ami, mon père, que voulez-vous dire ?... Serait-ce donc... ? Levez- vous !... vous me faites honte... Serait-ce... ?
LE QUAKER
Grâce ! car si tu meurs, elle mourra...
CHATTERTON
Mais qui donc ?
LE QUAKER
Parce qu'elle est faible de corps et d'âme, forte de cœur seulement.
CHATTERTON
Nommez-la ! Aurais- je osé croire !...
LE QUAKER
(Use rdève.)
Si jamais tu lui dis ce secret, malheureux ! tu es un traître, et tu n'auras pas besoin de suicide ; ce sera moi qui te tuerai.
CHATTERTON
Est-ce donc... ?
LE QUAKER
Oui, la femme de mon vieil ami, de ton hôte... la mère des beaux enfants.
CHATTERTON
Kitty Bell !
LE QUAKER
Elle t'aime, jeune homme. Veux-tu te tuer encore ? CHATTERTON, tombant dans les bras du quaker. Hélas ! je ne puis donc plus vivre ni mourir ?
LE QUAKER, fortement.
Il faut vivre, te taire, et prier Dieu !
{Chatterton, acte III, scène ii.) (Œuvres complètes, édition définitive ; Ch. Delagrave, éditeur.)
ALEXANDRE DUMAS