La Mu se de la tragédie. les portraits sont d'autant plus
2. Tous les défenseurs des unités excellents qu'ils resseml)lent mieux ont fait valoir cet argument. C^or- h l'original. Le représentation dure neille lui-même, qui demandait à deux lieures, et ressemblerait parl'occasion plus de latitude que les faitement si l'action qu'elle reprévingt-quatre heures réglementaires, sente n'en demandait pas davandit, dans son Discours sur les trois tage pour sa réalité. "
unités : « Le poème dramatique est .1. Il y a pourtant cette différence,
une imitation, ou, pour en mieux que, dans une pièce, l'action se passe
parler, un portrait des actions des sous nos yeux, hommes ; et il est hors de doute que 4. .Xlltàlie, acte H, scène viii.
Considérez d'abord que, dans le système qui vient de s'éteindre, toute tragédie était une catastrophe et un dénouement d'une action déjà mûre au lever du rideau, qui ne tenait plus qu'à un fil et n'avait plus qu'à tomber. De là est venu ce défaut qui vous frappe, ainsi que tous les étrangers, dans les tragédies françaises : cette parcimonie de scènes et de développements, ces faux retardements, et puis tout à coup cette hâte d'en finir, mêlée à cette crainte que l'on sent presque partout de manquer d'étoffe pour remplir le cadre de cinq actes. Loin de diminuer mon estime pour tous les hommes qui ont suivi ce système, cette considération l'augmente ; car il a fallu, à chaque tragédie, une sorte de tour d'adresse prodigieux et une foule de ruses pour déguiser la misère à laquelle ils se condamnaient ; c'était chercher à employer et à étendre pour se couvrir le dernier lambeau d'une pourpre gaspillée et perdue.
Ce ne sera pas ainsi qu'à l'avenir procédera le poète dramatique. D'abord il prendra dans sa large main beaucoup de temps et y fera mouvoir des existences entières ; il créera l'homme, non comme espèce, mais, comme individu ^ seul moyen d'intéresser à l'humanité ; il laissera ses créatures vivre de leur propre vie, et jettera seulement dans leur cœur ces germes de passions par où se préparent les grands événements; puis, lorsque l'heure en sera venue et seulement alors, sans que l'on sente que son doigt la hâte, il montrera la destinée enveloppant ses victimes dans des nœuds inextricables et multipliés. Alors, bien loin de trouver ses personnages trop petits pour l'espace, il gémira, il s'écriera qu'il manque d'air et d'espace ; car l'art sera tout semblable à la vie, et dans la vie une action principale entraîne autour d'elle un tourbillon de faits nécessaires et innombrables. Alors, le créateur trouvera dans ses personnages assez de têtes pour répandre toutes ses idées, assez de cœurs à faire battre de tous ses sentiments, et partout on sentira son âme entière agitant la masse. Mens agitât molem ^.
Je suis juste, tout était bien en harmonie dans l'ex-sys-
1. Un des caractères essentiels particulier au général, et, notampar où peut se définir le roman- ment, de l'individu au type, tisme est en effet la substitution du 2. Virgile, Enéide, VI.
tème de tragédie ; mais tout était d'accord aussi dans le système féodal et théocratique, et pourtant il fut '. Pour exécuter une longue catastrophe qui n'avait de corps que parce (qu'elle était enflée, il fallait substituer des rôles aux caractères, des abstractions de passions personnifiées à des hommes ; or, la nature n'a jamais produit une famille d'hommes, une maison entière, dans le sens des anciens (domus) où père et enfants, maîtres et serviteurs se soient trouvés également sensibles, agités au même degré par le même événement, s'y jetant à corps perdu, prenant au sérieux et de bonne foi toutes les surprises et les pièges les plus grossiers, et en éprouvant une satisfaction solennelle, une douleur solennelle ou une fureur solennelle ; conservant précieusement le sentiment unique qui les anime depuis la première phase de l'événement jusqu'à son accomplissement, sans permettre à leur imagination de s'en écarter d'un pas, et «'occupant enfin d'une affaire unique, celle de commencer un dénouement et de le retarder sans pourtant cesser d'en parler.
Donc, il fallait dans des vestibules qui ne menaient à rien, des personnages n'allant nulle part, parlant de peu de chose avec des idées indécises et des paroles vagues, un peu agités par des sentiments mitigés, des passions paisibles, et arrivant ainsi à une mort glorieuse où à un soupir faux. 0 vaine fantasmagorie ! ombre d'hommes dans une ombre de nature ! vides royaumes !... Inania régna ^ !
Aussi n'est-ce qu'à force de génie ou de talent que les premiers de chaque époque sont parvenus à jeter de grandes lueurs dans ces ombres, à arrêter de belles formes dans ce chaos ; leurs œuvres furent de magnifiques exceptions, on les prit pour des règles. Le reste est tombé dans l'ornière commune de cette fausse route.
{Lettre à lord *** ^, Œuvres complètes, édition définitive ; Ch. Delagrave, éditeur.)
1. 7/ /«/. C*est-î\-diro : il n'est plus. .3. Cette lettre sert d? préface au